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REVUE
DE PARIS-
REVUE
1 iâll^.
SECONDE ÉDITION.
4*» ANNÉE. — TOME a"
H. DLMONT , RUE DES AUGUSTI]>iS , N^ 16,
i832.
Bn ^\]Btim^ Social
DE M. CHARLES FOURIER.
Origine el dcvelopperaent de la théorie de M. CL. Fourier. —
Caractère de ses divers ouvrages. — Son école. — Vue pratique
de sa conception. — De I'association. — Ses avantages. —
Conditions d'association proposées par M. Fourier. —
Industrie attrayante. — Répartitiou proportionnelle des pro-
duits. — Fusion graduelle des trois classes (pauvre, moyenne,
riche). — Emploi opportun des femmes, des enfans et des
vieillards. — Nouveau mode d'élection. — Travaux de l'associa-
tion. — Importance de l'industrie agricole. — Appel des sala-
riés de la ville â l'agriculture. — Examen de la proposition de
M. Bigot de Morogues. — Possibilité d'une expérience locale
pour justifier les avantages de la théorie nouvelle.
M. Charles Fourier (de Besançon) a consacré de longues
années à létude de l'associatiunet h la recherche du ^/-ocec^e
par lequel on pourrait substituer au morcellement qui, à
notreépoquc, estrétatgcnéral delasociétésur toutleglobe ,
un or<://'eco/Hème' où toutes les facultés, tous les caractères,
toutes les individualités auraient un plein et libre essor. Par
celte étude , M. Fouriera étéconduit, comme d'inspiration ,
à poser et à résoudre les plus vastes problèmes dont il soit
donné à l'esprit humain de s'occuper. Sa vie a été consacrée
tout entière à une même œuvre; c'est une vie de dévouement ,
de constance et de malheur : le plus grand malheur du gé-
nie, c'est d'être méconnu. Cette consécration douloureuse
n'a pas manqué à celui qui se proclame le Newton du monde
moral : mais il faut qu'enfin le jour de la justice arrive.
3 I.
6 REVUE DE PARIS.
DèsTanuce 1808M. Fourier a annoncé sa découverte. L'ou-
vrage où elle est exposée a pour titre : Théorie des cjuatre
moin^emens. Dans ce livre tout est neuf, hardi, gigantesq^ue.
Le point de départ, c'est liusufEsance des sciences morales ,
métaphysiques et économiques j c'est le doute absolu sur
tous les préjugés , Vécart absolu de toutes les théories
connues. M. Fourier débute ])arV association agricole, et,
de ce point, il se sent poussé malgré lui à la science univer-
selle; il reconnaît que « les lois de l'attraction passionnée
X sont en tout point conl'orraes à celles de l'attraction ma-
« térielle expliquées par Newton et Leibnitz; qu'il y a unité
» du système de mouvement pour le monde matériel et spi-
« rituel. « {Théorie des quatre mouvemens , page 21.) —
De là il proclame la découverte d'une nouvelle science fixe :
« L'analogie des quatre mouvemens matériel , organique,
« animal et social, ou analogie des modificatioiis de la ma-
» tière avec la théoiie mathématique des passions de l'homme
» et des animaux. » ( Théorie des quatre mouvemens , p. 21.)
La prétention de M. Fourier est dès lors d établir des
méthodes^jtei et mathématiques pour toutes les branches
d,es connaissances humaines.
Mais avant tout il insiste sur la découverte du procédé
d'association agricole , c'est là sont point de départ et d'ar-
rivée , c'est le principe et la fin de toutes ses méditations ,
c'est le pivot de toute sa théorie. — Il annonce le passage
du chaos social à l'harmonie universelle , toujours surpris
et comme émerveillé de sa propre trouvaille : « Moi-même,
)> dit-il, lorsque je commençai à spéculer sur l'association
n agricole , je n'aurais jamais présumé qu'un si modeste cal-
» cul pût conduire à la théorie des destinées. » ( Théorie
des quatre mouvemens , page 9.)
Dans la Théorie des quatre mouvemens , nous trouvons :
1° une conception de Dieu et de ses attributs; 2" des consi-
dérations sur la hiérarchie des quatre mouvemens; 3" une
vue sur les destinées générales du genrehumain et du globe
terrestre (passé, présent, avenir) ; 4" l'exposé du système
passionnel dans Thommc; 5" le développement et l'applica-
tion du procédé d'association; 6° une critique complète de
la cJivilisation.
LITTERATCRB. /
Là , pour la première fois , la parole d'affranchissement
sest fait entendre à la femme. Onsétonne que les lignes que
nous allons citer aient échappé à ceux qui s'épuiseraient en
vain à justifier par un seul texte de Saint-Simon ce qu'ils
nomment V appel de la femme :
« En thèse générale , dit M. Fourier, les progrès sociaux
t) et changemens de période s'opèrent en raison du progrès
« des femmes vers la liberté; et les décadences d'ordre so-
» cial s'opèrent en rai>on du décroisseraentde la liberté des
« femmes. — L'extension des privilèges des femmes est le
« principe général de tous progrès sociaux. «
Ce qui domine dans la première émission de la pensée
de jNL Charles Fourier, c'est le point de vue de Xiiifiniment
grand. Mais il lui en arrive comme à tout homme qui de-
vance son siècle : il n'est point compris ; ses prétentions pa-
raissent exorbitantes ; il ne s'attire que le ridicule et la mé-
fiance, et, aujourd'hui encore, les plus savans ignorent
jusqu'au nom de celui qui , dès 1808, il y a vingt ans! pré-
tend avoir trouvé la véritable solution du problème social.
Ceci ne saurait ni nous surprendre ni nous détourner; mais
les saint-simoniens , plus que personne, doivent être frap-
pés de la coïncidence de ces vues avec celles que Saint-Simon
émettait à peu près h la même époque, avec cette difféi'ence
pourtant que M. Fourier apportait la solution du problème
social au moment où Saint-Simonne s'occupait que de poser
des questions de l'ordre scientifique, et n'avait même pas
encore songé à la fondation dusystème industriel. L'accueil
fait à la première annonce de la découverte , sans découra-
ger M. Fourier, sembleavoir changé la directionde sesidées.
Par une réaction bien naturelle , il abandonne la voie du
grandiose , s'enfonce dans les détails, ne parle plus qu'aux
intérêts , et pour faire passer ses idées dans lestètes étroites
de notre génération égoïste , il cherche à les amoindrir.
Exposer avec les développemens les plus minutieux le
système arri\ é à sa pleine maturité, tel est le but du second
ouvrage de M. Fourier , publié en 1822. Ce livre est jus-
qu'ici ce que nous possédons de plus complet. 11 ne s'agit
plus des ijuatrc mouuemens, le titre seul exprime une pré-
tenlLoa qui , sans ètiie au fond plus modeste . parait de
8 REVUE DE PARIS.
primc-ahortl inoins ambitieuse -.Traité de l'association do-
mestique-agricole. « En bonne forme, dit M. Fourierdans
» l'avant-propos , il eût fallu intituler cet ouvrage Théorie
« DE l'unité universelle , sciencc effleurée par Newton ,
» qui en a expliqué une branche ; mais les Français , chez
>) qui j'écris , étant inondés de systèmes sur l'unité de l'u-
» nivers , rne condamneraient dès le titre , si je leur annon-
') çais une découverte sur laquelle ils ont été tant de fois
« trompés. Je me borne à annoncer la branche la plus su-
balterne de l'unité, V association domestique. »
Si la Théorie des quatre mouvemens , plus brève, moins
condensée, moins bizarre et inusitée en sa forme, offre
plus de facilité à ceux qui commencent l'étude du système,
le Traité de l'association n'en est pas moins le véritable
fonds où l'homme curieujL de bien et beaucoup savoir
doit aller puiser, soit parce qu'il est plus étendu, plus
explicite, soit parce que les idées fondamentales y ont
acquis une précision et une netteté qu'elles n'avaient pas dans
le premier ouvrage.
Après le Traité de l'association , M. Fouricr n'a publié
(ju'un livre important, en 1829 j il a pour titre : le Nout^eau
Monde industriel. C'est un beau lésumé ; mais il ne saurait
tenir lieu des ouvrages qui l'ont précédé. Les autres publi-
cations se boi'nent à quelques petites brochures de circon-
stance, entre autres un pamphlet contre les sectes Saint-
Simon et Owen, qui se ressent de l'aigreur du génie mé-
connu , et qui contient d'ailleurs contre les saint-simoniens
des imputations de plagiat et de mauvaise foi , à raes yeux
tout-à-fait sans fondement.
Déjà quelques hommes de talent etde dévouement sont en-
trés dans la voie ouverte par M. Fourier. Je cite avec plai-
sir et reconnaissance Just Muiron , de Besançon , et Victor
Considérant, officier du génie. Ce dernier vient de termi-
ner à Metz une exposition qui a porté quelque fruit. Just
Muiron, voué depuis long-temps à l'étude et à la propaga-
tion du nouveau procédé sociétaire, nous a déjà donné les
Jpcrçus sur les procédés industriels , qui forment la meil-
leure préparation aux ouvrages dogmatiques. Il vient de
publier un autre livre plein dinlérêt, où il traite quelques
LITTrr.ATURE. 0
questions de religion et de métaphysique. C'est une tenta-
tive faite en vue de concilier la théorie de M. Fourier avec
les traditions. — Là se termine Thistoire des travaux qui
ont exposé, développé expliqué la conception dont nous
allons essayer de présenter quelques résultats pratiques.
Tout système social doit s'appuyer sur une théorie com-
plète de la nature humaine. M. Fourier n'a pas manqué à
cette condition, qui est une loi nécessaire de notre esprit.
Ses vues sociales sont déduites de l'analyse de l'homme.
Nous devions par conséquent, en suivant Tordre logique,
faire connaître d'abord la métaphysique de M. Fourier; mais
c'est un objet trop grave et trop abstrait pour le plus grand
nombre des lecteurs. Ce travail serait d'ailleurs tout-à-faifc
étranger au but que nous nous proposons dans cet article.
Aussi bien, c'est par ses fruits qu'on peut apprécier une
doctrine. Or , à la manière dont M. Fourier présente l'as-
sociation , il sera facile de voir que ce n'est pas en cherchant
au hasard qu'on arrive à des résultats aussi précis, aussi
grands. Nous voulons appeler l'attention sur un ouvrage
immense, dont l'intelligence complète exige de longues et
lortes études. Fixons-nous ?,uyY association qI ses conditions.
C'est pour tous une question capitale, et, en ce moment
surtout, ce doit être la question à l'ordre du jour.
DE L'ASSOCIATION.
Dans les deux phases principales de la vie de l'humanité ,
elle se présente ou comme cherchant sa loi, ou comme
l'ayant trouvée. A une époque, la destinée de Ihumanité
est le contre-pied de ce qu'elle devait être ; c'est le monde
à rebours. A l'autre époque, au contraire, la vie sociale se
trouve en harmonie avec les désirs et la volonté de Ihomme :
c'est le monde à droit sens. Dieu donne à l'espèce qui régit
le globe, pour but et pour récompense de ses efforts , la
découuerte <le la loi qui lui a été faite, qui lui est naturelle.
Avant d'arriver à cette découverte , il faut subir toutes les
épreuves de la lutte et de la misère ; il faut à l'humanité ga-
gner sa -vie par le travail ; mais tôt ou tard la solution est
donnée. Nous sommes à l'époque décisive, nous assistons au
10 REVUE DE PARIS.
passage du chaos social à Tharmonie. La destinée de Thonimc ,
c'est ï association ; son état subversif , c'est le travail isolé
ou individuel.
Les avantages de Tassociatiou sont iucalcuUibles. Ceux
qui fi'appeut tout d'abord sont négatifs , les immenses éco-
nomies en tous genres; et, dans l'ordre moral, la dispari-
tion de tous les vices , l'abolition de ia concurrence com-
plicative et mensongère , la simplification des rouages
commerciaux. — La superletalion des a^ens et des intermé-
diaires entre le producteur et le consommateur est aujour-
d'hui poussée au comble.
Qiiant aux avantages positifs, pour celui qui veut en ap-
profondir le calcul, ils s'élèvent à des proportions si
gigantesques que l'on se voit forcé d'amoindrir et d'affaiblir
les résultats. La plus miinuie appréciation donne un produit
QUADRUPLE en effectif et vi>'gtuple en relatif; c'est-à-dire
qu'un travailleur qui gagne aujourd'hui 4 fi'. par jour en ga-
gnerait 16 dans Tordre sociétaire, et vivi^ait pour iG. fr,
mieux qu'on ne vit aujourd'hui pour 80 fr.
On touche à la féerie pour peu qu'on veuille tenir compte
du bonheur, des vertus et des richesses qui sont le produit
spantané de la réunion et de la combinaison des caractères,
c'est-à-dire de l'association dans l'ordre moral.
La question d'association est donc, pour l'humanité, la
question du vrai bonheur. Jusqu'ici la carrière de l'huma-
nité a été comptée parles progrès de la civilisation. Ce mot
ne représente, pour M. Fourier, qu'une des phases spécia-
les du développement social; et, en la regardant sous son
aspect le plus douloureux, il flétrit la civilisation comme
I'ekfer sur la terre. La civilisation est l'état des peuples les
plus avancés dans la bonne ^ oie, ou plutôt les plus voisins
de la découverte du monde nouveau encore inconnu. La
France, l'Angleterre, l'Allemagne sont en pleine civilisa-
tion, et cojnraencent même à entrer dans le déclin de celte
phase transitoire.
L'étal cii'ilisc résume tous les caractères de la société sub-
uersi^e et les pousse à leur dernièi'C énergie; il cumule l'as-
tuce et l'esprit de trafic mensonger de la société patriarcale
ifvec la violence de la société barbare ; et (phénomène re-
LITTERATURE. 11
marquable snrleqnelM. Fourier a particulièrement insisté)
toutes les améliorations tentées . toutes les découvertes en
elles-mêmes utiles et fécondes pour Tavenir, ne sont que des
PÉJORATIFS. Elles deviennent des instrumens d'oppression
et de discorde. Au moment même où elles apportent la ri-
chesse et le luxe, elles engendrent la pauvi'(.'té et le vice.
Lintroduclion des machines dans l'industrie estrexemplele
plus frappant «le cette torture, de cette rotation sur soi-
même. Pareille situation est un cercle vicieux , on n'en peut
point sortir par accommodement ou par composition; il faut
renouveler , il faut transformer de fond en comble ; c'est un
mouvement en ordre inverse. Ici une chaos ; là une création
du génie. — Voyons donc à quelles conditions cet ordre
nouveau pourra absorber et entraîner le monde civilisé dans
sa sphère d'action; étudions la voie la plus facile et la plus
sûre pour y conduire les peuples ; la voie du génie , c'est
de suivre le bon sens natif de l'humanité et de tirer la perle
du fumier des sophistes.
Conditions d'association proposées par M. Cliarler Fourier.
Rexdre le travail attrata>t. voilà , selon M. Fourier,
le vrai, le seul moyen d'associer. C'est à ce signe que l'hu-
manité doit reconnaître que son temps d'épreuves est achevé.
Quiconqueparle encorede contrainte , d'obligation, de lien,
est dans la loi ancienne. La loi nouvelle est où personne
ne l'a encore cherchée, autour de nous, chez nous, à nos
foyers, à notre champ ; elle parle toutes les heures à notre
esprit, à notre corps. Voulez-vous que les oisifs disparaissent;
ne leur dites pas d'aimer le travail , faites que le travail les
attire et les passionne. Voulez-vous améliorer la condition
du peuple . voulez-vous faire son bonheur? que ce qui ex-
cite en lui dégoût et fatigue lui devienne agréable et l'enri-
chisse. Après cela le monde marche de lui-même, chacun
selon son désir.
Pas de liberté, pas d'attrait, tant que la coopération de
chaque sociétaire à un travail n'est point le fruit de son op-
tion spontanée et toute personnelle. Là où chacun obéit
avec joie à son impuUion, les groupes sont bientôt formés ,
12 REVUE DE PARIS.
et la confiance, Tabandon remplacent la méfiance et la con-
trainte. A quelles conditions rendre l'industrie attrayante?
changer toutes les circonstances de nos sociétés morcelées ;
édifices, outils , costumes, distribution du temps. — Aujour-
d'hui tout semble réuni pour faire du travail une douleur;
ateliers insalubres , occupation continue, monotonie , mau-
vaise rétribution.
Les SÉANCES COURTES, vaHécs, graduées forment le premier
ressort de la fougue industrielle.
C'est beaucoup déjà que l'attrait direct pour la fonction
et pour l'objet du travail , mais le plus puissant excitant de
la volonté surgit de notre contact ou de notre opposition
avec nos semblables ; nous avons besoin d'être mus par la
GLOIRE, par l'ambition, par le désir d'entrer en rivalité avec
les corps voisins de celui dont nous faisons partie.
Les ACCORDS d'affection contribuent encore très-énergi-
quement à inspirer l'attrait au travail. Il faut que l'homme
sociétaire soit sans cesse agité par les plus douces , les plus
vivantes émotions; il faut que sa journée soit, pour ainsi
dire , continue d'enthousiasme.
RÉTRIBUTION PROPORTIONNELLE. — Le désintércsscmcnt pé-
cuniaire n'est pas une vertu de notre temps; j'ignore de quel
temps ce fut la vertu. Tant d'hommes ont menti sur le mé-
pris des richesses , tant d'hommes ont prêché ce mépris tout
en s'enrichissant , qu'il vaut mieux faire que le désir même
de la propriété devienne une source de vertus sociales. Ce
n'est pas d'aîmer ou de ne pas aimer la richesse qu'il s'agit,
c'est de la bien acquérir et d'en fournir le moyen à tous.
Voilà sans nul détour ni sublilité toute la politique harmo-
nienne. On ne gagne pas grand'chose à violenter les capita-
listes et à leur contester leurs droits. Laissons à César ce
qui est à César; mais sachons, par notre industrie, nous
faire un meilleur royaume que le sien , et qu'il profite lui-
même de notre exemple pour orner , embellir et accroître
son domaine. Cette morale, je crois, sera mieux écoutée
et plutôt acceptée que la socialisation pontificale de la pro-
priété : elle est au fond plus humaine. Mais deux grands
désirs ont été apportés au monde , et ne peuvent plus en
sortir, c'est la rétribution selon la capacité elles œuvres, le
LITTÉRATURE. 13
talent et le travail. Ajoutons ces deux termes à l'équation
sociale; ajoutons, n'effaçons rien. Le mieux qui survient
compense ou absorbe le mal qui existait. Que chacun soit
rais à même de capitaliser, et que chacun soit rétribué selon
qu'il aura concouru à la production par son travail, son ca-
pital et son talent.
L'association harmonienne garantit donc un minimum d'a-
vances à tous ses membres; elle tient compte du capital;
elle promet à tous les associés un pis aller d'énormes béné-
fices. Le capital social administré par les actionnaires eux-
mêmes est hypothéqué sur la terre et les édijices du can-
ton d'essai. Ici on ne fait plus crédit à l'avenir pour une
œuvre de parole , bon moyen, s'il n'en existait pas de meil-
leur, méthode historique et catholique s'il en fut. — Chez
nous, c'est tout bonnement, tout bourgeoisement, tout
humainement, une société en commandite par actions,
qui s'organisera sur un pied de production à tripler le capi-
tal, même eu omettant les bénéfices positifs de l'attraction
industrielle , et pour ne tabler que sur les bénifices riégatifs
et les économies de l'association.
Fusioy DES TROIS CLASSES ( richc , ynoyenne et pauvre). —
La société actuelle, comme toute société, peut se diviser
en trois classes : la plus nombreuse, qui est la classe pau-
i^re ; la classe moyenne en nombre, qui est la moyenne en
richesses ; et la classe minime en nombre , qui est supé-
rieure en richesses. Presque tous ceux qui se sont occupés
d'associer n'ont pas trouvé d'autre moyen que de niA eler
ces trois classes. Babœuf et Owen marchaient droit à ce
but. Le saint-simonisrae a été plus avant, il a cherché tous
les moyens qui pouvaient amener ginduellem-ent, pacifique-
ment, hiérarchiquement, la classe riche , la classe moyenne
et la classe nombreuse ù l'association ; mais il a demandé
un sacrifice que l'humanité n'est nullement disposée à faire,
lequel sacrifice est bien moins celui de la propriété que
Celui de l'individualité; c'est en effet la personnalité qui se
trouve fortement en danger avec les moyens du saint-simo-
hisme. Les saint-simoniens scxOiblent n'avoir pas tenu compte
d'un fait vraiment capital aux yeux de l'homme qui étu-
die l'humanité, et qui. dans sa sympathie pour elle, voit
a 2
14 REVUE DE PARIS.
tous les besoins et toutes les natures diverses. Qu'on ait pro-
testé, et protesté avec vigueur contre les privilèges de nais-
sance, ceci est un pi'emier élan qu'il est bon de donner. Parla
nous avons soulevé et mis à l'ordre du jour la grave ques-
tion de la propriété ; nous avons rendu possible tout ce qui
tendrait à établir un rapprochement entre la classe pauvre
et la classe riche. Mais il n'en est pas moins vrai que pour
quiconque a bien observé la nature humaine, il existe, par
le seul fait de la condition sociale si différente , et depuis si
long-temps différente , des aptitudes tout-à-fait diverses
dans la société , et en quelque sorte congéniales. Ainsi
riiomme riche le plus dévoué, qui a reçu une éducation
complète , qui a déjà été pendant quinze ou vingt ans fa-
çonné aux mœurs , aux usages de sa classe , quelle que soit
d'ailleurs sa volonté, ne peut pas être capable de certaines
professions industrielles ; tandis qu'au contraire il se trouve
naturellement propre à des fonctions agréables ou utiles qui
ne touchent pas aux fonctions nécessaires dans la société , et
qui appartiennent à l'ordre des beaux-arts et des sciences.
Ces nuances différentes se graduent, pour ainsi dire, sauf
les chances particulières et accidentelles , suivant les trois
classes (riche, moyenne et pauvre). Ici l'un des moyens de
fusion les plus prompts et les plus faciles, c'est d'avoir
classé les travaux comme les hommes le sont eux-mêmes
dans la société.
Il y a , suivant M. Fourier, des travaux de nécessité,
des travaux d'uriLiTÉ , des travaux d'AGRÉMEWTj il faut sa-
voir combiner le mouvement social de telle sorte que ces
trois échelles différentes se trouvent toujours maintenues.
Les professions utiles seraient moins payées que les tra-J
\2ii\^ nécessaires , mais plus payées que les professions d'a-
grément; eiifin les professions nécessaires , les travaux gros-
siers de la société, ceux du moins qui exigent le plus grand
emploi de la force physique de Thomme; ceux-là convien-
draient naturellement à la classe qui aujourd'hui, se trou-
vant la dernière dans la société , est déjà habituée à ces
travaux.
Par cette échelle graduée tout homme trouve immédiate-
ment sa voie. Ne croyez point cependant qu'il soit ici ques-
LITTÉRATLRE. 15
tion de la perpétuation de ces trois classes 5 nous ne parlons
que du moyen de les associer immédiatement. Dans l'action
même de la société il se formera un mouvement perpétuel
de mutation, d'abaissement et d'élévation , une migration
constante des classes les unes dans les autres : mais il y aura
toujours des degrés dans la richesse , et la classification pri-
mitive est bien celle des trois classes riche , moyenne , pau-
vre. Le point capital , c'est l'abolition définitive du proléta-
riat par l'avance à chaque sociétaire d'un minimum en toute
chose, nourriture, logement, moyen de travail. Ce minimum
est la condition sine qud non de l'association; et chacun
trouve par son travail le moyen de rembourser l'avance.
Mais, en raison de la disposition naturelle de l'homme, qui
le porte à s'abstenir de tout travail répugnant, V attraction
industrielle permet seule d'offrir au peuple des villes et des
campagnes ce minimum. Autrement, nous verrions ce qui
arrive aujourd'hui. Les hommes , une fois pourvus du né-
cessaire , abandonneraient le travail , et , peu soucieux du
lendemain , ils se livreraient à la débauche.
L'éducation unitaire, égale pour tous et n'ayant de direc-
tion spéciale que par le choix, l'option, la vocation de cha-
que individu , est eu résumé le seul moyen d'abolir les pri-
vilèges xle la naissance, ou plutôt de ramener chacun au
véritable privilège de sa naissance , au développement de
son caractère. A cela toutes les classes de la société sont, à
leur temps, disposées; elles sont toutes malléables et faciles,
sous l'impulsion de l'attraction. Dans Tordre subversif, per-
mis au poète de dire de l'homme : Cei^eus in vitium Jlecti ;
dans Tordre harmonique , nous disons : Cereus in attrac-
tionem Jlecti. Celui qui prétend associer ne doit violenter
personne, pas plus les riches que les pauvres. Trouvez un
procédé sociétaire qui , prenant les hommes et les classes
diverses de la société actuelle , ouvre à tous , suivant leur
volonté, toutes les carrières en science, industrie et beaux-
arts. Chacun se classera lui-même par Tessor spontané de
ses vocations; chacun s'élèvera par ses propres efforts, en-
levé, entraîné par fattraction sociale.
Rendre le peuple propriétaire et consommateur, tel sera
Tun des premiers, Tuu des plus beaux i-ésultats de Tasso-
16 REVUE DE PARIS.
dation harmonienne. — Là le peuple obtiendra une large
rétribution pour ses travaux habituels , puisque les profes-
sions de nécessité sont très-haut payées. Il trouvera toute
facilité , toute économie pour sa consommation , puisque
tout sera administré en régie sociétaire. Il pourra se procu-
rer à peu de frais les plaisirs les plus brillans : tous ses vi-
ces, tous sesdésoidres seront détruits. La faculté d'amasser,
de CAPITALISER , sci'a développée en lui ; et les actions de la
propriété sociale se divisant en parcelles très-minimes , il
deviendra facilement propriétaire. — Mais cette propriété
n'est pas le fruit de l'inv'estiture d'un sacerdoce 5 ce n'est pas
une inféodation à condition restreinte ; elle est acquise par
le travail , elle peut être diminuée par le désordre ou la né-
gligence ; la liberté , la volonté humaine est en jeu, elle crée
elle-même directement sa condition.
Femmes , ekfa>'s et vieillards. — M. Fourier a le pre-
mier parlé de l'arrivée à Tassocialion de deux classes, les
femmes et les enfans. On a comparé le sort des femmes à
celui de la classe la plus nombreuse ; on peut le comparer
avec plus de raison encore à celui de l'enfance. Ces deux
êtres se tiennent par les liens les plus puissans , la femme
ne pouvait arriver h la liberté que le jour où l'enfant lui-
même serait émancipé. Jusque-là elle est tenue à ses foyers
par les soins de la famille. Dans l'ordre sociétaire , en har-
monie ( le mot est trop heureux pour que nous ne l'adop-
tions pas ), en harmonie, l'enfant est initié à la vie par la
fonction. Dès qu'il est possible de tirer de son activité le
plus faible secours, on le rétribue, on lui tient compte de
ses actes ; et de ce jour on peut dire que tout son être est
ehangé. Dès l'âge de quatre à cinq ans , l'enfant pourra ,
comme fonctionnaire d'une série industrielle , gagner sa
propre subsistance. A moins de faire de l'enfant un fonc-
tionnaire industriel, il est impossible de songer à tirer la
femme du foyer domestique.
La liberté industrielle et l'indépendance personnelle est
aussi le principe capital , la véritable initiative pour éman-
ciper la femme dans Tordre moral. Vierge, épouse, mère,
elle sera toujours , bon gré mal gré et indépendamment de
toute religion , cljc sera toujours dominée par çplui de qui
LlTTtRATlRE. 17
elle tientUa son pain ou de celui qui gérera son bien. Unie
pour la fonction à un homme , elle serait encore subaltcr-
nisée ; car, en relations d'ambition et d'intérêt, le sexe fort
entraîne le sexe faible. Ainsi le saiut-simonisme, en com-
mençant par l'ordre moral, commence paroù il devrait finir :
il commence par le plus raauvais de tous les moyens , par
l'accoupleiiieut fonctionnel. Pour toutes ces causes, il n'a
aucune chance de succès.
En association , la femme n'est appelée à la liberté et à la
dignité morale qu'après l'émancipation industrielle. Elle
obtient la richesse et les honneui's en travaillant dans les
groupes de son sexe ; les groupes de femmes , formant corps
à part ^ rivalisent avec les hommes , et diversifient les fonc-
tions suivant les aptitudes spéciales. Sans toucher à ce qui
est actuellement mal organisé, sans changer immédiatement
la loi de mariage , M. Fouricr s'est occupé de ce que per-
sonne n'a encore réglé ou même rêvé, savoir : l'organisation
industrielle et corpobative des femmes. C'est à mon sens
plus ad]-oit, plus sage, plus pacifique, que l'appel de la
femme libre.
L'éducation harmonieuse n'a plus rien de commun avec
les méthodes des moralistes et des philosophes; elle perd
entièrement le caractère pédagogique ; elle se fait par en-
traînement corporatif, par émulation, par imitation. Si ce
procédé ressemblait à l'un de ceux qu'on a emplo^'és jusqu'ici,
ce serait à V enseignement mutuel. Mais il y a toujours une
diiférence radicale qui constitue la vraie originalité du pro-
cédé de M. Fourier. Le principe le plus avancé de la civi-
lisation en éducation , l'enseignement mutuel , est absorbé ;
et, par le travail attrayant et la série graduée, il s'élève à
unprincipesupéricur. L'éducation n'estplus médiate, elle est
immédiate; elle n'est plus pédagogique, elle est personnelle,
mais personnelle dans un milieu social qui entraine à tous les
travaux, et séduit, pour le bien de tous, lespenchans et les
goûts individuels. Lenfdnt vit dans une sphère où tout est
harmonieusement di-posé pour faire e'cZore spontanément ses
vocations. Jusqu'ici l'éducation n'a été et n'a pu être pour
l'enfant qu'une vie artificielle ; aussi toute sa durée nous
présente le spectacle de la lutte des deux natures. L'éduca-
2. 2,
18 nEYVE DE TARIS.
tion hariiîoiiienue, au contraire, est une réalité ; honueuïs ^
rétribution, travaux, tout compte <^//'ecfeme7iif pour la carrière
sociale. On ne disposeplus Tentant à rassociation,onrassocie;
on ne lui apprend plus à travailler, on l'occupe ; et il choisit
lui-même, dans une échelle graduée, les petites occupa-
lions analogues à ses petits membres , à ses naissantes facul-
tés. Ce n'est plus un acteur qui apprend son rôle pour aller
le jouer , comme on dit , sur la scène du monde ; c'est un
petit héros qui s'industrie à sa façon , et qui s'élève , fils de
ses propres oeuvres. Jouez , petits enfans 5 quel cpie soit votre
preiïiier jeu , c'est un point d'engrenage au moyen duquel
vous parcourez rapidement toute une enc} clopédie de fonc-
tions qui vous initient à la science par l'industrie, à l'in-
dustrie par les beaux-arts. Jouez , petits enfans : vous êtes
libres, vous travaillez utilement pour votre gloire et pour
votre intérêt, pour la gloire et l'intérêt delà société. Votre
père est enfin arrivé : Sinite paivulos venire.
Songer aux enfans, aux femmes, c'est avoir pourvu au
charme et à l'emploi du vieillard , leur compagnon de mi-
sère en civilisation. A côté de l'enfance, les patriarches.
Chaque série industrielle a ses patriarches qui forment
comme sa tradition vivante.
L'ÉLECTION UNIVERSELLE daus tous Ics ordrcs de fonctions
est encore une des conditions de la société nouvelle , inie
sainte clause du saint contrat. Le saint-simonisme a pro-
testé avec autant de vigueur que de raison contre l'élection
libérale; longues distances , incompétence de l'électeur , in-
compétence de léiu , influences destructives de la liberté ,
dérision de voir la capacité reconnue par l'incapacité. Très-
bien. — Honte que la voix puissante de l'homme de génie
ne pèse pas plus dans la balance que la boule inerte de la
faiblesse ou de l'ignorance, que Montesquieu et Rousseau
soient comptés les égaux du plus ignare pj-opriétaire sachant
à peine écrire son vote. — Encore mieux. — Mais quels
moyens et quelle solution? Un seul ayant droit sur tous les
autres, \n\ homme-humanité; loi vivante et moteur uni-
versel, portant toutes les volontés dans la sienne , réparant
ses erreurs par ses progrès et tirant de lui-même la garanti e
de soninfailhbilité ! A tout prendre , il est plus sage de croire
LlTTÉKATLRr. 19
que tous vaiuhuuL jiiieux qu'un seul j il est iuliuniaiu de
penser qu'un seul vaudra mieux que tous.
Que si on parle tracclamation, je demande qui la con-
state ? Les saint-simoûiens répondent amen ; mais sans
doute, si tous ne sont pas d'accord, il faudra compter.
Après ou avant, qu'importe ? Compter les volontés et les
votes, c'est encore et toujours I'élection. C'est Télection
libérale, si vous dites que la majorité doit l'emporter : si
la majorité ne l'emporte, l'acclamation n'est qu'un leurre.
Mais, grâce à Dieu, c'est toujours le bonsens qui ti-iomj)he.
Le saint-simonisme est donc encore ici dans son cercle vi-
cieux. S'il admet l'acclamation eflective et manifestée , il
nie Y autorité; s'il admet l'action suprême du supérieur,
malgré la non-acclamation , il nie la liberté : anai'chie ou
despotisme , et pas de progrès.
Le progrès , la marche incessante et toujours ascendante
de l'humanité , c'est la participation immédiate et directe
de chaque homme à tous les actes qui l'intéressent ; et le
seul signe effectif de cette participation, c'est le vote, ex-
pression de sa volonté et de sa voix.
Il fallait donc avancer dans la direction ouverte, partir
des données de notre siècle et comprendre les vœux actuels
de l'humanité pour chercher et trouver les moyens de les
satisfaire. Ces vœux sont V égalité , la liberté , la récompense
au mérite, à la capacité. M, Fourier prétend les mieux pré-
ciser encore et les accomplir.
Les titres et les grades s'obtiennent tous par élection.
L'élection s'exerce dans la sphère de la fonction. Tous les
membres d'un groupe ont voix délibérative , et la majorité
fait loi.
L'électeur est compétent, car il choisit un associé et un
guide pour ses propres travaux. L'élu et l'électeur se con-
naissent et se comprennent, car ils travaillant ensemble
tous les jours 5 ils s'uiraent , car ils sont en communion d'am-
bition et d'intérêt corporatif; ils sont en ligue d'amitié; ils
sont bons juges l'un de l'autre, car, dans leurs relations
journalières, le supérieur peut déployer son mérite, et l'in-
férieur a tous les moyens de le constater et tout intérêt à le
reconnaître; b jalousie individuelle est absorbée par l'esprit
èO REVUE DE TARIS.
de corps , et l'ambition satisfaite par le grand nombre d'al-
ternatives de pouvoir qui résultent de ralternative deslouc-
tions ; tel homme obéit dans un groupe à celui auquel il
commande dans un autre.
D'autre part, Tégalité est entièrement gardée. L'éduca-
tion est unitaire; toutes les fonctions sont accessibles à tous ,
suivant leur travail et leur talent; chacun a les mêmes
chances pour obtenir capital et héritage. Tous arrivent aux
emplois par les mêmes moyens , sont également traités dans
des circonstances identiques 5 tous comptent pour une valeur
égale dans le groupe où ils élisent.
Chacun choisit lui-même le travail vers lequel il se sent
attiré. Tous peuvent manifester leur prétention à un grade
])arla candidature. Dans une société où chacun a le moyen
de faire éclore toutes ses vocations, et se trouve en même
temps sous l'œil sévère et strict de ses rivaux et de ses égaux ,
les plus ambitieux trouvent de quoi satisfaire leur ambition ,
et les plus orgueilleux deviennent modestes , justes appré-
ciateurs d'eux-mêmes. La candidature est une garantie de
modération, et l'option une garantie de bonheur. Voilà pour
la LIBERTÉ !
La CAPACITÉ est représentée par le nombre des votes de
chaque individu. Au moyen de la multiplicité des fonctions,
le nombre des votes est proportionnel au mérite effectif.
Chacun vote dans tous les groupes où il fonctionne ; et
l'homme le plus capable sera celui qui aura su témoigner de
sou aptitude à s'entremettre dans le plus grand nombre de
fonctions, de quelque façon et par quelque travail qu"il ait
mérité ses divers titres. Quant à l'habileté spéciale qu'il
faut distinguer avec soin de la capacité, elle a sa récompense
locale et spéciale dans le groupe où elle se développe. —
Celui qui est membre de vingt groupes, premier ou dernier
dans tous, a fait preuve de capacité de travail. Celui qui ex-
celle dans telle ou telle branche d'une fonction fait preuve
d'habileté , de talent, et il est récompensé en grade et en
dividende.
Le mode d'exercice du pouvoir est bien simple. Il ne s'a-
git ni de lier ni de contraindre; il s'agit d'organiser un tra-
vail et de faire exécuter une mauceuvre: tout homme, dans
LITTÉRATURE. 21
toutes les fonctions , peut être alternativemeut chef ou
soldat. Il n'y a plus d'homme lien^ il n'y a plus celte na-
ture ^^'êî^'e, véritable caste dans l'humanité. Chaque arbre
produit ses rameaux et sa couronne, chaque fonction ses
sectaires et ses chefs. Tous les hommes sont liens les uns
des autres j tous les hommes sont unis par le plaisir et le
travail.
Travaux de l'association. Tous les travaux sur lesquels
s'exerce l'activité humaine sont désignés dans les ouvrages
deM. Fourier sous le nom générique à'industi^ie. N'oubhons
jamais la signification large de ce mot , signification dont il
nous est facile d'établir la justesse. Il ne s'agit pas en effet
de rabaisser les arts, les sciences, les grandes applications
mécaniques , à ce travail purement manuel que l'on nomme
aujourd'hui industrie; il s'agit d'arracher cette belle expres-
sion à la routine pour l'élever à sa valeur complète et étymo-
logique. L'industrie, c'est l'action du génie humain.
L'ensemble des fonctions industrielles se divise en six
branches :
1° Travail domestique.
2° Travail agricole.
3° Travail manufacturier.
4° Travail commercial.
5^ Travail d'enseignement.
6" Etude et emploi des sciences et des beaux-arts.
Dans cette série de fonctions l'industrie agricole est pré-
sentée comme principale ; c'est dans l'agriculture que
M. Fourier choisit le plus souvent ses exemples. Le titre de
son grand ouvrage [Traité de l' association domestique agri-
cole) indique jusqu'à quel point son attention est fixée sur
ce genre de travail jusqu'ici négligé et dédaigné.
Qu'est-ce donc h dire? les arts , les sciences , les grandes
manufactures .tout cela serait-il omis ou subalternisé ? Non
sans doute. Jamais le développement et le lustre de toutes
ces grandes manifestations du génie humain n'auront été
poussés si loin , en étendue et en intensité , que dans l'ordre
sociétaire. Parlons avant tout de la condition sociale des
grands savans , des grands industriels , des grands artistes.
Le génie qui crée , qui invente , qui perfectionne , est sou-
22 REVUE DE PARIS.
luis 411X mêmes lois dans tous les ordres de travaux. L'exé-
cution appartient à la masse , c'est la minorité qui donne
rimpulsion ; le progrès dans toute direction se fait par quel-
ques honnnes grands parmi tous les autres. De telles natures
se produisent et se développent spontanément , origina.le-
MEKT , pourvu qu elles se trouvent placées dans un milieu
d'hommes et de choses bien disposé pour faire éclore les
vocations. Les hommes de génie appartiennent à Thumanité,
ils ne peuvent vivre attachés à une localité spéciale. Dans
le saint-simonisme c'est une main humaine qui est chargée
d'imprimer sur le front de Ihomme le signe dont Dieu l'a
marqué et qui se manifeste , malgré les circonstances exté-
rieures , et pour ainsi dire sans le secours de la puissance
humaine , dont la seule mission est de mettre sur la voie.
Dans l'ordre sociétaire , le grand artiste , le grand indus-
triel , le grand savant, est délivré de toute entrave et de
toute direction; il peut s'abandonner h tous les accidens de
sa natuie individuelle. Personne ne vient lui demander
compte ni de ce qu'il veut faire , ni de ce qu'il doit faire ; il
n'a pour excitant que son désir de gloire , de bonheur , de
richesse , que son irrésistible force d'expansion ; il s'aban-
donne à l'élan créateur de son inspiration. Qu'il reste silen-
cieux deux ou trois ans , qu'il s'éloigne de toute espèce de
fonction , il est libre , parfaitement libre ; mais le jour où
il vient apporter à l'humanité le fruit de son travail , il
trouve partout nn jury compétent ,or^An\sc'çouv\n\ donner
sa rétribution et sa récompense.
Arrivons à l'iNorsTRiE agricole. C'est le travail dont il
est le plus urgent de vous faire sentir l'importance.
Pourquoi le travail agricole csi-'û principal ? — i" parce
que c'est lui qui est le plus attrayant ; culture des végétaux ,
des arbres fruitiers , des fleurs , éducation des animaux ,
chasse, pêche, tout cela est déjà considéré , par les classes
riches de notre société, comme délassement ou agrément;
'1° parce que les produits de ce travail sont le plus immédia-
tement utiles à la consommation journalière ; 3" jiarce que
l'agriculture est la base de toutes les sciences et de tous les
arts, dont elle nous présente les objets vivans ; 4" pai'ce
(pae ce travail s'exerce en pleine terre et en plein air ; c'est
LITTÉRATURE. 23
on Ta dft, le ciel
est le pavillon de l'honirae et la terre est son domaine;
5' parce que le travail agricole étant le plus sain, sera con-
sidéré comme exercice hygiénique du corps pour tout
homme , presque sans exception 5 6" c'est le travail de la
classe la plus nombreuse et la plus pauvre.
Il est remarquable que les douleurs morales et physiques
du peuple des campagnes aient été si peu sentie» par tous
les réformateurs politiques. Les véritables malheureux (\6
la société actuelle sont pourtant les agricirltenrs ; ris sont
éloignés de tout foyer de lumière . mal vêtus , mal logés ,
livrés à toutes les superstitions , privés dans certaines con-
trées de communications fréquentes avec les centres de ci-
vilisation. Mais les économistes et les penseurs habitent les
villes; ils ont vu de près les souffrances du salarié . et cest
particulièrement dans le dessein d'améliorer le sort de cette
classe si digue de compassion qu'ils ont pris souci de l'agri-
culture.
La nécessité du retour des capitaux h l'agriculture est
proclamée. On rappelle les salariés de la ville aux champs.
La question commence à devenir si vulgaire, que les aca-
démies s'en occupent. Tout récemment encore, un homme
très-connu par ses travaux agronojniques, M. Bigot de Mo-
rogues , a proposé un plan dont le résultat serait à la fois
le défrichement d'une grande étendue de terres incultes et
l'amélioration du sort des salariés urbains qui refhieraient
vers cette issue nouvelle offerte à leur activité. —Il s'agit
de coloniser les landes en les semant d'un certain nombre
de chaumières. La question est traitée par M. Bigot de Mo-
rogues en agronome expert et en philantrope éclairé, autirnt
qu'on peut être agronome et philantrope avec les méthodes
actuelles ; mais pourtant , en allant au fond des choses , oh
est surpris de voir que tous ces efforts de cœur et d'esprit
n'aboutissent qu'à établir le plus mauvais système social et
industriel, le morcellement. Ainsi tout ce que les hommes
avancés conçoivent de plus gigantesque aujourd'hui , c'est
une fondation de chaumières ! et cette grande idée remue
toutes les têtes habituées aux plus hauts problèmes de la
statique et de la mécanique , de combinaison de forces et
24 REVUE DE l'ARIS,
d'économie de ressorts ; et tous les journaux annoncent et
trompettent le miracle ; et les ministres en sont informés ,
et ICO millions paraissent somme facile à obtenir pour cette
œuvre. — Tandis que Thomme qui a appliqué à l'association
les problèmes de la mécanique , qui a trouvé la véritable
loi sociale , qui a découvert le nouveau monde industriel ,
n'a encore recueilli que le ridicule , avant même d'obtenir
i'examen. — Lui pourtant ne demande qu'un million et 400
familles pauvres pour vérifier sa découverte ! ô routine ,
routine, marâtre du génie !
Ce dernier fait que nous venons de signaler doit être pour
vous le caractère distinctif du procédé de M. Fourier. Réa-
liser dans une localité particulière l'un des degrés de son
échelle d'association, tel est pour le moment le vœu et le
but presque exclusif de M Fourier. C'est là qu'il sent sa
mission ; il semble remettre , après la fondation du canton
d'essai , le développement de toute sa théorie scientifique.
Il affirme que là est le critérium infaillible de sa décou-
verte.
De prime abord , M. Fourier nous paraît beaucoup plus
en mesure d'associer que tous ceux qui se sont présentés
avant lui. Owen a tenté l'épreuve locale ; il n'a pas réussi :
on en a accusé la mesquinerie de son projet j on a attribué
ses misfortunes à ce qu'il avait voulu semer sur un sol non
préparé par la parole ; on a rejeté absolument le procédé
d'ÉPREuvE LOCALE. 11 eût bcaucoup mieux valu voir que lé-
preuvc locale avait été manquée, parce que le système était
lui-même mauvais , ou plutôt parce que M. Owen ne pos-
sède en réalité ni système ni procédé d'association. Qu'on
examine ses pians : il ne fait que poser les questions sans
les résoudre ; il cherche les lois de l'organisation indivi-
duelle pour les appliquer à l'organisation sociale ; il inter-
roge sans répondre. Dans ses essais pratiques, il n'a opéré
que sur le matériel, sans base morale fixe ; il n'a voulu as-
socier que des individus de même profession , de profession'
manufacturière. 11 a oublié le travail agricole, assiette et
pivot de toute association. — Avec de pareilles fautes on ne
pouvait réussir ; et d'ailleurs M. Owen a échoué encore pin -^
malheureusement que sur tous les autres points , dans de
LITTÉRATrRE. S5
problèmes essentiels de l'art d'associer la rèpcn^tiliôn des
produits et le classement des travailleurs.
Toujours a-t-il été fort sage de tenter la réalisation de ses
vues sur une petite échelle. L'humanité a su plus facilement
à quoi s'en tenir.
Les saint-simoniens , dont la doctrine est pourtant plus
complète que celle d'Owen , ont pris une marche opposée:
ils ont nié répreuve locale ; et en effet , pour eux qui se
sont toujours tenus dans les abstractions et les généralités,
le lieu de l'épreuve n'était pas autre chose que le globe tout
entier ou du moins un territoire dans son ensemble. Ils ont
commencé par uneaifiliation de prosélytisme avant de faire
une association industrielle. Le procédé d'affiliation n'est
pas bon , puisqu'à chaque mouvement hiérarchique de quel-
que importance il y a crise et division. Les plans d'associa-
tion ne sont pas donnés ; ils ne peuvent pas l'être avec les
moyens connus des saint-simoniens. Nous les attendons à
l'œuvre. — Jusqu'ici ils ?e bornent à prêcher , à enseigner ,
par la parole et par la presse. A cet égard, tout le mouve-
ment que le saint-simonisme avait à faire est accompli. Le
but quïl a proposé est accepté : « association , amélioration
morale, intellectuelle et physique de la classe la plus nom-
breuse et la plus pauvre. ^> Ses moyens sont tout-à-fait dis-
crédités : « Abolition de l'héritage, investiture par le supé-
rieur. « Je pense que l'humanité a raison de repousser ces
moyens et de préférer encore la civilisation.
M. Fourier procède par voie tout opposée. Il admet bien
l'enseignement et la prédication , mais tou}(juis pour un
but déterminé, pour arriver à une fondation. La prédica-
tion est accessoire : l'épreuve locale , voilà le principal.
Pourquoi ? Parce que , dans le système de M. Fourier ,
l'épreuve locale n'est Y^omt partielle ; elle est totale, mais en
infiniment petit , la phalange sociétaire devant , dans son
mouvement intérieur, réfléchir l'association universelle.
La fondation du canton d'essai n'est donc pas un détail ,
c'est un rocT : observation capitale et qui résout d'un coup
toutes les objections de mesquinerie et de tentative incom-
plète.—Il est facile d'apprécier la puissance et la sagesse
d'un pareil procédé , le plus éminemment propagateur de
1 3
2C RrvUF DE PABIS.
tous, le plus en rapport avec les idées et les désirs du siècle.
On veut aujourd'hui voir et toucher ; lorsqu'on aura vu ,
touché et gagné , on imitera , on suivra. La gent mouton-
nière sautera. — Quand on considère Tesprit ergoteur du
temps, le septicisme général , on finit par se convaincre que
la j^èalisation est non-seulement la meilleure , mais Y uni-
que \o\e de succès. C'est elle qui parle au peuple ; or les
jeunes gens et le peuple, les hommes de sève naïve et les
malheureux , voilà les vrais enfans de ï associateur. — Avec
les jolies femmes, les beaux esprits et les capacités consta-
tées , il n'y a rien à faire pour le moment ; tout cela , en
poursuivant son petit égoïsme,ne veut et ne peut que suivre
le vulgaire. — Avec les capitalistes, il n'y a de possible
qu'une entreprise par actions , moyennant hypothèque et
espoir de bénéfice. — C'est ce que nous leur proposerons
dès que notre but et nos moyens seront suffisamment con-
nus et appréciés. Tels sont les résultats les plus prochains
et les plus siu's de la découverte de M, Ch. FoUrier.
Jules Lechevalier (f).
(i) Dans la note sur V attraction passionnée , qui a été l'oo-
casion du présent article , la Reuue de Paris a cherché à égayer
ses lecleurs à propos de quelques vues de M. Fourier sur la condi-
tion sociale àesjemmes. On a ri : c'est bien. Il faut maintenant
qu'on se désarme et qu'on écoute avec bienveillance et attention ce
qu'il y a de grand et de praticable dans les vues de M. Fourier.
Dans tout le courant de cette longue et consciencieuse analyse, je
n'ai parlé ni de vestales , ni de baj-adères , ni de bacchantes.
11 en est pourtant question dans les ouvrages de M. Fourier. Mais
)e préfère l'blslolre au roman, le réel au fantastique, le présent
qui nous presse à l'avenir vaporeux qui nous échappe. J'ai omis à
dessein tout ce qui aurait pu détourner les esprits du but qui
s'offre à leur activité. Nous apportons un moyen commode et fa-
cile de changer immédiatement la condition sociale des classes
pauvres, sans troubles ni révolutions, sans agitations politiques
ni schismes religieux. Nous venons pour vêtir, loger, chauffer,
pour faire travailler avec joie et avec fruit ces malheureux qui
expirent en foule aujourd'hui, à Paris, dans la capitale du
LITTrRATrRE. 27
monJe , et cpii expirent parce que leur corps est soumis à toutes
les intempéries de l'air, parce que leur vie est iijx lourd et en-
nuyeux travail, parce que leurs alimens sont malsains et mal pré-
parés. L'association aurait prévenu tous ces maux 5 que du moins
elle les répare. Profitons du moment où les rieurs n'osent plus rire.
Aucun scrupulene doit arrêter ceux auxquels notre but, tel que je
viens de l'exposer, paraîtrait réalisable et sensé. Je ne chercbe pas
à éluder les difficultés. Oui, selon les vues de M. Fourier, il doit
survenir un jour de grands changemens dans les relations qui
existent aujourd'hui entre Yhomme et ]ajem?}ie, relations que,
telles qu'elles sont, on appelle /«o;'a/e5. J'aime trop à prendre
ma part de solidarité dans les choses dont l'aveu exige quelque
courage, pour ne pas dire ici que j'adopte une partie des vues de
M. Fourier sur ce point. Mais en parlant aussi franchement , je
réclame comme un droit d être cru et compris lorsque j'ajoute
avec M. Fourier que de long-temps il n'y asra pas lieu à changer
quelque chose de ce qui est aujourd'hui ; que ces changemens de-
vront être sollicités par ceux mêmes qui actuellement croiraient
avoir à eu souffrir; qu'enfin ces prévisions éloignées n'ont rien de
commun avec ce que nous proposons immédiatement. M. Fourier,
et moi, et nous tous, nous pensons qu'une tentative de régénéra-
tion morale, faite avant la réforme industrielle, ne peut pr'oduire
qu'un vain et dangereux scandale. J'ai donné preuve de ma
conviction profonde à cet égard eu me séparant du saiut-simo-
nisme. {N. de M. J. L. C.)
#idt0ive €^0utcm})ovAiuc.
M. CAWNING.
II n'est pas de temps où un homme cmjnent soit si peu
considéré, si oublié et si méconnu , que pendant les années
qui suivent immédiatement sa mort. Son nom n'étant plus
préconisé au-dessus des autres par le zèle actif de ses parti-
sans , ou rénergic encore plus réhémente de ses ennemis ,
s'éclipse tout à coup ; il a cessé d'avoir de Timportance pour
ses contemporains; le dernier prétendant à sa place en a
davantage. La postérité n'existe pas pour lui , jusqu'au jour
où les morts seront séparés des vivans, jusqu'à ce que le
temps dans lequel il a vécu et les actes auxquels il a pris
part soient reculés pour nous dans une perspective loin-
taine, dont Foeil embrassera les objets remarquables d'un
seul regard, tandis que les parties secondaires, les orateurs
dont les harangues sont éloquentes seulement pour ceux en
faveur de qui il parlent, les hommes d'état dont la politi-
que est grande pour ceux à qui ils donnent des places ,
iront se perdre dans la foule insignifiante de chaque jour.
Les Français , qui sont aussi empressés à mettre la philo-
sophie en action que les Anglais sont peu jaloux d'unir la
théorie à la pi-atique , ont dernièrement consacré une
sorte d'intermédiaire entre le passé et le présent, entre la
tombe et le Panthéon; mais dix ans même sont un temps
trop court pour cette apothéose. M. Canning semble plu-
LITTERATURE. 29
lût s'être retiré de ce qui se passe aujourd'hui que faire partie
du passé. Il est vrai que nous avons cessé de chercher dans
la chambre des communes cette physionomie caractéristi-
que qu'un chapeau rabattu ne cachait qu'à demi; il est vrai
que nous n observons plus cette lèvre dédaigneusement sa-
tirique, cet œil pénétrant du vieux chef parlementaire, par-
courant les bancs de l'opposition de sa place accoutumée.
Nous ne nous attendons plus , quand finit une discussion, à
entendre cette voix singulièi'ement sonore et douce , ce lan-
gage classique, tant.H aiijuisé dépigrammes, tantôt poéti-
que, tantôt brûlant depassion, qui domptait dans une tran-
quille attention une assemblée soumise et disciplinée. Mais
si la surprise serait grande de voir aujourd'hui tout-à-coup
M. Canning se lever pour répondre à sir Ch. Wetherell ou
à sir R. Peel, elle serait à peine moindre à le voir classé
avec M. Pitt , M. Fox , ou aucun de ces grands hommes qui
sont suffisamment séparés de nous pour appartenir à l'his-
toire. Il semble, à contempler sa mémoire, qu'il se soit
retiré des affaires, et non pas qu'il soit mort. Nous faisons
ces remarques , car nous pensons qu'aucun jugement ne peut
être formé sur la réputation qu'un homme public aura dans
la postérité, d'après celle qu'il laisse immédiatement après
lui. Ce n'est pas que le monde lui fasse injustice , il sait que
le temps n'est pas venu de le juger.
Nous ne sommes pas de ces critiques qui parent hardi-
ment leurs amis de toutes les vertus romaines , et chargent
tout aussi consciencieusement leurs adversaires de toutes les
iniquités politiques. Il faut considérer les hommes relative-
ment aux circonstances sous lesquelles ils se montrent.
M. Canning était né dans un état particulier de société ,
sous une forme particulière de gouvernement , et il entra
sur la scène de la vie politique à une époque tout-à-fait à
part dans l'histoire du moxide. Depuis le temps de la reine
Anne l'Angleterre avait été divisée en deux partis aristocra-
tiques, dont principes était le mot d'ordre , mais dont le but
était le pom'oir. L'opinion publique était celle de certaines
coteries; les hommes publics n'étaient, généralement par-
lant , portés aux honneurs ni par le public , ni pour l'intérêt
du public. Il était nécessaire que quelques-uns parlassent
30 REVUE EE PARIS.
bien et obtinssent les applaudissemens delà chambre. Si Ton
en pouvait trouver, avec de riches domaines et l'espoir d'ê-
tre pairs , ce n'était que mieux ; sinon il fallait qu'ils fussent
désignés par quelque autre mérite. Une réputation de col-
lège, une brochure spirituelle, un discours de club, d'as-
semblée électorale ou autre , mettaient un homme en évi-
dence. Le ministre, ou le grand seigneur qui souhaitait
d'être ministre , l'appelait au parlement; s'il échouait, il
était oublié; s'il réussissait, il travaillait pour son patron
durant un certain temps , ensuite il devenait ministre ou
grand seigneur lui-même. Quant au peuple, il ne lui restait
;i nommer que quelque joyeux gentillàtre qui l'enivrait,
ou quelque nabab qui achetait ses votes. Les petits élec-
teurs étaient représentés par tous les riches sots qui les
payaient; les whigs et les torys , par les hommes lés plus
habiles qu'ils pouvaient trouver ou payer. Dans un tel état
de choses, faut-il s'étonner que le peuple fût volé et mé-
prisé ?
Si un jeune homme de talent et d'ambition souhaitait
dembrasser la carrière politique, il était présenté à quelque
propriétaire de bourg, gentilhomme à Tair respectable et
digne, qui le recevait avec la plus grande courtoisie , le com-
plimentait sur ses talens , lui parlait de la manière la plus
amicale sur ses projets , et lui exprimait des sentiraens qui ,
pour un esprit ftivorablement disposé , auraient pu paraître
patriotiques. Mais supposez ce même jeune homme se pré-
sentant de lui-même pour une élection populaire : quelques
talens, quelque éloquence que vous lui accordiez, la pre-
mière question qu'on lui faisait n'en était pas moins toujours
celle-ci : « Voulez-vous payer ce qui est d'usage, et ouviir
les tavernes et les cabaiets ? » Si les personne» qui faisaient
cette question s'attendaient à être regardées avec affection
et respect, elles montraient une extrême ignorance du cœur
humain. Elles devenaient méprisables par elles-mêmes, mé-
prisables par leurs représcntans.
Ainsi il n'y avait , il ne pouvait y avoir d'amour sincère
du bien public dans ceux qui , recherchant les distinctions
publiques , n'étaient pas assez riches pour acheter la fa-
veur populaire, cl, il faut l'avouer, ce n'était pas seulemeut
LITTÉRATrRE. 31
leur faute; c'était aussi , en quelque sorte, celle du peuple,
ou plutôt la faute d'un système qni laissait ainsi le peuple
croupir dans l'ignorance ou l'imprévision. De ces hommes
de talent, et de ces hommes ambitieux qui ne pouvaient ré-
pandre l'argent dans les élections, rejetés d'un côté parla
masse, adoptés de l'autre par une classe particulière , on ne
pouvait attendre beaucoup de zèle pour le bien-être ou l'a-
mélioration de ceux avec qui ils n'avaient ni sympathie de
sentimens,ni communauté d'intérêts. Quand pour juger sai-
nement il fallait sentir comme le pauvre , ils étaient ordi-
nairement dans l'erreur ; quand leur conduite politique
pouvait être déterminée par les sentimens du gentleman ,
ou les trouvait plus communément équitables. Que le pain
ou la bière fussent à bon marché , ou qu'ils fussent hors de
prix, il leur importait peu. Mais une victoire gagnée ou
perdue les affectait plus profondément. On eût pu massa-
crer un rassemblement sans exciter leur compassion; ils
pouvaient cependant regretter avec sincérité la perte d'un
général ou celle d'un homme d'état. Tels étaient ces hom-
mes qu'on peut appeler à juste titre « des aventuriers po-
litiques , « parmi lesquels il est des noms qui ont rempli les
plus brillantes des dernières pages de notre histoire. Tels
étaient nos aventuriers politiques , créatures de ces opinions
qui les avaient appelés aux affaires, au temps (1793) où
M. Pitt envoya chercher M. Canning , jeune homme d'un
talent brillant et supérieur, et lui offrit iin siège au parle-
ment.
Voici avec quelle simplicité leur entrevue est racontée
par un biographe de M. Canning :
v( M. Pitt communiqua son désir de voir M. Canning par
>^ un canal particulier. M. Canning se rendit à ce désir.
« M. Pitt, dès cette entrevue , déclara à INI. Canning ses in-
>) tentions. Il lui dit qu'il avait entendu parler de sa réputa-
» tion comme jeunehorameinstruitet comme orateur, et que
» s'il voulait concourir à la politique que le gouvernement
» avait adoptée alors , on prendrait des arrangemens pour le
rt faire entrer au parlement. »
Ce peu de mots apprendront à la génération future com-
ment on faisait des membres du parlement dans l'ancien ré-
33 REVUE DE PARIS.
gime anglais. Les premiers amis de M. Canning étaient de
l'opposition, quelques-uns même d'opinions violentes; il avait
été considéré comme leur protégé ; mais un siège parlemen-
taire offert par le premier ministre! U y avait là de quoi sé-
duire unjeune homme qui avait la conscience de son talent,
mais à qui sa position sociale rendait cette tentation toute-
puissante. Remarquons aussi que cette offre venait à une
époque critique, après que M. Fox avait pleuré en se sépa-
rant de M. Burke, et lorsque les plus anciens amis politiques
se voyaient chaque jour plus désunis.
Déjà le premier éclat de la révolution française était
passé; rassemblée nationale, composée des plus anciens et
des plus raisonnables défenseurs de la liberté, avait cessé
d'exister. Son grand orateur , son oracle , le génie de cette
grande époque, Mirabeau était mort, et son buste restait
voilé dans le théâtre de sa premièi-e gloire. Les prisons pu-
bliques avaient été forcées, les prisonniers cruellement
massacrés par une populace ivre et féroce; les palais des
descendans de Louis XVI avaient plus d'une fois vu entrer
en triomphe cette brutale populace. Lafayette, dont le che-
val blanc avait porté l'espoir de la France, était exilé comme
traître. Louis XVI, le roi du peuple , l'idole des fêtes de la
fédération du Champ-de-Mars , l'unique prince peut-être ,
dit un écrivain éloquent de la révolution française, qui,
n'ayant pas de passions, unit les deux qualités d'un bon
roi, la crainte de Dieu et l'amour du peuple , Louis XVI ,
l'héritier de Hugues Capet, de saint Louis, de Henri IV,
avait péri delà main du bourreau, devant un peuple silen-
cieux, sinon attendri, qui n'avait pu entendre ses derniè-
res paroles, couvertes par le roulement du tambour révolu-
tionnaire.
Le philosophe déplore les nombreuses vicissitudes, les
espèces d'épreuves par lesquelles l'opinion doit passer pour
arriver à la vérité ; mais il sait que la raison d'un peuple ne
rétrograde jamais pour long-temps. A travers les nuages de
poussière que souleva la populace de septembre , s'ameu-
tant en demandant du sang , ou , plus tard, faisant cortège
autour du char de ce conquérant (dont l'empire militaire
remplaça la république sanguinaire), le philosophe aurait
LITTÉRATURE. 33
pu entrevoir l'époque plus brillante du triomphe d'une in-
telligence mieux dirigée; alors que le despotisme guerrier,
fondé sur un besoin impatient de sécurité intérieure, se se-
rait usé avec son principe, et qu'un système de liberté en-
core imparfait peut-être, mais soutenu par la loi, sanctionné
par une longue prédisposition dïdées , réaliserait les vues
de la révolution de 1791, telles que les avaient adoptées quel-
ques-uns des esprits les plus généi eux et les plus éclairés du
temps.
Voilà ce que le philosophe aurait pu entrevoir et ce qu'il
entrevit. Les horreurs passagères de la terreur républicaine
ne furent pas à comparer avec les soufirances beaucoup plus
longues , mais supportées en silence , sous lesquelles le peu-
ple gémit durant le règne oppressif et partial de l'ancien ré-
gime. De grands changemens dans un gouvernement ne
peuvent être opérés sans ces épouvantables secousses qui
remuent la société dans ses foudemens , et en confondent
tous les anciens élémens. Quand les souverains ont opéré
des révolutions , leurs moyens n'ont été ni moins cruels ni
moins vulgaires que ceux du peuple; mais la gloire et le
crime étant réunis dans un seul individu , la grandeur du
résultat fait oublier la grandeur des forfaits. Ordinairement
c'est par une succession variée d'hommes que les différen-
tes parties de ces grands mouvemens sont achevées, etccux
qui vivent dans les plus mauvais temps de ces crises laissent
leur nom à l'exécration de la postérité. Toutefois les mas-
sacres de Robespierre et de M.irat nefurentguèreplus atro-
ces que les cruautés par lesquelles l'empire de Russie fut
régénéré. La Aie et le caractère de la révolution française,
si l'on pouvait la personnifier, pourrait être comparée à celle
de Pierre-le-Grand.
Telles sont les vues qu'un philosophe peut prendre dans
son cabinet; telles sont les rêveries qu'il peut poursuivre
dans la solitude. Mais les hommes qui vivent et agissent avec
le monde , ceux qui ont des amis et des parens dontla vie
leur est chère, ceux qui ont des propriétés qu'ils ne veulent
pas perdre , ceux-là veiTont sans doute avec alarme les con-
séquences immédiates d'un mouvement social, dont nulle
classe ni nul système ne saurait éviter les effets destructeurs.
'34 REVUE DE TARIS.
L'ancien régime et sa noblesse finirent pour jamais à Témi-
gration du comte d'Artois et du comte de Provence; la
bourgeoisie et la constitution furent perdues avecLafayette;
le plus pur sang républicain qui fut jamais répandu sur un
échafaud coula des veines des éloquens et nobles Girondins;
l'orateur de la populace, le politique des cafés , vinrent en-
lin tomber sous le gïaive de la guillotine. Les droits sacrés
et le souvenir de Tiusurrection ne purent pas même pré-
server le héros féroce du lo août du même destin que la
fille impériale de la maison de Hapsbourg. Il était naturel
de reculer d'horreur à l'exemple d'une nation qui semblait
être sous l'influence d'un horrible et mystérieux délire, qui
trouvait les massacres de septembre nécessaires à la victoire
de Valmy, et qui s'éleva parlimpulsion terrible de laban-r
queroute, de la proscription et de l'assassinat.
Mais que nous ayons fait la guerre à cette nation parce
quelle était dans cet état est encore plus inexplicable. Où
était la moralité de porter de nouvelles horreurs où il y en
avait déjà tant? Où était l'habileté, si l'on consolidait un si
formidable système par une agression étrangère? Ce furent
les confédérés de Pilnitz et non les membres de la chambre
législative de France, ce fut la guerre anti-révolutionnaire
et non la révolution qui allumèrent l'incendie dont les flam-
mes s'élèveront un jour sur les antiques trônes de l'Europe.
De ce moment le combat entre les nations dut être rem-
place par un combat encore plus violent entre les opinions;
de ce moment les rois cessèrent de disputer entre eux , et
un nouveau conflit fut ouvert entre les rois et les peuples.
Ce fut à la diète de l'empire germanique , assemblée à
Ratisbonne , que l'éloquent Isnard s'adressait quand il dit :
c< Apprenons à l'Europe que le peuple français, s'il tire
l'épée, en jettera le fourreau; qu'il n'ii'a le chercher que
couronné des lauriers de la victoire; que si les cabinets en-
gagent les rois dans une guerre contre les peuples, nous en-
gagerons les peuples dans une guen-e contre les rois. «
Paroles hardies, prononcées dans un prophétique enthou-
siasme.
Mais si cette guerre , engagée dans le plus favorable mo-
ment, était injuste et impolitique, que n'aurions-nous pas
LITTÉRATURE, ^5
3 (lire sur le femps où on Fentreprit? Il y avait deux partis
à prendre avecla France dans sa situation, si nous voulions
réprimer SCS crimes, en nous défendant de sc^ extravagan-
ces. Le premier ét^it de lattaquer quand les deux partis ,
presque également balancés , commençaient la lutte, en se
déclarant Tami d'un de ces partis. Le second était de laisser
cet esprit, cause et conséquence de grands évènemens , s'é-
vaporer par le temps , et se consumer dans des commotions
intprienrcs.
La maxime bien connue de Machiavel , répétée par Mon-
tesquieu, qxi'une nation n'est jamais si forte contre un en-
nemi éti'anger que quand elle est agitée par des dissentions
intestines , et surtout vraie quand ce n'est pas tant sur les
opinions générales qu'elle est divisée que partagée en fac-;
tions, qui se querellent sur les questions détail, et veulent
s'arracher le pouvoir.
Si quand Louis XVI était encore un roi popuiaire, quand
un parti constitutionnel et royaliste existait dans l'assem-
blée et la nation, si quand Tarmée, sous un général consti-
tutionnel, était incertaine dans sa politique, affaiblie par
la défection de ses ofîiciers , et manquant du nerf qu'elle
dut plus tard au succès ou à la terreur* si quand les trou-
pes , sous Théobald Dillou , s'enfuyaient à la vue de l'en-
nemi , si quand on se moquait du petit Robespierre comme
d'un incendiaire insignifiant, et queles éioquens Girondins
se livraient encore vaguement et par intervalle à leur rêve
d'une république; si alors nous avions inspiré aux confédé-
rés , sur les frontières , plus de modération dans le conseil
et une plus grande vigueur d'action; si nous avions déter-
miné le duc de Brunswick à marcher droit sur Paris, au lieu
de publier son manifeste mémorable; si nous l'avions per-
suadé, à ce moment critique, de combattre pour le roi nou-
veau de la nouvelle constitution, au lieu de lancer ime bulle
militaire en faveur de l'ancien tyran de la Bastille démolie,
nous aurions réussi, pour un temps, à rétablir Louis XVI
sur le trône, avec la même charte qui fut ensuite octroyée
par son frère, à la restauration.
Quelfut notre but enfaisant la guerre? Desauver Louis XVI,
etde réprimer cet esprit de propagande qu'on avaitannoncé
36 RETL'E DE PARIS.
dans la chambre française et qu'on voulait répandre par la
conquête. Pour atteindre ce but, nous prenons les armes
quand Louis XVI a rejoint ses ancêtres , et quand les armées
républicaines , exaltées par la victoire et menacées , en cas
de défaite, par la guillotine, ont vu leurs soldats, naguère
faibles conscrits, devenir des vétérans désespérés. Nous
différons notre défense du monarque jusqu'à ce qu'il aitpéri
sur récliafaud , notre défense de lamonarchiejusqu'à ce que
la république française soit déclarée une cité assiégée et la
France un camp. Alors nous commençons une guerre avec
des alliés qui voulaient la paix , et qui, en prenant notre
argent , le réservaient pour payer les dépenses des campa-
gnes qu'ils avaient finies , sans aucune considération pour
la fureur belliqueuse qui nous avait saisis tout-à-coup.
Telle fut la politique sur l.iquelle M. Pitt interrogea
M. Canning, et telle fut la politique que M. Canning vint
défendre au parlement, qu'il défendit en chaque occasion,
et qu'il se vanta , à son dernier jour , d'avoir toujours dé-
fendue.
Le i^"^ décembre 178S , M. Tierney fit une motion pour
la paix avec la république française; il était temps. Les
négociations de Lille , jamais entamées de bonne foi, étaient
rompues. Nous avions formé une alliance nouvelle avec la
Pvus-ic et la Porte, qui devait bientôt s'augmenter de l'Au-
triche, et cette dernière puissance ouvrait les hostilités à
Fiasladt .parl'assassiuatdcs trois commiss;)ires français. Nous
nous préparions à soutenir la lutte avec une nouvelle éner-
gie , sous des auspices qui n'étaient certainement pas en-
courageans. La coalition de 1^9*^-3 était couqilètement
dissoute; la Prusse était depuis trois ans en paix avec la
France, et le cabinet de Vienne n'avait même pus trouvé
d'objection à signer un traité qui, honteux pour les deux
partis, sacrifiait les restes de la liberté de Venise. C'étaient
là de pauvres garanties de la fidélité de nos alliés nourris
par nos subsides.
La France, pendant ce temps-là toujours troublée à l'in-
térieur, avait cependant joint à son empire la Belgique, le
Luxembourg, Nice, la Savoie, le Piémont, et augmenté sa
puissance des protectorats de Gênes , de Milan et de la Hol-
LITTERATURE. 37
lande. Les argumens de M. Tierney étaient ceux qu'un
homme raisonnable pouvait faire valoir : l'amitié incertaine
de nos alliés, la force sans cesse croissante de notre enne-
mie, et cette lutte destructive que nous alimentions de nos
propres ressources.
^> En six ans, disait-il, nous avons ajouté 10,000,000 à no-
>i tredette-ila fallu augmenter de 8,000,000 nos fardeaux
» annuels, somme égale à notre dépense entière, quand
» le monarqueactuel (George III) est monté sur le tronc. »
M. Canning répondit à M. Tierney.
Celui-là seul qui a une longue expérience de la chambre
des communes pourrait croire que M. Tierney fut écouté
dans un silence apathique, et M. Canning accueilli par des
applaudissemens pleins d'enthousiasme. Jamais il n'y eut
assemblage déplus brillantes contradictions 5 de plus ma-
gnifiques sophismes que la harangue déclamatoire du jeune
orateur. On devait continuer la guerre parce que nous
étions victorieux 5 la paix devait être rejetée à cause des suc-
cès de l'ennemi 5 la France était trop faible pour être res-
pectée , trop formidable pour qu'on ne s'opposât pas à ses
progrès. Quant aux sommes que nous dépensions, elles
étaient insignifiantes , eu égard au but que nous nous pro-
posions. Nos ancêtres cependant, dont M. Canning aimait
tant alors à citer la haute sagesse, auraient sans doute été
bien étonnés de trouver que ce but était le rétablissement
de l'Espagne avec son ancienne puissance, et la soumission
de Rome à l'autorité du pape.
Notre inimitié jurée contre la France et contre les prin-
cipes français encourageait un ardent attachement pour ces
deux choses , chez ceux qui croyaient avoir quelque raison
de se plaindre de nous. Le directoire , à Paris, les catholi-
ques en Irlande avaient donc formé une ligua naturelle et
légitime, dont le résultat fut une rébellion, tramée avec
art, long-temps tenue secrète, et qui , sans la trahison , ou
d'autres accidens qu'on n'avait pu prévoir, aurait très-
probablement pu réussir. M. Pitt , tirant avantage de la
crainte d'une séparation de la Grande-Bretagne et de l'Ir-
lande, crainte que celte révolte, jointe à la différence des
pouvoirs législatifs, avait fait naître, exprima, dans un
4
38 REVUE DE PARIS.
message de la couronne, le désir d'incorporer les deux
royaumes. Ce langage, l'administration en faisait l'aveu,
renfermait une idée de réunion de l'Irlande avec notre
pays , semblable h celle par laquelle nous étions unis déjà
avec le royaume indépendant de l'Ecosse. Quelle qu'ait pu
être la conséquence de cette union , les promesses sous les-
quelles elle était proposée, quoique toujours si indigne-
mcntet si honteusement foulées aux pieds, pouvaient laisser
espérer certainement qu'un système de gouvernement,
meilleur et moins partial que celui qui existait depuis si
long-temps , serait établi en Irlande. Quant aux plaintes
qu'on élevait alors, et renouvelées depuis en faveur de ces
législatures indépendantes que cette mesure incorporait
avec les nôtres, la facilité avec laquelle elles furent ache-
tées est la meilleure réponse à donner aux bruyantes asser-
tions de leur valeur. Les temps du bon vieux sir Robert
Walpole n'offriraient rien qui pût justifier une comparai-
son entre une chambre des communes anglaise et les parle-
mens irlandais , corrompus et révérés. Ainsi le parti que
M. Canning prenait dans cette circonstance , si ce fut avec
l'intention sincère et honnête de faire participer aux droits
de citoyens nos sujets de la catholique Irlande, etnon avec
l'intention ( ce qu'il serait injuste de présumer ) de les ga-
gner et de les trahir ensuite , ce parti , quoiqu'il ait trouvé
alors de l'opposition , est un des plus honorables pour un
ministre anglais. Mais la conduite du ministre de cette épo-
que n'a pas encore été convenablement exjjliquée. Qu'on
nit fréquemment promis l'émancipation catholique comme
le principal bienfait de lUnion, on ne pourrait le contes-
ler. Et comme de telles promesses avaient été faites dans
le parlement à la face du jour , on ne devait point supposer
que le roi les ignorât. S'il avait des objections tellement in-
surmontables à cet acte de justice, pourquoi alors ne les dé-
clarait-il pas ? En ne s'expliquant pas sur ce sujet, il trompa
son cabinet j s'il était de bonne foi , son cabinet trompa le
peuple irlandais. Le langage de M. Canning n'était pas
ambigu.
V» Ici donc sont deux partis opposés l'un à l'autre , d'ac-
)• cord sur une opinion commune, et sûrement s'il est un
LITTÉRATURE. 39
»> terme moyen pour calmer leur auimosltc , pour éteindre
» leurs discordes , et pour réunir leurs intérêts opposés , ce
» moyen devait être saisi aussitôt avec ardeur et mis en
» usage. Qu'une union soit ce moyen terme , c'est ce qui
)) parait très-probable, si nous nous rappelons que le code
» du papisme prit naissance après une proposition pour
» l'Union, proposition qui, venue d'Irlande, futrejetée par
•iy le fjouveruement anglais. Ce rejet produisit le code pa-
rt piste. Si donc TUnion avait été accordée, la réadoption
» de ce code serait inutile. Si ce fut en conséquence du re-
« jet d'une union , à une époque précédente , que les lois
y> contre le papisme furent volées et promulguées , il est
» raisonnable de conclure qu'une union rendrait un code
» semblable inutile ; qu'une union satisferait les amis de
» l'influence protestante, sans faire de nouvelles lois contre
» les catholiques, et sans maintenir celles qui sont encore
» en vigueur. »
En 1801 ,ne pouvant persuader au roi d'exécuter les con-
ditions qu'il lui avait permis de faire, disposition de la part
de Sa Majesté qui. si elle n'était pas devinée par le minis-
tre, aurait du le blesser bien davantage, M. Pitt se démit
de sa place en faveur- de INI. Addington , et se déclaz-a le
soutien de son administration. Il n'en fut pas de même de
M. Canning, qui, obtenant un siège au parlement par ses
propres moyens, c'est-à-dire son argent, se jeta dans une
opposition violente. Ce ne fut pas seulement pour tout ce
qu'il fit au parlement que M. Addington lui dut des remer-
cimens ; M. Canning était regardé comme ayant libérale
meut contribué aux nombreuses attaques politiques du
jour. Nous ne devons pas non plus passer sous silence les
autres brillans produits de sa plume, qui sont généralement
reconnus comme de lui , et qui possèdent une grâce et
une facilité particulières.
f> Le Kni/e-Grinder [le Rémouleur) et les yiniours de
Mary Pottinger sont des poèmes excellens dans leur genre,
et peuvent être regardés comme des modèles de parodie
politique. Ce goût littéraire . M. Canning continua de lo
cultiver pour son amusement particulier et celui de se«
amisj ils s'accordait singulièrement bien avec sa vivacité
40 REVUE DE PARIS.
«respi'it, et c'était un délassement au milieu de ses occupa-
tions plus séi'ieuses. Nous nous en rappelons un exemple.
C'était, nous croyons, lorsque sir Charles Bagot était à La
Haye, qu'il arriva une dépêche très-mystérieuse. Tout
était tranquille et à la paix en ce moment , et les malles , de-
puis quelques mois, ne s'étaient chargées que de l'échange
ordinaire des commérages de Londres et des dentelles de
Bruxelles. La dépêche était en chiffres. Que pouvait-ce
être? Les secrétaires et les attachés furent mis à l'ouvrage,
et après beaucoup de contre-sens diplomatiques , ils pro-
duisirent une lettre en vers pour la profonde méditation de
l'ambassadeur des Pays-Bas !
En 1804, ù la chute de M. Addington, cet homme si
outragé, si maltraité, M. Canning devint trésorier de la
marine. JF'ourquoi ses nombreux biographes ne nous expli-
quent-ils pas comment , si tout se passa d'une manière di-
gne de sa loyauté, M, Canning quitta son emploi en 1801 ■>
parce qu'il avait été défendu de mentionner la cause catho-
lique, et pourquoi il le reprit en 1804, sous la condition
expresse qu'aucun membre du gouvernement n'agiterait
cette question contre la volonté royale.
La promesse qu'on avait faite ne liait-elle que pour deux
ans seulement? Sa retraite était-elie une ruse? Son retour
était-il un sacrifice , un sacrifice d'honneur et de principes
fait à la misérable jouissance d'être ministre?
La mort de M. Pitt rejeta encore M. Canning dans l'op-
position, et n'étant plus effacé parle génie plus puissant
et l'autorité prépondérante de son chef, il ressortit comme
un personnage plus saillant et plus énergique qu'il n'avait
paru jusque-là. A la dissolution du ministère whig , qui
n'eût pu exister long-temps , même sous M. Fox, il rentra
en fonctions comme membre du cabinet et ministre des af-
faires étrangères.
Il fit partie de l'administration jusqu'en 1810, époque
marquée par notre attaque sur Copenhague, notre rupture
avec la Russie, notre heureuse intervention en Espagne et
cette triste expédition sur l'Escaut, qui, pendant les an-
nées 1809 et 1810, plana sur les débats du parlement,
" comme un des sombres brouillards de la Tamise. «
LITTÉRATURE. 41
En 1810, l'issue fatale de rexpédition de Walckereii et la
négociation qui avait été secrètement entamée pour l'exclu-
sion de lord Castlereagh occasionèrent une querelle, ter-
minée par un duel entre les deux parties. Il ne vaudrait
guère la peine de rappeler cette afTaire, maintenant oubliée,
et toujours insignifiante pour le public , qu'elle n'intéressait
guère. Lord Castlereagh agit en homme vain et fier qui
croyait sa confiance trahie, ses talens mis en doute; et qui ,
en vrai Irlandais, ne voyait qu'une portée de pistolet entre
une offense et un duel. M. Canning, également fier, sentit
qu'il s'était mêlé à une affaire désagréable , et que la plus
noble manière de s'en tirer était d'en sortir par un combat.
La conduite de lord Castlereagh , qui , en homme d'état ,
devait être plus calme, est ridicule; celle de M. Canning,
quand nous rappelons ses prétentions de noblesse et de
franchise, est choquante, malgré ses explications plausibles.
Elle le devient plus encore, si nous nous souvenons que
quand on eut, en 1812, abandonné l'idée d'un cabinet de
coalition, il accepta l'ambassade au Portugal , qui, pour ne
rien dire déplus, plaçait l'ex-ministre dans une situation
de gratitude et diuicriorité envers le même homme dont il
avait violé l'amitié, et dont il avait si ouvertement fait res-
sortir l'incapacité aux affaiies étrangères.
Le discours de M. Canning, en réponse à celui de
IVI. Lambton , cjui fit une motion à ce sujet , est peut-être le
meilleur qu'il ait jamais prononcé. Il est même impossible
de ne pas se sentir entrainé par un noble enthousiasme,
quand on lit ce défi plein de générosité et de grandeur d'un
orateur indigné qui , dédaignant le subterfuge, appelait l'in-
vestigation la plus sévère sur sa conduite. M""= de Staël
avouait qu'elle aurait consenti à être traitée aussi mal que
lady Byron , à condition qu'elle aurait inspiré au noble lord
les beaux vers qu'il fit pour sa femme. On a pu dire , sans
beaucoup d'exagération , qu'on eût voulu être accusé du
crime de M. Canning et avoir prononcé sa défense.
En 1818, M. Canning revint encore au pouvoir: c'était
un temps de trouble et d'incertitude, un temps de si grande
détresse privée que l'opposition réclamait avec plus d'ai-
greur que jamais la réforme des abus. Le pays, miné par sa
4-
4S5 REVUE DE PARIS.
dette , épuisé parTimpôt, qui n'avait plus pour excuse le
monopole du commerce, tournait assez naturellement les
yeux vei-s la source d'où tous ces maux étaient sortis. Voyant
la théorie et la pratique de la constitution changées , et en-
tendant répéter qu'il avait le di'oit d'être imposé par ses re-
présentans, il trouvait injuste et intolérable de n'avoir au-
cune action ni aucun contrat sur la grande majorité de ceux
qui les taxaient. Des économies, des diminutions de places,
voilà ce que voulait le pays. Or la réforme promettait tout
cela. Des réunions publiques en faveur de la réforme pai'lc-
mentaire furent donc organisées, des résolutions en faveur
de cette réforme y furent adoptées , des pétitions en faveur
de la réforme furent présentées; Ténei-gie d'uii peuple libre
se réveilla. Grande était la fermentation. Lorsqu'un pays
est dans une agitation semblable , un ministre doit résister
avec vigueur ou céder avec grâce. Des demandes injustes et
violentes doivent trouver de la résistance, des adresses mo-
dérées et légitimes être accueillies avec des concessions ;
ces concessions, une résistance trop molle les laisse bientôt
arracher par la violence; un refus, s'il réussit, neles écarte
que pour un jour; elles sont représentées la semaine d'en-
suite et Ton ne peut s'en délivrer. Lord Castlereagh et
M. Canning pensèrent différemment : le bill de Yhabeas
corpus fut suspendu, le bill sur les réunions séditieuses passa,
la déplorable émeute, ou, pourquoi pallier les termes?
l'infâme massacre de Manchester eut lieu.
M. Canning chercha h se disculper dans la chambre et hors
la chambre, c"est-à-dire il prononça de virulens discours
au parlement , et envoya trois cartels : un à M. Hume, un
second h sir Francis Burdett , et un troisième à un pamphlé-
taire anonyme. Il était dur pour la liberté d'avoir un anta-
goniste si prêt et si impitoyable, un antagoniste qui, non
content de ces armes légitimes et classiques qu'il maniait
avec tant d'habileté, oubliait les jours de Yanti-Jacobin, et
dirigeait un pistolet contre chaque plume qui s"élevait con-
tre lui.
En 1820 , la reine revint en Angleterre; M. Canning ré-
signa son portefeuille et se relira sur le continent. Sa con-
duite dans cette circonstance fut , d'après le jugement gé-
LITTÉBATIRE. 43
néral, marquée par la plus exquise droiture et par une
grande délicatesse de senlimens. La chose est possible ; nous
ne cherchons point à l'ompre une lance avec M. Therry ;
mais à nos yeux cependant un homme ferme dans ses prin-
cipes politiques et un homme d'honneur n'avait pas deux
voies à suivre dans cette conjoncture.
Que la reine d'AngleteiTC fût coupable ou non, elle avait
traîné dans la boue , devant les cours de FEurope , la majesté
royale dont elle était revêtue, majesté dont le pays était
inséparable. Elle était un opprobre pour le trône , une épouse
indigne de notre souverain , une souillure pour notre cour.
Déhontée autant qu'impudique, elle avait osé faire l'aveu
et avait, sans rougir, sollicitérexposition'publique de ses bru-
tales amours. Lorsqu'elle mit le pied sur le rivage d'Angle-
terre , elle était donc la plus vile de son sexe, ou elle fut la
plus malheureuse et la plus persécutée des femmes. Dira-
t-on que, dans le premier cas , il était du devoir d'un mi-
nistre puissant de déserter la pénible responsabilité de sa
place pour cédera un sentiment d'affection ou d'estime pour
un être si méprisable? Dans l'autre cas, si la reine Caro-
line, comme beaucoup le croyaient, comme M. Addington
jura solennellement le croire, était innocente , y avait-il
quelque considération au monde, la ruine de l'ambition , la
perte d'une fortune, la crainte de la mort, qui pût engager
uu Anglais, un homme d'honneur , un homme qui avait les
seirtiraens d'un homme, à abandonner une femme qu'il ap-
pelait du nom d'amie , sous le poids d'une si terrible oppres-
sion? Pour nous, nous avouons que cette conduite de
M. Canning est une des plus grandes taches que nous con-
naissions de son caractère privé ou public, et la preuve ir-
récusable d'un esprit peu propre à juger d'un point de vue
élevé les actions des hommes.
M. Canning passa en pays étranger les années 1S21 et
1822 : à son retour, la compagnie des Indes- Orientales le
choisit pour gouverneur-général de l'Inde ; mais la fin dé-
plorable de lord Castlereagli étant survenue, il fut une fois
encore ministre des affaires étrangères. C'est ici le temps
que M. Stapylton choisit pour commencer l'histoire de sa
vie jioUlique; ouvrage écrit avec tout le talant d'un pubil-
-i^-i REVUE DE TARIS.
ciste liabile, mais avec toute la partialité d'un ami. Jusqu'a-
lors M. Canning, à travers une longue carrière, carrière
de près de trente ans, avait été fortement et invariablement
opposé aux principes populaires et aux concessions libéra-
les. Il n'avait jamais reculé devant la proposition de muti-
ler les libertés publiques, il n'avait jamais montré lamoin-
dre alarme du pouvoir extraordinaire demandé par la cou-
ronne, il avait sanctionné sans scrupule les lois les plus
sévères contre la presse , il avait défendu l'emprisonnement
arbitraire des citoyens, il avait trouvé des éloges pour l'em-
ploi de la force contre les assemblées politiques , il s'était
déclaré le constant adversaire de la réforme parlementaire:
la seule chose sur laquelle il avait professé des opinions li-
bérales (la question catholique) était précisément la seule
contre laquelle la grande majorité du pays avait alors des
préventions. Telle avait été la carrière et tel fut le carac-
tère de M, Çanning jusqu'en 1S22. En 1827 , il mourut /'«/'-
chi-jacohin de l'Europe.
Quels sont les actes vigoureux qui lui valurent ce surnom
terrible ?
L'entrée des troupes françaises en Espagne était un inci-
dent nouveau dans cette longue guerre , commencée par la
révolution de 1791 entre les rois et les peuples. Nos intérêts
politiques furent alors , quoi qu'il en soit, décidément op-
posés au parti que nous avions pris en d'autres circonstan-
ces dans la lutte des opinions. L'agrandissement de la
France , et cet esprit de conquête qui l'a distinguée dans
tous les temps, étaient presque aussi eflrayans pour la
Grande-Bretagne , sous la monarchie légitijne des Bourbons,
cjue sous le directoire , sous le consulat ou sous l'empereur.
Nous ne voulions pas que l'étendard français, quelle que
fût sa couleur , flottât de l'autre côté des Pyrénées. L'Es-
pagne était un nom qui, pour des Anglais, réveillait des sou-
venirs particuliers. Il eût été impossible à un ministre de
sanctionner l'agression de la France; il eût été éminemment
impoHtique à lui de ne pas avoir tout fait, du moins tout ce
qui pouvait être fait par des moyens pacifiques, pour l'ar-
rêter. M. Canning, comme ministre des affaires étrangères,
f.il donc obligé, quarante-huit heures après avoir accepté le
littÉratihf.. 45
portefeuille, de reconnaître que l'esprit du pays était déci-
dément contraire à l'invasion de l'Espagne. Mais cette inva-
sion était fondée sur un principe ; ce fut en conséquence
contre ce principe qu'il se crut appelé à combattre.
Le discours de la couronne de France , composé , selon
l'habitude , pour présenter deux sens , un pour la France ,
un pour le reste du monde , ou plutôt pour ces parties du
monde où le double sens pouvait être nécessaire , était in-
explicable sous tous les rapports , excepté comme une hardie
prétention du droit divin ( prétention , disons-le en pas-
sant , rajeunie par le libéral de la légitimité , M. de Cha-
teaubriand ) ; ce discours, M. Canniug , toujours peu ré-
sené dans ses expressions , déclara nettement ne pouvoir
lui donner qu'une interprétation , qui excitait en lui le dé-
goût et L'horreur. De ce moment il fut , pour les empereurs
de Piussie et d'Autriche , pour le cabinet prussien , pourles
légitimistes d'Espagne , d'Italie et de France , un libéral ,
un
jaco
hin , un carbonaro . un régicide. Son caractère était
-o'
représenté par eux selon qu'ils se sentaient plus ou moins
attaqués ,etsi l'opposition avait été satisfaite en Angleterre ,
les torys auraient déjà commencé à nepasètretrès-contens;
mais le dégoût et l'honneur de M. Canning ne s'exhalèrent
qu'en paroles. Nous ne l'en blâmons pas. Une guerre avec
la France eût été bien justifiée. Peut-être lord Heytesbury,
en acceptant une responsabilité que les évèuemens lui ga-
rantissaient , fit-il plus que le monde ne le croit généralc-
menten la prévenant; mais uneguerre non point faite pour
l'Espagne, mais pour un parti en Espagne , quoique nous
approuvions les principes de ce parti, eut été une guerre
imprudente et inutile. En évitant la guerre avec la France,
il était du devoir du gouvernement de faire tout ce qui était
en son pouvoir pour diminuer la puissance , ou apporter des
obstacles à l'ambition de sa rivale. De là ces mémorables
déclarations qui, quelque temps après, proclamèrent la re-
connaissance des colonies espagnoles comme états indépen-
dans. Le gouvernement britannique déclara donc « qu'il
considérait la séparation des colonies de l'Espagne comme
existant défait, et qu'il ne tolérerait dans aucun cas la ces-
sion que l'Espagne pourrait faire de colonies sur lesquelles
46 REVUE DE PARIS.
elle n'exerçait plus crinfluence ni positive ni directe. «
Ces déclarations ne provenaient d'aucune sympathie pour
la liberté, mais uniquement de raisons politiques ; non point
du désir que les colonies possédassent un gouvernement
libre qui leur fût plus propre , mais du désir d'empêcher
leur cession possible à la France. Les mesures qui suivirent
étaient la conséquence nécessaire de ce principe , et nous
ayons pour autorité les expressions de M. Canning lui-même,
qui établissent que la reconnaissance de l'Amérique du Sud
n'était pas un acte de sa seule et unique libéralité , mais une
mesure politique concertée et adoptée unanimement par le
cabinet dont il faisait partie.
(.<■ Je n'ai pas cru nécessaire de réfuter Thonorable et sa-
vant gentleman , relativement à la disposition du cabinet ;
mais je dois démentir une de ses assertions. Il a regardé
comme reconnu que , parce que sur un intérêt le cabinet
comme la nation est tUvisé en deux partis , quiconque est
contre moi dans la question catholique était également con-
tre moi dans la reconnaissance de l'Amérique du Sud ; il
est complètement dans l'erreur. Je puis l'assurer que la ligne
queTimagination suppose entre les libéraux elles illibéraux
dans le cabinet n'est pas droite mais elliptique , et quoique
cette division puisse , comme dans la question catholi-
que, être facilementdéterminée dans d'autres questions pour
lesquelles les membres ne sont point influencés par l'habi-
tude, les liaisons ou l'honneur personnel, je puis dire qu'ils
se rendent franchement aux argumens de leurs collègues. »
Nous arrivons maintenant aux affaires du Portugal. La
constitution apportée par sir Charles Stuart était nécessai-
rement une nouvelle offense contre les gouvernemens in-
constitutionnels de l'Europe. Ils étaient engagés dans une
lutte en faveur du despotisme. La recommandation d'une
constitution était donc presque une déclaration de guerre.
En conséquence M. Canning crut devoir déclarer , et dé-
clara en effet que sir Charles Stuart avait agi sans autorisa-
tion. Cependant sir Charles Stuart demeurant toujours en
faveur , il était difficile de croire qu'il eût agi contre les in-
tentions du ministre. Cette forme de gouvernement que nous
avions soutenu en protestant contre la destruction de l'an-
LITTERATURE. 47
cien gouvernement espagnol , il devenait tle la politique du
nouveau de la détruire en Espagne. Mais cela ne pouvait
se faii-e sans menacer delà guerre le Portugal ; et le Portu-
gal, un traité nous obligeait de le protéger. M. Canning fut
forcé de résister encore à la sainte-alliance. Ce fut dans ce
discours mémorable, qui annonçait le départ de nos trou-
pes pour le Portugal; et lorsqu'il se tourna vers les bancs
au-dessous delà galerie, lorsque sa voix s'éleva, son bras
tendu et sa main ouverte semblèrent personnellement dé-
fier les ministres de ces mêmes souverains qu'il menaçait
de livrer à l'indignation et à la vengeance de leurs sujets.
Le caractère de l'homme domina le sentiment de sa situa-
tion; l'orateur avide d'applaudissemens immédiats oublia le
ministre, qui doit toujours peser les conséquences ultérieu-
res. Il parla avec véhémence, car, soit que ce fût pour la
tyrannie ou pour la révolution, c'était avec véhémence ,
avec animosité qu'il devait parler. Enfin c'était la même
énergie brillante de diction , la même chaleur qui l'avaient
autrefois rendu si redoutable aux amis de la réforme, qui
maintenant l'exposait à la censure des potentats indignés.
Ce qui le séparait des ennemis de la liberté lui gagna des
amis; et comme il avait été autrefois en butte aux attaques
de l'opposition libérale plus que ses collègues , aussi eut-il
plus de part qu'eux aux louanges et aux faveurs de cette op-
position.
Vers ce temps critique pour lui, lord Liverpool mourut.
Ses talens, la date de sps services, la situation éminente
dans laquelle il s'était trouvé si long-temps vis-à-vis la na-
tion, désignaient INI. Canning comme premier ministre. Il
n'y avait qu'une seule raison contre ce choix : ses sentimens
connus sur la question catholique. Ses opinions sur celte
question lui eussent cUfficilement ramené les rangs de cette
fraction du cabinet qui l'avait combattue si long-temps sur
les bancs de la chambre , si la démission de lord Eldon, de
M. Peel , du duc de Wellington, n'était venue décider le roi
en sa faveur, et il se trouva tout-à-coup, sans l'avoir cher-
ché, et peut-être même sans l'avoir désiré , à la tête du parti
libéral de l'Angleterre , auquel il avait été si long-temps
opposé.
48 REVUE DE PARIS.
Le dernier acte de son ministère { dont la combinaison
avait depuis long-temps existé) fut heureux pour sa réputa-
tion : c'est le traité de Londres, qui unissait les trois puis-
sances , TAngleterre , la Russie et la France, pour la liberté
des chrétiens grecs.
Il est facile de voir , d'après notre analyse, que nous at-
tribuons le libéralisme tardif de M. Canning à toute autre
cause qu'à un amour abstrait de la liberté. Tout ministre
de ce pays , placé dans les mêmes circonstances , agira
comme lui. Un homme d'une éloquence plus calme, d'un
caractère plus modéré et plus ferme , se serait probablement
exprimé différemment. M. Canning eût-il vécu cinq années
de plus, serait-il au monde encore aujourd'hui, il est peu
douteux que l'opinion des lords, vers laquelle il paraissait
vouloir se rallier , ses sentimens personnels contre loi'd Grey,
les nombreuses et sérieuses censures d'une longue vie po-
litique , l'auraient placé une fois encore à la tête du parti
tory. Défenseur de ce système qui l'avait élevé au pouvoir,
la chaleur et l'impétuosité de son caractère devaient le por-
ter aux partis violens , et il n'est pas improbable que le
pays qui lui érige aujourd'hui un monument aurait pu, un
peu plus tard, lui construire un échafaud.
Nous le disons , sans intention aucune d'entacher sa mé-
moire : nous pensons réellement avoir parlé avec la plus
grande franchise à son égard quand nous avons donné no-
tre opinion sur cette classe d'hommes qu'il représentait, classe
que nous croyons indifférente pour les intérêts de la masse
du peuple, mais nullement lorsqu'il s'agit de l'honneur et
du caractère du pays.
Comme la plupart des hommes qui se sont élevés à une
situation éminente, M. Canning a dû beaucoup au hasard.
Il fut heureux du jour de sa mort, comme de l'époque de
sa désertion. 11 appartient à très-peu d'hommes d'être sou-
tenus par un parti aussi long-temps que cet appui leur est
utile et d'être abandonnés de ce parti quand son attachement
deviendraitnuisible. Les mêmes hommes qui, comme amis,
donnèrent le pouvoir à M. Canning, firent, comme enne-
mis , sa réputation. Mais sa gloire n'est liée à aucun grand
acte de législation. Aucune loi ne passera à la postérité,
LITTÉRATURE. 49
protégée par son nom. Les générations qui auront à l'admi-
rer n'auront pas à le bénir. L'auteur de mémoires se com-
plaira à décrire ses talens 5 l'historien aura peu de choses à
dire des bienfaits que lui dut son pays.
L'éloquence de M. Canning lui était particulière ; il fut le
fondateur de son école, une école admirablement adaptée à la
chambre des communes, formée de gentilshommes élégans
et à moitié lettrés. Ses discours étaient toujours faciles et
coulans , souvent passionnés et satiriques ; mais il excellait
particulièrement dans cette gaie et lumineuse raillerie par
laquelle on rend ridicule l'antagoniste auquel on ne peut
pas répondre , en amusant une assemblée trop impatiente
pour vouloir être instruite. Remarquable, en général, par l'é-
légance de son langage, nous avons des preuves, de sa pro-
pre main, du soin qu'il prenait pour cela, jusque dans les
copies qu'on a trouvées de ses derniers discours : Eixitmerno-
riasumma^nnllatamenmeditationis suspicio. Ceux qui l'ont
bien connu disent qu'il préparait quelquefois des phrases
négligées pour éviter l'apparence de la préparation . Son ac-
tion peu élégante, peut-être à dessein , était vive , animée ,
et convenait, par sa véhémence, à l'éclat et aux images
qu'il affectionnait.
Ses raisonnemens n'étaient pas distribués sous cette forme
claire et logique qui force et enchaîne la conviction. Il
n'employait pas non plus les péroraisons qui inspirent la
crainte et des impressions solennelles. Il savait dérouter
l'attention, charmer l'oreille, occuper l'imagination, émou-
voir la sensibilité, réussissantàun hautdegré danscesparties
variées de son grand art. Il portait les qualités qu'il possé-
dait à une telle perfection qu'il semblait parfois profond et
sublime. Quelques-uns de ses talens étaient éminemment
propres aux affaires. Sa scrupuleuse assiduité était surtout
remarquable, à cause de cette opinion vulgaire que les
hommes supérieurs dédaignent les détails. Ses dépêches,
quoiqu'elles ne fussent pas d'un style aussi parfait que ce-
lui de son successeur, lord Dudley, étaient admirables de
composition. Il portait la plus minutieuse attention à cha-
que papier qui sortait de son département. Infatigable à
Downing street, il était pourtant rarement absent de sa
50 REVUE DE PARIS.
place dans la chambre des communes ; et même quand les
affaires de la séance semblaient terminées , Thomme d'état
et l'orateur devenaient courtisan , et rarement se mettait-il
au lit sans faire au roi un rapport, souvent éloquent, de
ce qui s'était passé dans la soirée. Cependant son génie n'é-
tait pas tout-à-fait de premier ordre ; il y avait quelque chose
dans son caractère et ses talens qui tendait à la fois à dimi-
nuer notre respect pour son mérite, et le blâme pour ses
défauts.
Le même amour frivole de l'esprit , cette même facilité
fatale pour la satire , cette même légèreté vive et impru-
dente de conduite , qui souvent ont terni son talent , nous
font excuser ses erreurs. Nous blâmons l'homme d'état
d'être un peu trop enfant ; puis nous pardonnons au vieux
politique, comme nous pardonnerions à Fécolier spiri-
tuel.
M. Canning resta toujours jeune , toujours le meilleur
élève de la première classe de son collège d'Eten , se mo-
quant « du docteur , « comme on appelait M. Addington ;
se battant en duel avec lord Castlereagh , accablant le pau-
vre M. Ogdcn de mauvaises plaisanteries , contredisant
insolemment M. Brougham, frondant la sainte-alliance, se
querellant avec le duc de Wellington, il vécut dans d'éter-
nelles disputes, une des raisons peut-être qui lui valurent
tant d'affections personnelles durant sa carrière parlemen-
taire.
Aucun artiste, contemplant cette carrière, ne le pein-
dra avec le front large, la lèvre dure et serrée, l'air pen-
seur et concentré de Napoléon Bonaparte. Son éloquence
et son ambilion rappellent aussi peu le caractère de fer et
la hautaine dignité de Strafi'ord. On ne trouvera pas dans
ses yeux la profondeur de Richelieu , l'éclair volcanique de
Mirabeau, la majesté offensée de Chatam. Ilapparait/a,
comme nous le voyons, avec une tête plutôt inspirée par
l'intelligence , le sentiment etla satire, que par la réflexion,
la passion et la fermeté, avec plus de pétulance que de fier-
té , plus de grâce que do profondeur , plus de cette irrita-
bilité d'un tempérament léger que de cette force et de c<;
feu départis à la race d'hojnmes que la nature a for-
LITTÉRATrRE. 51
niés de ses éléraens les plus inflexibles et les plus violens.
L'auteuh de l'article sur m. de Talleyram) (i).
(i) Voir Reloue de Paris , tome lo'^, 3'= année. Cet auteur est
M. Henry BuKver , frère de Tauteur de Pelharn , directeur du
New-Moxthlï Magazine. M. Buhver a fait traduire à Londres
ce second article sous ses yeux pour la Revue de Paris. (A^. duD.)
UNE CHARTE.
Scènes i^tstonques!.
Leblanc , professeur de français.
L'Econome de Thôpital Saint-
Jean.
Le Chirurgien en cLef dudit
hôpital.
Un Br.EssÉ politique.
M"<^ Fischer.
Clara.
La Femme du blessé.
PERSONNAGES
Le CnAND-CHANCELIER,
Un membre du grand-conseil.
M. de Fischer, professeur de
jurisprudence.
Hermann, son suppléant.
Frédéric , neveu d'Hermanu.
Schneider , ami de Fischer, se-
crétaire du cabinet du grand-
duc.
pETEBS, ami d'Hermaini, sans,
profession.
(La scène est dans un petit état de rAllemagne. )
SCÈNE I-.
(LUNDI, 5 SEPTEMBRE. — La salle du grand-conseil. — La
séance est présidée par le grand-chaiicelier; les membres sont
levés et près de se séparer.)
LE grand-chancelier.
Ainsi, messieurs, la chose est bien entendue : M. de Fischer
va s'occuper de rédiger un projet de constitution — d'un libéra-
lisme honnête, ainsi que nous en sommes convenus. Ce soir, sans
l'aufe, nous nous rassemblerons pour le discuter, et demain matin
au plus tard sur les dix heures, le pays peut être en possession de
ses libertés.
UN conseiller.
11 est bien fàchcu.x, messieurs, que nous n'ayons pas pu, séance
tenante, finir cette ail'aire. En venant ici, j'ai traversé la place
LITTÉRATURE. 53
royale ; j'y ai vu des groupes que les patrouilles avaient beaucoup
de peine à dissiper; j'ai peur, si nous ne nous hâtons, de voir re-
nouveler les scènes déplorables d'avant-hier.
LE GRAND-CHAKCELIER.
A vrai dire, il me parait impossible de se bâter davantage;
hier soir seulement le grand-duc m'a coranmniqué ses ordres au
sujet de la charte qu'il veut octroyer. Nous nous reunissons ce
matin pour l'ébaucher, et nous prenons une journée pour la finir;
un tailleur demanderait plus long-temps pour faire un frac.
LE CONSEILLER.
Moi , j'aurais tout simplement proclamé la charte française.
{Réclamation générale.)
LE GRA>"D-CHANCELIER.
Monsieur, la chose n'était pas praticable ; un gouvernement doit
se respecter un peu, même en temps d'insurrection. Une constitu-
tion ne peut pas être ainsi une selle à tous peuples. Je réponds
d'ailleurs de tout ce qui pourra arriver, et je vous promets que
force restera à la loi.
LE CONSEILLER.
Oui; mais TeiFusion du sang...
LE GRAKD-CHAKCELIER.
Est un grand malheur, sans doute, et que nous avons tous à
rœur d éviter. Je n'en veux pas d'autre preuve que les concessions
fiiites par nous aux exigences d'une population qui , dans l'opinion
de tout homme sensé , ne gagnera rien à changer de régime.
Toutefois , en consentant à se modifier, le pouvoir ne peut ad-
mettre des arrangemens qui accusent la peur; tant pis pour qui
voudra, comme dit le proverbe français, « aller plus vite que les
\ioluns ! 1)
FISCHER.
Pour moi, messieurs , profondément touché de la confiance que
vous voulez bien mettre dans mon zèle pour le bien public, je
m'engage à vous apporter ce soir un canevas que mes faibles lu-
mières rendront le moins imparfait possible , et à ne pas retarder
•i une minute l'émancipation nationale.
LE GRASD-CHANCELIER.
A ce soir donc, messieurs; car M. de Fischer nu pas de temps
à pfrrdre. — La séance est levée.
( Les membres du conseil se sèjuircnt )
1 5.
0*à REVUE DE PARIS.
SCÈNE II.
( Le cabinet de M. de FiscHer. )
Mme DE FISCHER, SCHNEIDER.
SCHNEIDER.
Diable ! diable ! dix heures un quart , Fiseber ne rentre pas !
nous manquerons roccasion.
jjyrne pj. pisCHER.
Mais là, vraiment, croyez-vous quil ait des chances?
SCHNEIDER.
Lui ! plus que personne ; la plus belle réputation de juriscon-
sulte de toute l'université. Dans les premiers temps d'une ère de
libéralisme, on a toujours la religion des capacités. {On sonne.)
Le voilà peut-être !
SCÈNE III.
LES PBÉCÉDENS, FISCHER.
FISCHER.
Ah ! vous voilà , Schneider ; eh bien ! quoi de nouveau ?
SCHNEIDER.
Presque rien , mon cher ; il s'agit tout simplement , dans la
nouvelle combinaison gouvernementale , de vous faire ministre de
la justice.
FISCHER.
Allons donc !
SCHNEIDER.
Oui , mon ami. J'arrive de la résidence; le grand-chambellan
aura la présidence du conseil , et il est chargé de composer un mi-
nistère 5 il m'a demandé des noms, j'ai prononcé le vôtre, qui a
paru très-bien faire à son oreille : mais il n'y a pas une miimte à
perdre, il faut aussitôt monter en voiture et courir vous présenter.
FISCHER.
Mais, mon bon Schneider...
SCHNEIDER,
Ah! d'abord, ne perdons pas de temps en discussions, objcc-
LITTÉRATURE. 55
lions et argumentations. Je tous dis que je suis siir de mon fait,
que vous êtes en lète de la liste; que le grand-chambellaa n'a be-
soin que de savoir les principes dans lesquels vous comptez mar-
cher, et que ce sera une cbose arrangée.
i^me pE FISCHER.
Quant à ses principes, je ne crois pas que cela puisse faire de
difficultés, M. de Fiscber est connu pour un bonime modéré...
FISCHER.
Vous me mettez dans le plus grand embarras.
SCHXEIDER.
Comment cela? est-ce que vous auriez quelque répugnance pour
une position ministérielle ?
FISCHER.
Mais d'abord, cela demande réflexion. Etre ministre dans uu
gouvernement constitutionnel, c'est uu métier fort rude! Nous
allons indispensablenient avoir la liberté de la presse, une opposi-
tion dans les cbambres.
^^me pp. FISCHER.
Pourquoi une opposition , mon ami , si tu ne veux que le bon-
Leur de la nation ?
SCHNEIDER, jHant.
Ab ! parce qu'il y aura sept ou buit portefeuilles ù donner , et
qu'ils seront soixante concurrens ; mais j'espère bien que de pa-
reilles considérations...
FISCHER.
On ne pourrait pas remettre celte visite à demain ?
SCHNEIDER.
Impossible ! cbaque minute de retard vous ôte une cbance ; nous
devrions déjà être en route.
FISCHER.
Alors ,mon cber, il faut y renoncer.
SCHNEIDER.
Vous êtes fou , j'imagine ?
FISCHER.
Non, je ne puis pas m" absenter ; je me suis cbaige d'un travail
qui ne se peut remettre.
SCHNEIDER.
Pensez donc qu'il s'agit d'un portefeuille !
^6 RtYUE DE PARIS.
riSCHER.
Tout ce que vous voudrez; mais ils oui voulu- ce malin, au
£;raad-conseil, que je leur rédigeasse pour demain un projet de
constitution. Je m'y suis engage; les circonstances sont graves, il
y a péril à ajourner la proclamation des libertés publiques; il faut
que je m'enferme toute la journée, et bien heureux si ra'on travail
est prêt pour Thcure convenue!
SCHNEIDER.
Et c'est cela qui vous décide à donner votre démission d'un
ministère ?
FISCHER.
Sans doute j à moins que vous n'ayez en poche , vous-même ,
une charte toute prête dont je puisse les arranger.
SCHNEIDER.
Très-certainement, mon cher, quoique je n'aie jamais fait de
politique, si je pouvais vous laisser aller seul chez le grand-chani
bellan, je me chargerais de votre besogne : mais à défaut de moi ,
le premier veau...
FISCHER.
Comment! vous voulez , quand le grand-conseil m'a seul jugé
capable de ce travail, que j'aille le confier à des mains étran-
gères ?
SCHNEIDER.
Vous le reverrez, ce travail; il s'agirait seulement de trouver
quelqu'un de discret. — Attendez, une idée!
( // s' approche d'une table à écrire. )
FISCHER.
Qu'est-ce que vous faites ?
SCHNEIDER.
J'écris.
FISCHER.
A qui ?
SCHNEIDER.
A Hermanii, votre suppléant; c'est un homme habile qui sait
à Ibnd toutes les législations; il vous remplacera mcrveiileuse-
menl. — Laissez-moi faire. — Je lui laisse entrevoir quelque chose
de votre prochain avènement , et sur le second plan , la perspective
de devenir titulaire de votre chaire.
LITTÉRATURE. 57
FISCHEH.
Mais moucher Sctneider...
SCHNEIDER,
Encore une fois, vous corrigerez son projet.
FISCHER.
Quel despote vous faites !
jjmc FISCHER.
Dans le fait, mon ami, la chose peut très-bien aller ainsi. —
Approche donc un peu ici que j'arrange le nœud de ta cravate ; tu
aurais bien dû mettre un autre gilet, celui-là est plein de tabac.
SCHNEIDER.
Du tout, du tout, il est très-bien ainsi. Allons , partons. Vous,
madame Fischer, envoyez cela aussitôt chez Hermaun,
FISCHER.
Mon ami, je vous cède, mais je ne suis pas tranquille.
SCHNEIDER, À 3/™^ Fïscher.
Je vous le ramène ministre. {Ils sortent.)
SCENE IV.
(Le cabinet d'Hermanu.)
HERMA]SN,PETERS.
HERMANN.
TrufTée, et du Perigord, dites-vous?
PETERS.
Oui, mon ami, je la reçois en droiture, et comme, par ce temps-
ci, bien fia est celui qui pourrait compter sur le lendemain, j'ai
commencé par la faire mettre à la broche. ÎSous l'arroserons avec
du vin du Rhin ; ce qui sera une excellente occasion de trinquer
au triomphe de la liberté. Etes-vous des nôtres ?
HERMANN.
Si j'en suis ? Un patriote comme moi !
PETERS.
Dans trois quarts dheure au plus tard , alors ?
HERMANN.
Qu'elle soit cuite à point! ! !
SB REVUE DE PARIS.
PETERS.
Soyez en paix ; je retourne la surveiller moi-même et recruler
deux ou trois bons vivans.
hermakN.
Pas trop de monde! mon cher , qu'on ait ses coudées franches.
PETERS.
Vous serez content ; ne vous faites pas trop attendre seulement.
HERMANN.
Je porterai avec moi deux bouteilles de mon vin de paille.
PETERS.
Elles seront les bienrvenues , comme vous !
HERMAKN.
Oui; mais avec cette nuance qu'elles s'en viendront pleines et
s'en retourneront vides , tandis que moi
PETERS.
Conservez-vous de cette humeur , et nous rirons encore une fois
avant que le monde ne finisse.
HERMANN.
Amen 1 {Petevs sort.)
SCÈNE V.
HERMANN, seul.
Truffée et du Périgord! voilà qui va faire un peu diversion à
cette insupportable politique dont nous assomment messieurs les
réformateurs. {Undomestique entre et lui remet une lettre.) De
quelle part ?
LE DOMESTIQUE.
De la part de M. de Fischer. (// sort).
HERMANN, UsUnt .
« Mon cher monsieur Hermann , les grands évènemens qui se
0 sont accomplis depuis quelques jours, w — Bien! je parlais d é-
chapper à la politique. — ci Depuis quelques jours paraissent devoir
» amener un changement heureux dans la position de M. de Fis-
« cher, w — Ah! ah! est-ce qu'il voudrait enfin me laisser la
chaire ? — « Mandé en ce moment à la résidence , il laisse un tra-
» vail pressé , qu'à son défaut vous ferez admirablement ; il s'agi-
fl rait, dans la journée, de formuler un projet de constitution qui
LITTER.ITURE. 9V
■>•> doit être soumis ce soir au graud-conseil. Vous comprenez (jue
« tous ceux qui auront mis de près ou de loin la main à celte œu-
>> vre pourront avoir quelques prétentions. Le travail sans faute
o pour ce soir! Activité et discrétion.
>> Votre bien dévoué , Schkeidep,. »
Voilà qui mérite réflexion. — Une constitution à faire, et dans
la journée ! Il est maintenant onze heures ; en s'enfermant et en
recueillant quelques idées qu'on a toujours, bon gré mal gré, sur
l'état social des peuples , on pourrait bien en effet leur confection-
ner un projet, — Et dans le fait, si M. de Fischer , qui est passable-
ment intrigant, arrivait un peu plus haut que sa chaire , ce serait
un bon titre pour s'y installer après lui. — \ oyons donc, je dois
avoir là dans quelque coin un Précis de la Constitution améri-
caine; il me semble qu'on pourrait très-bien la leur appliquer ;
peut-être même qu'il ne serait pas impossible , avec un peu d'ap-
pui, de faire monter le traitement de cette chaire à 2,000 florins.
( Se frappant le front. ) Ah ! mon Dieu ! et le déjeuner ! moi qui
ai promis à ce pauvre Peters ! — Il faut lui écrire. — Lui écrire!
quoi? que l'on mange la dinde sans moi? cela est bien dur pour-
tant ! Parbleu ! si c'est là un échantillon du bonheur qu'on doit at-
tendre du régime constitutionnel, c'est fort encourageant. Il est
stupide aussi ce Peters, il vient vous inviter un quart d'heure
avant : il ne pouvait pas attendre à demain , la charte aurait été
proclamée et finie ; tout le monde aurait été libre, content, de bon
appétit. Une dinde truffée peut bien attendre un jour! — Ah! ma
foi, au diable la constitution ! "M. de Fischer s'en donnera peut-
être tous les gants, j'aurai manqué mon déjeuner , et je n'en serai
pas plus avancé... D'un autre côté, cependant, il y a évidemment
ici une occasion. Imbécile de Peters ! bourreau de Peters ! je
voudrais te voir toi-même à la broche avec ta dinde ; et puis ces
autres animaux avaient bien besoin dune charte! {On frappe.^
Qui va là?
SCÈNE VI.
HERMANN, FRÉDÉRIC.
FRÉDÉniC.
Bonjour , mon oncle !
60 REVUE DE PARIS.
HERMAKN.
Qu est-ce que tu viens faire ici ce matin?
FRÉDÉmC.
Moi? Je viens savoir comment vous vous portez , et préparer
avec vous ma tlièse, ainsi que nous en sommes convenus.
HERMAKN.
Je me porte mal, et je n'ai pas le temps de m'occuper Je la
thèse.
FRÉDÉRIC.
Alors, mon oncle, je vous laisse. Je reviendrai demain.
HERMANN.
Oui, mais fais-moi un plaisir; c'est de ne pas aller te fourrer
dans les groupes , avec MM. les tapageurs de Tuniversité.
FRÉDÉRIC.
Mais, mon oncle, personne n'a envie de faire du bruit, main-
tenant que l'on a promis une constitution.
HERMANN.
Une constitution , on ne la tient pas cette constitution; elle
n'est pas faite encore.
FRÉDÉRIC.
Comment, mon oncle, est-ce que vous pensez que le grand-
duc?...
HERMANN.
Je pense, messieurs les habiles , que c'est une chose fort difficile
à faire et qu'on ne devrait pas ainsi improviser.
FRÉDÉRIC.
Mais, mon oncle, les bases en sont si bien convenues, la na-
tion sait si parfaitement ce qu'elle veut, que rien au contraire ne
.me parait plus simple à formuler.
HERMANN.
Et vous vous en chargeriez-vous, monsieur le politique de dix-
huit ans ?
FRÉDÉRIC.
II me semble qu'^oui , mon oncle; pourvu qu'on y consigne Vé-
galitë devant la loi, le jury, la liberté de la presse, la responsa-
bilité des ministres
HERMANN.
C'est cela , une parodie de la charte française.
LITTÉRATURE. 6l
FRÉDÉRIC.
Avec les modifications convenables à notre nationalité, bien
entendu.
HERMAKN.
Et où avez-vous appris tout ce droit public ?
FRÉDÉRIC.
Mon oncle , nous nous en occupons beaucoup à notre société de
jurisprudence.
HERMAKN.
Qui est surtout renommée pour Fbabile fabrication du punch ef
pour les succès de ses membres auprès des grisettes.
FRÉDÉRIC
Eb bien ! mon oncle , je vous assure que jV ai entendu des dis-
cussions très-fortes, où moi-même j'apportais bien quelques lu-
mières.
HERMAKN.
Ah ! oui-dà , vous-êtes un profond politique!
FRÉDÉRIC.
Ma foi, j'en sais bien autant que la moitié des membres du
grand-conseil qui sont chargés de rédiger la charte.
HERMAKN.
Je voudrais bien vous y voir.
FRÉDÉRIC.
Moi, mon oncle, je n'aurais pas demandé deux jours comme
eux, mais deux heures : le temps de Técrire.
HERMAKN , à part.
Il a une assurance qui me donne des idées. (Haut). Vous dites
donc , monsieur le publiciste , que vous vous chargeriez de rédiger
la constitution?
FRÉDÉRIC.
Oui, mon oncle, très-certainement.
HERMAKN.
Je commence par vous dire que vous me faites pitié.
FRÉDÉRIC.
Cependant , mon oncle,..
HERMANN.
Mais comme je ne connais rien de plus ridicule que ces vanteries
de jeune bomme qui veut en savoir plus que toutes les générations
passées, vous me permettrez, s'il vous plaît, devons prendre au mot
2 6
^ REVUE DE PARIS.
FRÉDÉRIC.
Comment cela ?
HERMANN.
Vous allez vous installer à ce bureau. Voilà du papier , et Tencre ,
des livres ; je suis obligé de m' absenter pour une affaire pressante ;
nous verrons, quand je reviendrai , ce que vous aurez rassemblé
d'idées sur une constitution à donner au pays.
FRÉDÉRIC.
Mais alors, mon oncle, parions quelque chose. Je ne veux pas
faire pour rien un pareil travail.
HERMANN , mystérieusement.
Le pays attend, {à part) la dinde aussi. (Haut) Il n'est pas
impossible que le travail obscur que tu vas faire ne contribue à le
mettre plus rapidement en possession de ses libertés. (Frédéric le
regarde d'un air étonné. ) Je ne m'explique pas davantage ; dans
trois heures nous verrons ce que tu auras fait.
FRÉDÉRIC.
Comme ça, je pourrais être pour quelque chose dans la rédaction
de la charte ?
HERMANN.
Peut-être; activité de discrétion. (A part en s' en allant) Dans
le fait, ces morveux-là, dans leurs clubs, s'occupent si fort depoli-
tique qu'ils en savent toujours un peu. C'est d'ailleurs une très-
bonne tête , et sou travail nie sera un bon canevas. Quand le vin
de paille et les truffes de Périgord m'auront mis en inspiration ,
j'aurai bientôt fait avec ces matériaux de rattraper le temps que je
vais perdre. On a bien raison de dire que tout faiitpar s'arranger.
{Il sort.)
SCÈNE VII
FRÉDÉRIC, 5eu/.
Qu'est-ce que cela veut dire? Le cher oncle aurait donc été ap-
pelé, comme jurisconsulte, à fournir son contingent de lumières au
grand œuvre de notre régénération? et attendu qu'il ne s'est ja-
mais occupé que de droit romain, il ne sait par quel bout en
prendre ; et tout en ayant l'air de faire fi de ma science , il est fort
aise d'y avoir recours. La vérité est que si je peux être utile au
LITTÉRATrRE. 63
pays , je me soucie fort peu de la forme plus ou moins convenable
que Ton met à obtenir mon intervention; mais ce qui est terrible,
c'est que Clara m'attend chez moi , et qu'il fait le plus beau temps
du monde, et que nous devons aller à la Maison Blanche re-
trouver Fritz et sa maltresse. Certainement en deux beures je peux
avoir bâclé cela, mais Clara a furieusement le temps de s'impa-
tienter ; d'un autre côté , outre qu'on se doit en tout temps à sa
patrie , mon oncle rirait trop à mes dépens si je n'acceptais pas
son défi. Voyons , il faut avant tout aller cLez moi prévenir
Clara, et la décider à prendre patience. ( Il sort. )
SCÈNE VIII.
(La cbambre d eFrédéric.)
CLARA, LEBLANC.
CLARA.
Dieu! que vous êtes complimenteurs, messieurs les Parisiens.
LEBLANC.
Je vous prie de croire, mademoiselle, que si je dis que je vous
trouve jolie...
CLARA.
Encore! Ah! tenez, causons d'autre cbose. — Avez-vous beau-
coup d'élèves , outre Frédéric?
LEBLANC.
Il y a si peu de temps que je suis ici , et puis au milieu de
toute cette conflagration...
CLARA.
Ab! ne m'en parlez pas seulement, c'est insupportable; avec
leur politique , ils me feront mourir ! Est-ce qu'on s'en occupe
comme ça en France?
LEBLANC.
Bien autrement , ma foi !
CLARA.
Cela doit être gai; mais vous, monsieur Leblanc , est-ce que
vous faisiez comme Frédéric; est-ce que vous en parliez à votre
maîtresse ?
p4 REVUE DE PARIS.
LEBLANC.
Non; parce qia'avant tout, je fais ce que je fais, et que quand
je suis avec une jolie femme, je m'occupe de mon bonheur parti-
culier, et fort peu du bien général : mais après cela , je ne dois
pas vous cacher que j'ai fait sur les choses politiques et économi-
ques des études très-approfondiesj je vous dirai même, entre
nous, que mon séjour ici, qui n'est pas tout-à-fait volontaire, est
la conséquence de la passion un peu trop vive que je prenais publi-
quement à ces matières.
CLARA.
Tiens, moi, je croyais que vous étiez ici par ordonnance de
vos créanciers.
LEBLANC.
Ce sont des bruits bienveillaus que mes collègues ont pris plai-
sir à répandre.
CLARA.
Comme cela , vous êtes ce qu'on appelle un réfugié ?
LEBLANC.
A pçu près.
CLARA.
C'est-à-dire une de ces victimes qui commencent par s'établir
en maîtres là oîi on les reçoit , et qui s'étonnent beaucoup quand
on ne leur donne pas dans un pays plus de droits que les habitans
eux-mêmes.
LEBLANC.
Ah ! vous nous calomniez !
CLARA.
Non ; mais je vous prie seulement , mou cher monsieur, de ne
pas encore ajouter à l'exaltation de Frédéric , qui est déjà bien
assez empolàù/ué comme ça. Voilà un quart d'heure que je suis
à l'attendre; je parie qu'il est à son club dès le matin.
LEBLANC.
Les circonstances sont graves, mademoiselle!
CLARA.
Les circonstances! c'est moi, monsieur, et je ne veux pas qu'il
s'occupe d'autre chose. — Ah! je crois que je Tenlends pourtant;
c'est bien heureux !
LITTERATURE. 6Ô
SCÈNE IX.
LES PRÉCÉDÉES, FREDERIC.
CLARA.
Là, toujours le dernier au rendez-vous!
FRÉDÉRIC.
Bonjour, mon ange ! — Bonjour, monsieur Leblanc 1
LEBLANC.
Nous avons bien l'air de ne pas prendre de leçon aujourdbui ;
mademoiselle m'a parlé d'une partie de campagne...
FRÉDÉRIC.
Qui se trouve un peu accrochée !
CLARA, ^'^Ve/?^e/7^
Comment , qu'est-ce que vous dites ?
FRÉDÉRIC.
Ah! voyons, ne te fâche pas avant de savoir..,
CLARA.
Je m'en doutais, on ne peut compter sur rien avec vous.
FRÉDÉRIC.
Mais, ma chère amie, je ne dis pas qu'elle soit raanquée; je
dis seulement que nous partirons plus tard.
CLARA.
C'est cela , à l'heure de revenir.
FRÉDÉRIC.
Mais non; il me faut deux heures au plus.
CLARA.
Vous vous êtes fourré dans quelque conspiration , je parie?
FRÉDÉRIC.
Du tout; il n'y a rien , au contraire, de plus paciOque que ma
l'.MSsion. Ecoute, je m'en vais te la dire, en vous recommandant
le secret à tous les deux.
CLARA.
Quelque mensonge !
LEBLANC,
Ecoutez-le, mademoiselle.
FRÉDÉRIC.
Tu sais très-bien que demain matin on doit proclamer la con-
ilitution?
2 6.
66 REVUE DE PARIS.
CtARA.
Eh ! qu'est-ce que cela me fait , la constitution ?
FRÉDÉRIC.
Eh bien ! si ça ne te fait rien, ça fait quelque chose à la nation.
Imaginez, mon cher Leblanc, qu'à l'heure qu'il est , ils n'ont rien
de prêt, que le grand-conseil délibère depuis trois jours sans dés-
emparer; qu'ils ne savent où donner de la tête; qu'ils ont con-
sulté les jurisconsultes , qui , eux-mêmes , s'y perdent. Ils en sont
■venus jusqu'à mon oncle, que j'ai trouvé ce matin suant à grosses
gouttes , sans pouvoir s'en tirer ; enfin il a compris que nous au-
tres jeunes gens , après tout , avions seuls des idées à la hauteur
des nouveaux besoins sociaux, et surmontant un peu de mau-
vaise honte, il m'a jirié (baissant la voix) de lui rédiger un pro-
jet de charte.
CLARA.
Et vous croyez que je vais attendre que vous ayez fait toute une
charte ?
FRÉDÉRIC.
Mais , ma chérie , sois donc raisonnable ; dans une heure et de-
mie au plus je suis à toi.
CLARA , mettant son chapeau.
Du tout , je m'en vais.
FRÉDÉRIC.
Clara, tiens, j'ai là des chansons de Béranger que M. Leblanc
m'a vendues hier; apprends-en seulement trois ou quatre , je t'as-
sure que pendant ce temps ma besogne sera finie.
CLARA.
Eh ! je ne comprends pas tout dans votre Béranger ; je ne sais pas
assez le français.
LEBLANC.
Si mademoiselle voulait, j'aurais bien du bonheur à le lui ex-
pliquer?
CLARA.
Je vous remercie. Vous feriez bien mieux d'aider Frédéric ,
puisque vous êtes si fort en politique ; en vous mettant à deux ,
vous aurez plus tôt fini votre charte.
FRÉDÉRIC.
Vraiment , Leblanc ? est-ce que vous avez quelques idées gou-
vernementales?
LITTÉRATURE. 67
LEBLANC.
Moi, mon cher, mais un peu, ayant travaillé dans les jour-
naux, ayant eu quelquefois, comme électeur, l'occasion d'exer-
cer mes droits politiques, lié avec les principaux membres de l'op-
position.
CLARA , à pai^t.
Vilain menteur ! je suis sur qu'il aunait du calicot.
FRÉDÉRIC.
Alors vous pourriez me donner quelques idées sur la constitution
française ?
LEBLANC.
Mais oui.
FRÉDÉRIC.
Dites-m'en donc un peu les principales dispositions.
LEBLANC.
D'abord, nous avons la cour des pairs qui juge comme tribunal
criminel dans les grandes occasions.
FRÉDÉRIC , prenant des notes.
C'est fort remarquable cela.
LEBLANX.
Ensuite il y a un article pour les biens nationaux qui ne peuvent
pas être rechercbés.
FRÉDÉRIC.
Après?
LEBLANC.
Il y a de plus la liberté de la presse, le jury , la responsabilité
des ministres.
FRÉDÉRIC.
Ah ! vous avec la responsabilité des ministres ! Je ne le croyais
pas.
LEBLANC.
Si fait, je me rappelle même avoir fait un article qui en a si bien
démontré la nécessité, qu'il a été impossible de l'ajourner plus
long-temps.
FRÉDÉRIC, à Clara qui regarde par la croisée.
Clara , ne te mets donc pas comme ça à la fenêtre ! tu sais bien
que je n'aime pas ça.
CLARA.
C'est-à-dire , monsieur , que je ne pourrai pas même me distraire
pendant qus vous faites votre charte.
UD REVUE DE PARIS.
FRÉDÉRIC.
Tu aimes ù faire toujours ce qui n'est pas convenable.
CLARA.
Vous m'ennuyez à la fin ; vous êtes un jaloux qui avez peur
qu'on me voie en passant. Quand on a des caractères comme les
vôtres, monsieur, on reste seul à faire ses constitutions; cher-
chez qui vous tienne compagnie. ( Elle ouwre la porte pour
sortir. )
FRÉDÉRIC, courant à elle.
Comment Clara , tu as si peu de raison ?
CLARA.
C'est-à-dire, monsieur, que c'est vous 'qui avez si peu d'a-
mour que vous inventez tout ce qu'il faut pour me faire de la
peine.
FRÉDÉRIC.
Voyons, pardonne-moi.
CLARA.
Eh bien ! partons tout de suite , ou je ne vous aime plus.
FRÉDÉRIC.
La méchante fille.
CLARA , bas.
Oui, oh! bien méchante. Tellement que je n'ai foit que penser,
cette nuit, au petit bois dont vous narlez toujours, et que si vous
aviez, été aimable...
FRÉDÉRIC, vivement.
Eh bien?
CLARA.
J'élais convenue avec Anna que nous ne refuserions pas à vo^is
et à Fritz d'aller nous y promener aujourd'hui.
FRÉDÉRIC, avec angoisse.
Ah, mauvaise! Eh bien! écoute, attends une minute. — Leblaiic,
qu'est-ce que vou; faites aujourd'hui?
LEBLANC.
Moi ? rien.
FRÉDÉRIC.
Si vous étiez bieu gentil, vous vous mellrioz à ma table et vous
me formuleriez vos idées sur la constitution qui convient à notre
nationalité.
LITTÉRATURE. 69
LEBLA>C.
Je veux bien . mon cher.
FRÉDÉRIC.
Quand vous aurez fini , vous mettrez votre travail sous enve-
loppe, et TOUS le porterez chez mon oncle Hermaun. A demain,
alors.
LEBLANC.
Ah ! dites donc , Frédéric , vous m'avez déjà payé un mois d'a-
vance.
FRÉDÉRIC.
Oui , mon cher ; ne parlons pas de cela.
LEBLANC.
Vous prendrez bien encore des leçons pendant un mois ou
deux.
FRÉDÉRIC.
C'est probable.
LEBLANC.
Alors , je vais vous prier de m'avancer le mois suivant . si ça ne
vous gène pas.
FRÉDÉRIC,
Le mois suivant ? Ça ferait donc deux mois de leçons payes d'a-
vance ?
LEBLANC.
Eh bien. oui.
FRÉDÉRIC.
Ainsi, deux mois de leçons que vous me devrez .' — Mais je vou>
en prie, notre charte.
LEBLANC.
Soyez tranquille, je ne bouge pas d'ici qu'elle ne soit finie.
FRÉDÉRIC.
Voilà deux ducats. Partons , Clara.
CLARA.
Adieu, monsieur Leblanc, Bon courage.
LEBLANC.
Adieu, mademoiselle. (Ils soricnl.)
70 REVUE DE PARIS.
SiÎÈNE X.
LEBLANC, seul.
Ils sont amusans ces Allemands ; ils se figurent qu'on va se
creuser la tête pour leur inventer quelque chose de mieux que la
charte française. Une charte qui convienne à notre nationalité , me
dit cVautre ! Comme si une constitution qui régit la première na-
tion de l'Europe ne pouvait pas servir à gouverner un état qui tien-
drait dans le creux de ma main. Je m'en vais tout bonnement aller
chercher mon Code du temps que j'étais clerc d'huissier; la charte
est en tête, je la leur traduirai sans le préambule et en bouleversant
un peu les chapitres , et puis s'ils ne sont pas contens , eh bien !
ils feront une autre révolution. (// sort. )
MARDI 6 SEPTEMBRE. — Une salle d'hôpital.)
LE CHIRURGIEN EN CHEF et L'ÉCONOME.
l'économe.
Eh bien! cette fameuse charte a paru ce matin dans la gazette du
gouvernement ; qu'en dites-vous ?
LE CHIRIJEGIEN.
Je dis que c'est la charte française qu'il nous ont appliquée tout
simplement.
l'économe.
En vérité ?
LE CHIRURGIEN.
C'est si bien la charte française que l'imbécile de traducteur a
laissé des articles tout-à-fait spéciaux à la France. Ainsi vous
y lisez en toutes lettres: l'ordre de la Légion d'Honneur est
maintenu.
l'économe.
Oh î délicieux , délicieux ! Et qu'est-ce qui est l'auteur de ce beau
chef-d'œuvre ?
LE CHIRURGIEN.
Il paraît que c'est M. de Fischer, qu'ils ont nomme' ministre de
la justice.
l'économe.
Je vous demande un peu , nous avons ici des gens qui se sont
fait casser la tête pour avoir une constitution
LITTERATURE. 71
LE CniRUBCIEN,
Mon Dieu oui .'^Commeut va celui «jue j'ai amputé bier?
l'économe.
Bien doucement, à ce que m'a dit l'infirmier.
LE CHIRrRGIE>-.
Je vous dirai du reste que je n'en espère rien. La balle était tu-
trée trop profondément.
l'éco>ome.
Tenez , sa femme est auprès de' lui.
LE CHIRrRGlEN.
Pauvre diable! Voyons que j'aille un peu le visiter. (// s'ap-
proche du lit du malade.) Et bien, mon brave, comment ça
va-t-il ?
LE BLESSÉ.
Je suis bien faible.
LE CHIRrRGlEN.
Voyons votre pouls.
LA FEMME DU BLESSE.
Je ne le trouve pas bien , monsieur!
LE CHIRURGIEN.
Vous n'avez pas peur de la mort , mon garçon , n'est -il pas vrai ?
quand on a couru comme vous au-devant des balles?
LEBLESSÉ.
Ah î si ce n'était ma femme et mes enfans....
LE CHIRURGIEN.
Prenez courage.
LA FEMME DU BLESSE.
Enfin, comme il disait tout-à-l'heure, s'il faut mourir , j'aurai
toujours vu le triomphe de la liberté.
LE CHIRURGIEN.
Certainement, c'est une consolation,
LEBLESSÉ,
Est-ce que nous avons notre charte , monsieur?
LE CHIRURGIEN.
Oui, mon ami, on la proclamera à deux heures ; elle est déjà'
dans le journal.
LEBLESSÉ.
Oh! si j'avais pu la lire!
Sf2 REVUE DE PARIS.
LE CHIRrRGIEN.
Je VOUS rapporterai tantôt.
LE BLESSÉ.
Tantôt, il sera trop tard; je sens que je m'en vais. Donne-moi
la main , Dorothée ; aie bien soin de nos enfans.
LA FEMME DU BLESSE
Mon Dieu ! monsieur , mon Dieu ! {Le chiruvgienjait signe
qu'il n'y a rien à faire.) Rodolphe, je suis là.
LE BLESSÉ.
Fais-en des patriotes.... ^ ive la liberté!.... Mes droits sont re-
connus avant cjue je meure.
LA FEMME DU BLESSÉ.
Oui , mon ami , oui, ils sont reconnus.
LE BLESSÉ , dont la voix s'éteint tout-à-fait.
Despotisme.... patrie. i^La femme se jette sur le corps de son
mari qu'elle embrasse. )
LE CHIRURGIEN , à Finfirmicr.
Tâchez d'éloigner cette femme, — Vous le porterez à l'amphi-
théâtre ; je veux voir ce qui a pu amener la mort si promptement.
{En s'en allant. ) — "Voilà ce que c'est que de se mêler des af-
faires politiques, et de ne pas vouloir s'en tenir à ce qu'on a. On
se fait tuer pour avoir une liberté et une charte de pacotille , et puis
on laisse des veuves qui sont bien heureuses quand elles ont une
pauvre pension.
Charles Rabou.
Partsf»
LE MINISTERE DES FINANCES,
Vous est-il arrivé quelquefois ^ en vous promenant sous
ce verdoyant berceau de tilleuls qui ombrage la terrasse des
Feuillans^ en respirant Tair mêlé de poussière que vous en-
voie la rue de Rivoli , d'arrêter vos regards sur cette large
façade d'un seul morceau , percée par le bas de quarante-
sept arcades, où sont échelonnés cinq étages de croisées ,et
de mesurer encore, par les deux rues qui l'encadrent, la
profondeur de ce bâtiment, uniforme et serré comme une
caserne, épais et massif comme une prison. Si vous êtes spé-
culateur en terrains, gros marchand retiré du commerce,
ou entrepreneur de maçonnerie , vous serez émerveillé de
ce qu'un pareil édifice pourrait rapporter de location, dans
le quartier des hôtels garnis, avec une exposition et une vue
qu'on saurait bien faire payer. Si vous avez la prétention
d'être savant, vous attendrez qu'un curieux s'arrête auprès
de vous pour lui dire qu'à cette place s'étendaient autrefois ,
depuis la rue Saint-Honoré, de vastes jardins, appartenant
à une communauté de capucins, qui avaient une porte de
communication jusque dans l'enclos royal ; et, pour peu que
votre interlocuteur soit en veine de gaieté, il y aura beau-
coup à rire sur ce caprice du temps et des révolutions, qui
est venu inscrire les noms des champs de bataille à l'angle
de ces allées où des moines promenaient jadis leurs rêve-
lùes. Que si vous êtes simplement artiste, je ne dis pas ar-
chitecte , obligé par métier de couper et de poser l'une sur
5 r
74 REVUE DE PARIS.
Taiitrc, dans un espace donné, le plus çjrand nombre de
cages à nicher des hommes; si vous avez, veux-je dire,
le plus faible sentiment des convenances, des formes et
des proportions qui doivent se trouver dans un édifice des-
tiné à un usage public, vous comprendrez difïïcilement
pourquoi je vous oblige de faire halte devant cette grande
maison. Mais si vous êtes créancier de Tétat, pensionné de
l'état, salarié de l'état, je n'aurai rien à vous apprendre;
vous connaissez de reste le lieu et sa destination ; vous re-
gi'ettez tout au plus de ne pas y venir assez souvent : vous
saluez d'un air gracieux, l'hôtel où l'on paie , et vous avea
déjà nommé le ministère des finances.
Car le budget est là renfermé tout entier. Du rez-de-
chaussée jusqu'aux combles, la machine aux calculs , mon-
tée pour toute une année, fait mouvoir des milliers de mains
armées de plumes qui enregistrent le revenu et expédient
la dépense. Là l'impôt arrive par tous ses canaux et s'écoule
par toutes ses issues. Le cœur n'a pas une fonction plus im-
portante dans l'économie du corps humain que cette masse
de bàtimens n'en exerce dans le mouvement social. En ctTet ,
la centralisation s'y est en quelque sorte concentrée. Paris
était trop grand ,ses différens quartiers trop éloignés l'un de
l'autre pour l'action financici^edu royaume. Elle perdait du
temps à ramasser ses bordereaux épars dans cinq ou six suc-
cursales où se logeaient commodément ses délégués. Elle a
mieux aimé se gêner, se mettre à l'étroit, pour avoir tous
ses matériaux sous la main, tous ses ressorts sous les yeux,
tout son personnel à portée du commandement, de la sur-
veillance et du blâme. Enregistrement, domaines, douanes,
forêts , loteries , contributions indirectes , toutes ces dépen-
dances du revenu public, qui se donnaient les airs d'admi-
nistrations souveraines, ont repris leur place subalterne,
au grand chagrin des directeurs-généraux qui n'ont phis de
logement pour leur famille, et des premiers commis qui ont
vu leur importance reléguée dans les mansardes. Si la Poste
et la Monnaie tenaient moins de place , on les aurait ame-
nées ici ; mais leur comptabilité s'y trouve. Par ce moyen ,
on voit tout d'un seul regard; rien ne se dérange, rien ne
se perd , rien ne s'égare, excepté par-ci p:ir-îà qiichpies
LITTERATURE. éO
ciiissicrs qui disparaissent en emportant les ccus de la
caisse; mais les chiflres restent, c'est un grand point; et,
après un mois d'investigations, on sait à peu près à combien
peut se monter un déficit.
Ce bâtiment a , comme toutes \q?, hôtelleries ministé-
rielles , ses habitans inamovibles et ses hôtes passagers. Là
aussi c'est en descendant les degrés de la hiérarchie admi-
nistrative que vous trouverez quelque solidité dans les exis-
tences , quelque certitude de vieillir dans le logis où Ton
s'est habitué. L'instabilité et le péril sont au sommet. Je ne
sais combien de ministres a déjà vus passer le portier ; car
on ne dit plus le suisse par respect pour la \ictoire de juillet.
Cependant les figures nouvelles se présentent ici moins
qu'ailleurs. On parvient rarement à ce ministèie ; le plus
souvent on y revient. Toute la science financière de notre
époque parait reposer exclusivement sur trois ou quatre
têtes , entre lesquelles les changcmens de système politique
et les révolutions sont obligés de choisir. On ne voit pas
là , comme ailleurs, arriver un matin en citadine quelque
promu de la veille, inconnu même aux gai-çons de bureau,
dont les commis ne prononcent le nom qu'en hésitant , quel-
que homme de néant improvisé homme d'état par l'adroite
jalousie d'un collègue , qui vient débarquer au beau milieu .
de la voûte , avec femme, enfans et paquets , le chapeau et
le parapluie à la main, pour prendre possession de son dé-
partement. Ceux qui montent à ce premier étage sont pres-
que toujours de vieux routiers , accoutumés à la faveur
comme à la disgrâce , qui connaissent les êtres de la maison,
qui en savent par cœur toute la distribution , les salons
d'apparat autrefois si peuplés, la salle à manger des grands
festins maintenant sans danger pour la conscience des dé-
putés , l'élégant boudoir attendant toujours unejeunc femme
de ministre , et ces petits appartcmens où la puissance fait
des économies en famille depuis qu'on a rogné son trai-
tement.
Le reste de l'hôtel appartient aux bureaux. Or on vous a
déjà sans doute appris la vie maussade , uniforme et pour-
tant aventureuse de remployé , qui , pour un modique
salaire, vient chaque jour , à la même heure , courber son
70 REVUE DE PARIS.
corps , fatiguer sa main et anéantir sa pensée sur un travail
ingrat dont le résultat lui échappe, passe à ce métier plu-
sieurs années dans l'espoir d'une augmentation, et perd à
la fin son gagne-pain par une réforme. On vous a fait par-
courir plus d'une fois toute l'échelle de cette population
cioîirée , soumise à des règles invariables , à des devoirs
sévères , mais qui s'élargissent pourtant et deviennent plus
faciles , par une singulière proportion , à mesure que les
profits s'accroissent. N'allez pas vous aviser cependant de
plaindre les hommes enrôlés dans un pareil service , car ce
sojnt les heureux du siècle , et n'entre pas là qui veut. Si
vous saviez combien il faut de protections , de démarches ,
de sollicitations pour obtenir une de ces chaises couvertes
en cuir où s'endort un commis , en attendant qu'il lui vienne
l'inspiration d'un chiffre à placer ou d'un bordereau à rem-
plir ! Combien de jeunes prétendans , tout frais eortis de
leurs études , ou rebutés par les premiers dégoûts d'une
carrière difficile , réclament , avec toutes les recommanda-
lions de leur parenté, l'agréable emploi d'additionner, de
formuler et de transcrire pour le compte du gouvernement !
C'est qu'il y a là du moins quelque chose de réel et d'as-
suré , un petit bénéfice , sans autre charge qu'un peu de ré-
sidence , et dont on touche le revenu à la fin du mois ; c'est
que les professions où l'on se pousse par le talent sont tou-
tes encombréj23 de célébrités en titre qui ne veulent pas
déguerpir , et de bruyantes ambitions qui essaient de se
faire passage ; c'est que les charges qui s'achètent sont en
petit nombre et hors de prix 5 c'est que les capacités abon-
dent et que les débouchés manquent, qu'il y a mille voca-
tions et mille appétits pour une seule part de réputation et
de fortune. De là cette affluence qui se presse aux portes
des ministères, qui sollicite la faveur insigne d'y perdre son
temps sur un pupitre ,d'y éteindre sa jeunesse dans l'attente
presque toujours trompée d'un tardif avancement. Car ce
n'est pas par cette voie qu'on arrive aux postes élevés de la
bureaucratie , aux canonicats administratifs. Le chemin est
tx'op long , trop embarrassé. Mais on y parvient de plein
saut en partant d'un journal ou d'une coterie. De deuxcon-
currcns pour une place subalterne , le plus certain d'être
LITTERATURE. 77
lai jour chci de division n'est pas celui qui se voit admis i\
prendre ses degrés. Il y a plus à parier peul-èfreen faveur
du candidat éconduit, pour peu cptil ait de l'audace , de
l'activité, de l'entregent. C'est absolument comme à la queue
des spectacles, si tant est qu'il y ait encore queue aux spec-
tacles. Ceux qui marchent à leur tour n'entrent pas, et les
premières places sont pour ceux qui se précipitent, qui
bouscident les gendarmes et escaladent les barrières.
De tout cela il résulte que l'ordre des employés a perdu
ces anciennes mœurs , ces croyances traditionnelles , ces la-
çons de vivre qui le faisaient reconnaître autrefois. Le
commis n'est plus ce pauvre diable si exact , si ponctuel , si
empesé , si discret , qui avait foi en ses chefs ,qui respectait
son métier comme un sacerdoce , qui n'élevait jamais un
doute audacieux sur lintelligcncc de son supérieur, qui ne
trouvait i-ien de beau , rien de grand, rien d'utile hors de
sou occupation régulière, qui s'extasiait devant une belle
page d'écriture rédigée , corrigée, mise au net, copiée, n ue,
approuvée , contrôlée par sept mains différentes , qui ser-
vait d'horloge à ses voisins lorsqu'on le voyait sortir et ren-
trer aux heures du travail et de la liberté , qui s'abstenait
de rire tant que duiaitla semaine, faisait son maigre repas
en silence et végétait avec dignité. C'est maintenant un
liomme du monde , presque toujours pourvu d'un talent
agréable ;, comme de chanter la romance ou déjouer la con-
tredanse sur un piano , quelquefois un homme d'esprit ca-
pable de s'associer pour un vaudeville , qui s'éclipse, dit-il,
ipii s'enterre, qui abdique ses facultés intellectuelles pen-
dant une partie de la journée , le premier à se moquer de
son esclavage, à faire bon marché de sa besogne , arrivant
au bureau le plus tard qu'il peut, trouvant cent prétextes
pour quitter sa chaise , goguenard et anecdotier avec ses
compagnons de travail, brochant sa tâche avec facilité, et
faisant des caricatures sur sa pancarte. Aussitôt que quatre
heures sont sonnées , il ne lui reste plus rien de son per-
sonnage. Va coup de brosse donné à son chapeau et s«irsou
habit , car il est élégant et coquet , le voilà dégagé de ses
chaînes, reprenant ses habitudes déplaisir, recommençant
sa vie interrompue, coudoyant son secrétaire-général qui
78 r.EVUE DE PARIS.
ne Ta jamais aperçu , et allant s'asseoir pour ses deux iVanes,
chez un restaurateur, auprès d'un député qui vient peut-être
desupprimer paruneréductiou son dîner du mois piochain.
A présent , si quelque afliiire vous amène dans ce lieu ,
ce n'est pas moi qui me chargerai de vous guider à travers
ce labyrinthe infini de corridors , de couloirs et d'escaliers;
cen'est pas moi qui vous indiquerai la porte numéx'otée de la
cellule où vous devez frapper. Mais il est possible que , dans
le nombre , vous trouviez un garçon de bureau serviablc et
poli qui vous répondi'a , pourvu que vous ne le dérangiez
pas dans la lecture du Moniteur. Pour moi , qui serais fort
embarrassé de dire à un concierge ce que je suis venu faire
ici , je n'irai pas plus loin que la salle des l'entiers , anti-
chambxe propre et commode , où viennent se ranger deux
fois par an , sans distinction et sans jalousie, les porteurs
de trois, de quati-e, de quatre et demi et de cinq pour cent.
On avait trouvé autrefois un bien joli mot pour désigner ces
honnêtes citoyens qui, après que les emprunts ont passé
par les mains des banquiers , achètent , au piùx du marché,
(juelque jiarcelle de la créance sur laquelle les gros spécu-
lateurs ont fait leur bénéfice , et, une fois possesseurs de
leur titre , attendent, non sans inquiétude, le jour où le
trésor public les invitera au partage actif de l'impôt. On les
appelait ci intéressés dans les affaires du roi , « ce qui enno-
blissait leur condition sans Taméliorer ; car les rois font
parfois de mauvaises affaires. Aujourd'hui ils sont devenus
créanciers de l'état^ et n'en sont pas toujours plus rassurés.
Pourtant l'existence du rentier est agréable, li ne contribue
pas aux charges publiques dans laproporlion de sou revenu j
il n'a pas à craindre les non-valeurs , les incendies », les ré-
parations, les intempéries , les mauvaises récoltes et les
faillites , tous ces accidens qui désolent les propriétaires et
les industriels. Il n'a pas d'entretien , pas d'ouvriers et de
gardiens à payer. Il ne voit l'administration financière que
par son beau côté. Il ne connaît ni percepteur , ni avertis-
sement , ni contraintes , ni garnissaires. Il n'a de rapport
avec les fisc que pour donner quittance. La charle lui dit
que la tletle publique est garantie , et il voit chaque jour
celle dette s'augmenter par des emprunts nouveaux .preuve
IJTTI-RATînr. 7i)
irrécusable de confiance et de solv;ibilité.Ccj)cni!;int iln"c^t
pas sans alarmes , comme si les chartes pouvaient jamais
mentir. Il se rappelle que la dette publique lut placée une
fois i< sous la sauve-garde de Thonnour et de la loyauté iVan-
çaisc , » qu'il fut déclaré « que nul pouvoir n'avait le droit
de prononcer Tinfàiu'î mot de banqueroute •> , et que, peu
d'années après , la loyauté française , représentée par le
directoire , lit banqueroute des deux tiers à ses créanciers ,
en s'abstcuant toutefois de prononcer le mot infâme. Il est
à peine revenu de la terreur que lui a causée la menace du
remboursement. Il frémit encore de ce guet-apens qu'un
lui avait tendu , en lui montrant d'une main le livre du
trois' pour cent où son revenu allait être diminué, et de
l'autre sou capital dont il ne saurait que faiie. Il a égale-
ment peur des résolutions qui ébranlent , et des systèmes
qui veulent leconstruire. Et vraiment ce serait conscience
que de tourmenter dans sa modeste position , que d'inquié-
ter sur son avenir semestriel cette classe iuofï'ensivc et dé-
bonnaire , la moins embarrassante de toutes celles qu'un
gouvernement est obligé de contenter. Car le rentier n'est
]>as un coureur démeulcs , un vociférateur de senlimens
patriotiques , un frondeur de protocoles , un briseur de ré-
verbères, Il ne rêve ni la conquête , ni la restauration , ni
la propagande. La république ne se présenter ses yeuxquc
sous la ligure hideuse du tiers consolidé , la branche ainéo
sous le masque trompeur de la conversion. Il ne demande
qu'une chose à la politique , c'est qu'elle lui fasse payer
exactement ses arrérages ; c'est que tous les six mois , à ce
vingt-deuxième jour qu'il connaît si bien , il puisse venir
avant l'aurore prendre son rang et son numi^ro dans la rue,
se réchautFer ensuite dans la salle d'attente où des plumes
officieuses lui fourniront sa quittance^ et voir s'ouvnr enfin
le bureau qui répond à la première lettre de son nom , dans
quelque ordre quelle soit placée. Car il n'y a plus de pré-
férence pour Aaron . plus de longue souffrance pour Yves
nuZacharie j la révolution a remis l'égalité dans l'alphabet.
Il ne s'agit donc plus , quand on est pressé par répuisemcut
du dernier semestre , que d'être matinal et d'arriver des
premiers à celle immense disliibulion , où l'un \(mI actou-
80 llJiVliJi: DK PARIS.
rir en même temps toutes les parties preaaules , rentiers
de dilïérenles origines , titulaires de pensions civiles, mili-
taires , ecclésiastiques , enfin porteurs de récompenses
nationales , nouvelle espèce de dotation oii l'honneur se
rembourse en écus , et qu'on pourrait appeler la dette con-
solidée de Tinsurrection.
Or si vous nêtes ni inscrit au grand-livre, ni appointé ,
ni pensionné , ni récompensé , il est encore un moyen de
participer aux largesses de Tétat et de manger comme un
autre votre morceau du budget , un moyen que je ne vous
proposerais pas si l'administration ne savait pas relever
merveilleusement tout ce qu'elle touche. Il faut donc savoir
que dans une sailc voisine s'ouvre , trois fois par mois, sous
I invocation de la Fortune , vieille déesse classique dont le
culte s'est conservé, et sous la présidence d'un conseiller
de préfecture en habit officiel , une solennité qui fait pal-
piter d'espérance et de crainte tous ces adorateurs en gue-
nilles que l'aveugle divinité traîne à sa suite. En d'autres
termes , c'est là que se fait le tirage de la loterie j c'est là
(fue cinq numéros sortis de la roue vont faire évanouir tant
dillusions, ruiner tant de projets , et, ce qui est pire, ex-
citer les dupes à de nouvelles tentatives. Sans doute vous
ne connaissez rien de si houleux que la loterie. Vous vous
étonnez qu'un gouvernement qui doit représenter aussi la
conscience publique puisse exploiter la plus folle des pas-
sions , faire profit d'un vice qui se nourrit de crimes , en-
caisser sans pudeur l'argent qui lui arrive par celte voie,
et vous dire effrontément à la fin de l'exercice : « L'année
)• a été bonne j nous avons gagné dix millions au jeu contre
>i les malheureux, sans compter encore que le Mont-de-
« piété a fourni les mises , de sorte que nous avons reçu
» des deux mains. « Cependant je dois vous apprendre qu'un
philosophe chagrin, un censeur atrabilaire , un homme qui
avait fouillé dans la fange de Paris , et qui en a décrit tou-
tes les turpitudes, s'étaut trouvé par hasard législateur, a
voté le premier poiu' rétablissement d'une loterie nationale,
où je dois ajouter qu'il obtint une place j ce que je vous dis
bien vite pour perdre l'envie de moraliser. Car qui peut
ce promettre , dans le temps où nous sommes, de n'être
LITTÉEATLKE. 81
pas un jour appelé à faire des lois, et, une fois là , de con-
server sa raison ? Ce qu'il y a de certain , c'est que le tirage
est chose bonne à voir, c'est que les cinq fonctionnaires
qui prennent place sur l'estrade gardent admirablement
leur sérieux ; c'est qu'on ne saurait, avec plus de gravité, pe-
ser des étuis vides, les ou\rir à moitié, puis tout-à-fait, y
placer des numéros et les fermer à deux reprises j c'est que
les trois enfans qui prêtent leur main novice sont déjà , par
leur aplomb comme par leur costume, d'excellens garçons
de bureau ; ccst enfin que les deux roues qui complètent ,
avec ces huit acteurs et le proclamateur des numéros sor-
tans , le personnel de la cérémonie , font honneur à l'ébé-
niste. Du reste, vous n'éprouverez que pitié à regarder les
spectateurs qui viennent s'asseoir sur les banquettes dont
la salle est garnie. La caricature, dans ses fantaisies les
plus plaisantes , n'invente rien d'égal à ces haillons bizarre-
ment accoutrés , à ces accidens de costume causés par la
misère, dont les infatigables poursuivans du quaterne cou-
vrent leur nudité. Mais le plus triste est que la vieillesse
surtout figure dans ce tableau, la vieillesse qu'on voudrait
toujours respecter et qu'il est si pénible de surprendre a\i-
lie. Sous des cheveux blancs , devant lesquels Sparte tout
entière se serait levée avec vénération , j'ai vu , de deux
yeux creusés par le temps , s'échapper de grosses larmes
qui se perdaient dans un triple sillon de rides. Le pauvre
homme avait encore perdu une mise, et il l'egardait avec
l'air du reproche un livre tout noirci de chiffres , où quelque
Barème famélique prétendait soumettre les caprices du
sort aux règles du calcul , livre infernal qui l'avait trompé
tout comme aurait pu le faire un traité de politique. Il faut
reconnaître pourtant que la salle du tirage devient chaque
jour moins fréquentée , et , si Ton doit en croire les plaintes
de quelques buralistes , voilà encore une branche du revenu
public qui menace ruine. Le pauvre se fait économe de ses
dernières ressources. Vous verrez que la leçon viendra de
ce côté-là, et qu'en s'apei-cevant que le profit diminue, on
s'avisera bientôt de la morale.
Puisque nous avons parlé de morale, allons à la Bourse.
Aussi bien assure-t-on qu'il y a de fréquentes relations en-
82 RKVLL DE TAKIS.
tre riiotel des finances et le temple du commerce. On dit
même qu'il serait facile d'en trouver la route en suivant
d'ici à la trace le cabriolet d'un agent de change. Ne croyez
pas pourtant que je prétende vous initier dans les mystères
de ce lieu, vous en faire connaître la langue , les mœurs et
les pratiques. J'espère bien que quelque ame charitable se
chargera de ce soin (i). Car pour moi , tout ce qu'on y dit
est grimoire j tout ce qu'on y fait, pure fantasmagorie. Je
sais seulement que la Bourse est, dans toutes les villes
commerçantes, un centre de réunion journalière pour les
négocians qui viennent y régler leurs intérêts, y négocier
leurs effets, y trouver, en un mot , dans un étroit espace ,
et en peu de temps, ces communications faciles et promptes
dont les affaires ont besoin. Anvers avait bâti sa Bourse
dès i53i j Amsterdam eut la sienne un siècle après; celle
de Londres est à peu près du même temps. Paris , quivient
toujours tard, s'en passa jusqu'en 17245 époque à laquelle
on lui livra pour cet usage le palais Mazaiùn. Depuis ce
temps , la Bourse a souvent été déplacée. On l'a successive-
ment transportée aux Petits-Pères , au Palais-Royal. Chas-
sée tour à tour de l'église et de l'apanage , elle s'est quelque
temps remisée sous un hangar , à côté du palais que les ma-
çons lui construisaient, et enfin elle s'est installée chez
elle , dans sa superbe demeure.
S'il fallait mesurer les proportions d'un édifice à son
utilité , exiger quelque rapport entre les formes d'un bâ-
timent et les choses qui doivent s'y faire , certes ce
luxe d'architecture extérieure paraîtrait tout-à-fait extra-
vagant. Il y aurait à demander compte de ces quatre ran-
gées de colonnes qui entourent l'enceinte fermée. Mais
ce superflu est ici pour Ihonueur de Fart, pour l'orgueil de
la ville, et le commerce, ([ui a payé cet ouvrage, a lliabi-
tude de donner quelque chose aux dehors ; c'est la devan-
ture de sa boutique. Lorsque vous avez monté le magnifique
perron qui conduit au Parthénon moderne, lorsqu'on vous
a débarrassé , malgré vous , de votre canne ou de voire pa-
(1) L'article spécial sur la Bourse, Jcjà amioncé, paraîtra le
mois prochain. iV. du D.
LITTERATURE.
83
rapluie, vous êtes surpris de voir à quel petit espace se ré-
duit pour Tusapie public le rez-de-chaussée de ce monument
qui se présentait immense à vos rejrards. Mais bientôt des
cris inarticulés vous arrachent à la contemplation des gri-
sailles et des écussons où votre tête allait se perdre. Ces
cris qui s'échappent du fond de la salle vous ont peut-être
déjà paru ceux dune émeute, et réveillé chez vous l'ardeur
répressive du soldat citoyen. Rassurez-vous pourtant; ce
n'est rien autre chose que la conversation animée , mais
pacifique, de soixante agens de change, orateurs au langage
laconique et significatif, qui échangent leurs offres de vente
et leurs consentemens d'achats. Groupés autour d'un ba-
lustre circulaire qui figure assez bien le bord d'une cor-
beille, séparés de la foule par une forte barrière, vous les
voyez se démener, s'égosiller, se provoquer l'un l'autre
de la main pour faire accepter des belges ou saisir au pas-
sage des ducats. Tandis que vous vous émerveillez de ne
rien entendre à ces paroles tronquées , si vite comprises par
les intéressés , et dont le résultat est aussitôt enregistré sur
un carnet, la foule qui vous entoure, et où vous retrouve-
rez demain les mêmes figures à la même place , éprouve
mille fluctuations de joie, dedéplaisir, d'impatience, de sur-
prise. Un chiffre, que vous avez à peine attrapé à travers cent
autres, court de bouche en bouche et met en mouvement tous
vos voisins. Puis des mains s'élèvent par-dessus la barrière
pour arrêter , dans ses continuelles évolutions , je ne sais
quelle espèce d'employé à l'uniforme galonné d'argent ; les
plus famihers lui parlent à l'oreille et le lancent vers l'agent
de change qu'ils lui désignent. De petits billets, portant
un nom tout imprimé, partent de tous les côtés et sont fidè-
lement remis à leur adresse. Tout ce bruit , tout ce manège
dure deux heures. Aussitôt que la cloche, avertie par l'ai-
guille de rhorloge, s'est fait entendre , l'enceinte réservée
devient vide en un instant, les agens de changese précipitent
dans le sanctuaire impénétrable de leur parquet , et si vous
êtes plus habile que moi, vous saurez ce qu'a fait la rente.
Car c'est là maintenant la grande affaire, on peut dire
tonte l'affaire de la Bourse ; c'est là ce qui fait affluer en ce
lieu une foule de gens qui n'ont jamais appris ce que c est
04 REVIE DE PARIS.
que commerce, qui n'ont ni patente, ni crédit, ni comp-
toir; hommes de cour, hommes d'épée, hommes d'état,
hommes de lettres , surtout hommes sans métier certain ,
sans condition déterminée, mais qui savent pour toute
science qu'une difTércnce en pUis ou en moins dans le cours
des effets publics doit produire un bénéfice , et qui comp-
tent, pour se le procurer , sur leur prévoyance des évène-
raens , sur les nouvelles qu'ils ont reçues, sur leur bonne
fortune aussi. Or je parle ici seulement de ceux qu'on voit,
qui hasardent leur figure en ce lieu , qui jouent à visage
découvert et aux risques de leur réputation , presque tou-
jours dupes des combinaisons secrètes, des associations
puissantes qui se forment dans Tombre , et préparent sa-
vamment les chances contre lesquelles la multitude aveu-
gle va se heurter ; et pourtant il y a tant de charme à s'en-
richir sans travail, sans peine, sans effort d'entreprise et
d'intelligence, sans rien quitter de ses plaisirs et de ses ha-
bitudes, sans passer par toutes les épreuves de cette longue
patience où s'use la vie d'un homme laborieux , que malgré
tant de sinistres exemples et tant de déceptions , malgré
tous les désastres dont cette route est semée , le nombre des
joueurs ne diminue pas. Les révolutions elles-mêmes ne
font tout au plus que renouveler les figures , en autorisant
les perdans de la roulette politique à venir se refaire par
une autre espèce de hasard.
Ne croyez pas cependant que tous ces hommes qui s'agi-
tent, se promènent, se croisent ou s'abordent , aient quel-
que partie de leur fortune engagée dans les fluctuations du
cours. La curiosité fournit aussi à la Bourse son contingent
de badauds, qui viennent y recueillir des nouvelles, parce
que c'est l'endroit où l'on en débite , où l'on en fabrique le
plus , et qu'un homme de quelque oisiveté dans ce monde
ne doit pas manquer d'avoir son événement à raconter. Le
plus grand nombre de ceux qui parcourent cette salle so-
nore n'a pas une piastre, pas un report, pas une prime
sur le tapis, et toutefois c'est parmi ces spectateurs désinté-
ressés que vous remarquerez le plus de mouvement , le
plus d'avidité à ramasser les paroles qui courent j)armi les
groupes pour préparer ou expliquer une légère ^ ariation.
LITTÉRATURE. 85
Nouvelles politiques , bulletins sanitaires , bruits de guerre
ou de paix, changeiuens de ministres, voyages de piénipo-
tcnliaires , bons mots de diplomates , retard de courriers qui
ont versé dans une ornière, charivaris de province, émeu-
tes départementales , tout se dit, tout se croit, tout se com-
mente dans le sens du chiffre que le héraut vient de procla-
mer. Les partis surtout qui vivent d'illusions et de crédulité
sont toujours là aux écoutes par députation de leurs cour-
tiers ; et quand la bourse a été ce qu'on appelle animée,
quand le cours avarié souvent, vous pouvez compter que
Paris est fourni de mensonges pour toute la soirée.
L'ordonnance qui a fondé la Bourse en avait interdit ren-
trée aux femmes, sous quelque prétexte que ce fût. Il parait
que la prohibition tient encore pour le rez-de-chaussée;
mais la galerie du premier est abordable aux deux sexes.
On a pensé qu'il ne fallait priver les femmes d'aucun spec-
tacle. Mais soit que ce bruit confus de pas qui se traînent sur
le pavé, de conversations à voix basse et de négociations en
argot inintelligible, offre en lui-même un médiocre intérêt,
soit qu'il y ait peu de distractions à espérer de gens que pré-
occupe la soif du gain , il est certain qu'il se hasarde rare-
ment, le long de ces balustres en pierre d'où l'œil plonge
sur le chapeau des habitués, des visages quipuissents'offen-
ser de n'être pas regardés. L'instinct de leur puissance aver-
tit les femmes que leur place n'est pas aux lieux où règne
la passion de l'or . que, s'il leur sied bien de se mêler parmi
les hommes , c'est là seulement où le culte qui leur est dû
ne se partage qu'avec de douces émotions, avec des goûts
nobles et délicats , dont on peut encore leurfaire hommage.
On trouve cependant ici quelques spéculateurs en jupons,
quelques androgynes delà coulisse, dont la figure s'enlu-
mine de dépit ou de cupidité aux divers accidens de la hausse
ou de la baisse. Mais ce n'est là qu'une dépravation excep-
tionnelle , une monstruosité bizarre, un caprice honteux de
cet âge qui voudrait encore se rattraper au monde par quel-
qu'une de ses folies.
Maintenant écoutez une de ces mille contradictions dont
notre état social est rempli. Vous savez que parmi les négo-
ciations qui se font à la Bourse, leplns grand nombre a lieu
■1 8
86 EEVTJE DE PARIS.
d'un côté sans livraison de la chose vendue , de l'autre sans
aucune envie de racqucrir 5 que tout se borne au compte de
la différence entre le prix réglé par le contrat et celui que
cette valeur aura au terme fixé. C'est une chose bien enten-
(Uie , bien arrêtée , sur laquelle personne n'est incertain , et
les gens qui s'y connaissent vous diront que sans ce com-
merce factice , qui entretient le marché , les effets publics ,
-abandonnés aux rares échanges des rentiers , n'auraient pas
d'évaluation connue ; que l'état ne saurait jamais où en est
son crédit. Voilà donc des transactions journalières décla-
rées utiles, indispensables, dont on livre volontiers l'abus
à notre censure. Toute la France a les yeux fixés surleré-
sultat de ces transactions ; toute l'Europe en ressent la se-
cousse; le télégraphe est aux ordres delà Bourse; les dépê-
ches y rebondissent aussitôt , lorsqu'elles peuvent donner
au cours de la rente une favorable impulsion. Tout s'y fait
sous les yeux du gouvernement, à l'abri de sa protection ,
souvent avec son influence, par des agens qu'il autorise ; sa
police veille h l'observation des réglemcns. Cependant la
justice ne veut rien entendre à toutes ces affaires ; elle re-
pousse impitoyablement de sa barre tous les plaideurs qui
lui arrivent, demandant l'exécution des cngagemens con-
tractés sur le bord de la corbeille, au grand jour du vitrage ,
àlaface des allégories peintes par Abel dePujol. La Justice
et la Bourse sont brouillées à mort. Le parquet des agens
de change n'a pas de crédit au parquet du procureur-géné-
ral, et le Code ne reconnaît pas le carnet. Au moins est-il
bonde savoir, lorsqu'on veut risquer ici son existence et
l'avenir de ses enfans, qu'après avoir couru la chance dépen-
dre, vous n'avez qu'une seule garantie dugainquevouspou-
vez y faire, et cette garantie, ce n'est pas la protection delà
loi : c'est la bonne foi des joueurs.
Or pour cette fois nous avons visité deux bâtimens tout
neufs, et ne vous vient-il pas déjà dans la pensée une ré-
flexion singulière? C'est par des monumcns publics que
s'expi'iment ordinairement les idées d'un siècle, que secon-
state pour l'avenir l'état de sa civilisation. Depuis quarante
années, nous avons agité bien des systèmes, ixmué la so-
ciété jusque dans ses fondemcns pour en faire sortir quelque
LITTÉRATURE. 87
création favorable au bonheur et à la liberté des peuples.
Avec tout cela, nous avons laisséla royautédans son ancien
palais, la j ustice dans son vieux manoir, la religion dans ce res-
tant detemplesquenous n'avons pas ou détruits ou vendus. La
représentation nationale a long-temps payé son lojTr , et
attend dans une barraque que les réparations de sou logis
soient terminées. Nous avons abattu bien des églises, nous
n'avons pas fondé un hôpital. Tout ce que nous avons su
faire de grand et de durable pour conserver le souvenir de
notre progrès social _, c'a été d'élever un hôtel au budget et
un temple à l'agiotage. — J'oubliais que l'on construit main-
tenant des prisons.
A. Bazin.
C'i)os})itaiit^.
L'hospitalité, c'est la vertu sociale du premier âge , la-
vertu des premiers siècles. Les peuples de la Adcille Europe,
ceux de l'antique Asie, de l'Afrique décrépite, étaient des
peuples hospitaliers. Il semble que cette qualité soit l'apar
nage des temps rustiques, simples , grossiers, de l'âge d'or
enfin. Aujourd'hui que nous sommes civilisés , on est bien-
faisant, on peut être charitable, mais hospitalier point.
Cette vertu est reléguée dans les forêts de l'Amérique, sous
la tente de TArabe , dans la hutte enfumée du Lapon, et
ces peuples , nous les honorons de notre sublime dédain.
Chez les sauvages, chez les peuples de l'antiquité, l'hos-
pitalité est le plus important des progrès faits vers la civi-
lisation; elle est un droit des gens , une sauve-garde indi-^
viduelle. L'homme qui a fumé le calumet d'un Américain
est en sûreté au milieu de la peuplade , quelle que soit,
du reste , sa couleur ; il est un hôte sacré pour celui qui l'a
reçu dans sa demeure , et il semble à ces enfans des bois
que le feu qui les réchauffe ou la cabane qui les abrite n'a pu
réunir que des amis !
On sait jusqu'à quel point cette vertu est observée par
les Arabes ; on se rappelle ce Bédouin auquel un inconnu
demande asile : cet inconnu , c'était le meurti'ier de son
fils 5 l'Arabe l'apprend , la vengeance était en son pouvoir ,
mais son hôte est sacré pour lui ; il le cache à toutes les re-
cherches, il le fait évader la nuit, il lui laisse quelques
heures d'avance, puis il court à sa poursuite.
Certains peuples portent si loin l'amour de l'hospitalité
qu'ils ne se regardent jdus chez eux en quelque sorte que
comme ila^ inférieurs : c'est ainsi qu'en Islande, le voyageur,
après avoir été servi à table par la maîtresse ou par hi
LITTÉRATURE. SO
fille do la maison , est aidé par lune d'elles ensuite à se
déshabiller et à se mettre au lit j on ne laisserait pas cet
honneur à une servante. Le Lapon cédera sa misérable
hutte à l'étranger, et couchera à l'injure de l'air : l'Améri-
cain, sur les bords du Tachontche-tessé , réservera pour
kii une place d'honneur; sur une natte plus élevée que la
sienne propre , il lui offrii-a le saumon rôti, il lui donnera
un festin avec toute la splendeur qu'y peut déployer un
sauvage. Dans quelques iles de la mer du Sud , les femmes,
les filles de la maison viendront s'offrir de partager sa cou-
che : la simplicité , l'ignorance , plus encore que le vice ,
ont mis l'incontinence à la place de la vertu. Dans d'autres
Ues de la même mer, les femmes sont offertes aussi au
voyageur; mais si pendant cinq nuits il ne respectait sa
compagne, il encourrait la mort; l'obligé , là , est du moins
tenu à un devoir.
L'hospitalité était la vertu des peuples au temps d'Ho-
mère ; les Hébreux l'exerçaient dès l'origine des sociétés
connues; chez toutes les nations, Thospitahté était une
vertu de nature qu'on exerçait par un instinct de faiblesse ;
chez les Juifs, la Bible eu avait fait un devoir religieux.
C'était Dieu qui l'ordonnait , et l'Israélite qui recevait un
étranger . qui lui lavait lui-même les pieds devant sa porte,
faisait un acte agréable au Seigneur. L'hospitalité pour lui,
c'était une prière !
Chez les Scythes., l'étranger était inviolable ; chez les
anciens Germains , même chez les féroces nations du Nord,
il trouvait partout protection. Pour toute la race celtique,
l'apparition de l'étranger était un sujet de joie, une fête,
une réjouissance.
Et au milieu de nos ancêtres , les bons Gaulois, chez les
peuples qui tiraienld'eux leur origine, l'étranger était reçu,
fêté, introduit dans l'intimité des familles , partout traité
comme un ami , comme un frère ; on se disputait 1 honneur
de le posséder : c'était un sujet de jalousie. Les jeunes
tilles, les femmes recherchaient sa société , s'efforçaient de
lui procurer des plaisirs, des fêtes, des distractions. Les
hommes le faisaient participer à leurs chasses , à tous leurs
1CUX. i< La harpe , si généralement cultivée chez les Celtes
2 .^
90 REVUE DE TARIS.
» (le Galles qu'il y en avait une dans chaque demeure, la
» harpe résonnait ses louanges depuis l'aube du jour jus-
« qu'à la nuit , el c'étaient des'Voix de vierges qui faisaient
» entendre ces accords. «
Cette vertu hospitalière était si grande , si sacrée, si di-
vine 5 que pendant les guerres des Romains dans les Gaules ,
pendant les conquêtes des Normands au pays de Galles ,
l'étranger ennemi qui demandait asile pouvait traverser seul
et sans guide les pays des Celtes, quoiqu'eux-mêmes n'eus-
sent pas été en sûreté parmi leurs conquérans. Il suffisait à
l'étranger de toucher le sol sacré de la patrie pour devenir
inviolable! Lors de la conquête des Normands, les Gallois,
déjà chrétiens , avaient, à des vertus nouvelles , joint cette
vertu primitive, l'hospitalité.
Parmi les peuples hospitaliers de la vieille Europe, les
Gaulois sont les seuls qui nous apparaissent allant sur les
routes au-devant du voyageur, s'emparant de sa personne ,
se disputant Ihonneur de le traiter; cette distinction s'ap-
plique à toutes les tribus de cette vaste contrée. Les autres
peuples se contentaient de respecter sur son passage l'hote
qui visitait leurs demeures.
Dans la France du moyen âge et dans plusieurs contrées
de l'Europe de ce temps, on dressaitdans des lieux éloignés
des habitations, dans les endroits de passage, des pierres qui
servaient aux pèlerins pour prendre leurs repas , pour se
reposer. On les appelait la pierre du pèlerin , et autour des
maisons religieuses , le long des murs des couvens, on con-
struisait des étaux où on déposait les choses de pix-mière né-
cessité aux voyageurs. Alors il n'y avait pas d'hùtelleries j
les nobles , les seigneurs tenaient à honneur d'accorder aux
voyageurs des lettres d'admission à toutes les mangeries.
Chez les Grecs, les esclaves lavaient les pieds de l'étran-
ger ; on le frottait, on le parfumait , on faisaitdes iibationt..
Chez les Hurons , s'il se présente harassé par la fatigue,
on chaulfe une hutte comme une étuve et il y reçoitun bain
de vapeur.
L homme égaré dans le Chili , qui se couche près d'une
cabane qu'il a enfin découverte et dont il ne veut pas réveil-
ler les lutbilans, tjuuvera le matin à son réveil toute la fa-
LITTÉRATURE. 01
mille, jusqu'aux chiens, couchés en cercle autour de lui;
ces bonnes gens croient devoir veiller ainsi à sa sûreté.
Dans sa maison , à l'ombre des bosquets qui Fentourent ,
le Taïtien reçoit, traite Tétranger. On étend des feuilles de
bananier pour lui servir de siège ; sur d'autres feuilles , ou
lui offre des fruits , d'autres mets.
Et lorsque la nuit succède au jour , la fille de la maison
vient s'offrir pour partager sa couche , tandis que ses parens
entonnent le chant d'hyménée.
On a vu des Indiens de Santa-Fé offrir à des prisonniers
anglais leurs demeures , demandant la préférence ; les filles
pansaient les blessures , on faisait des efforts pour leur pro-
curer un bon repas. C'était l'hospitalité des peuples sauva-
ges jointe à la charité de Tévangile.
Chez uji peuple cafi-e , la taxe du bétail ue se prélève
point lorsqu'il s'agit de traiter un étranger.
Chez d'autres Cafres, l'étranger reçoit du roi un bœuf eu
présent. Cette coutume est supportable dans un désert.
Il n'y a si petit village sumatranais qui n'ait son balli ou
maison du voyageur.
Un Brasilien se ferait hacher pour celui qui lui demande
asile.
L'ennemi le plus invétéré est en sûreté sous la tente de
l'xVfghan comme sous celle du Bédouin 5 dans chaque village
beloutchi, il y a une maison où l'étranger peut vivre en sé-
curité au milieu de ces brigands.
Le Maure, lui aussi, est hospitalier, mais pour ses co-
religionnaires. Si le voyageur a assisté à la prière du soir , on
le régale avec profusion; les mets , posés sur une natte, lui
sont présentés par l'Arabe lui-même : cependant chaque
jour ou diminue la portion jusqu'à ce qu'il décampe. C'est
traiter en Bédouin.
Chez les Lampongs , rhosjtitalité , c'est une o»tentation ,
un luxe. L'hote est traité avec profusion , abondance ,
somptuosité ; la porcelaine , les serviettes cramoisies attes-
tent plus l'orgueil que la charité du maitre.
Chez nous , l'hospitalité c'est trafic ; on a des temples ou
les étrangers sont reçus , traités , fêtés comme bon leur
semble; ces temples . ce sont nos auberges ; il s'agit seule-
92 REVUE ÛR i?Ar.IS,
ment ilo se miuiii' d'argent : heureux celui qui Je peut. C'est
sur le plus ouïe moins que riicpitalité se mesure: on trouve
chez nous des bienfaisans^ des charitables , il n'y a plus
Ahospiudicrs.
P. HE^^EoulK.
^istokt
SAI?ÎTE AFRE, COURTISANE
Nous aimons f(jrt les romans ; c'est aujourdhui la seule
littérature qui ait la vogue. On me saura donc gré , j'espère,
d'indiquer à mes contemporains un roman du plus grand
intérêt , qui peint l'humanité j>endant plus de huit
siècles consécutifs , décrivant tous les pays , toutes les
époques, tous les états de la société aussi vaste et aussi
varié que le monde et que Ihistoire du monde ; roman
historique , roman passionné , roman fantastique et mer-
veilleux , où tous les caractères , tous les esprits , tous les
sontimens , toutes les idées de l'homme sont en jeu ; roman
admirable en ceci surtout , qu'il a une profonde unité avec
une diversité infinie , auquel enfin je ne sais qu'un défaut,
c'est qu'il est en cinquante volumes in-folio. Ce roman ,
c'est la Vie des maints, ce sont les Jeta sanctoi^m , le re-
cueil des boliandistes. Voici un chapitre de ce roman , que
je prends la liberté de mettre sous les yeux du public, en
raccompagnant de quelques commentaires. C'est le récit de
lu conversion d'une courtisane delà ville d'Augsbourg en
Bavière, au quatrième siècle de notre ère.
Le christianisme a beaucoup fait pour la femme et sur-
tout pour la femme pécheresse ; il lui a enseigné qu'elle
j^ouvait serekner par le repentir j il lui a dit qu'elle pouvait
être purifiée de ses fautes; il la ramenée à l'honneur , en
lui rendant un peu d'espoir. Ce fut une grande nouveauté
dans le monde que cette doctrine de pénitence et de régé-
nération. L'antiquité n'avait rien de semblable.
94 REVUE DE TARIS,
Prenons en effet dans la société antique une courtisane ,
Phryné , Aspasie ou Laïs : supposons que, dans un instant
de fatigue , de dégoût, de dépit, il lui vienne une pensée
de repentir. Elle voudrait reprendre une vie meilleure ;
elle voudrait se relever de son abaissement. Comment fera-
t-elle?Quel appui trouvera-t-elledans les doctrines et dans
les institutions de sa patrie? Le sacriBce de ses anciennes
passions , sa rupture avec le vice , qui est-ce qui les con-
sacrera ? Qui est-ce qui les promulguera avec autorité ? Qui
est-ce qui ordonnera à tout le monde , au nom du ciel ,
d'honorer et de respecter le repentir de Phryné? Personne,
assurément. Il n'y a point , dans la société grecque et ro-
maine, d'institution qui régénère les âmes ,• point de doc-
trine qui consacre le repentir et lui donne force de loi. Si
Phryné veut se repentir et quitter ses amans, si elle a assez
d'énergie pour persévérer dans ses résolutions de sagesse ,
c'est fort bien ; mais cela la regarde ; la société ne s'en oc-
cupe pas. Si on insulte Phryné repentante , eh bien! elle a
une action en injures contre son offenseur; la loi protège
tout le monde , Phryné repentante comme Phryné coupable.
Le repentir , encore une fois , chez les anciens , ne trouve
point d'appui dans les institutions et dans les doctrines. Il
est laissé àlui-mème. On nelencourage pas ; on ne l'interdit
pas ; on ne le protège ni ne le persécute. Il y a bien dans
les mystères quelques traces d'une doctrine de pénitence et
d'absolution religieuse, mais ce n'est point quelque chose
de populaire et d'accrédité.
Maintenant voyons la société chrétienne. Prenons aussi
une courtisane ; mettons-lui au cœur une idée de repentir ,
un caprice de vertu. Ne voyez-vous pas avec quelle ardeur
cette idée fugitive , ce caprice d'un instant , la religion va
s'en emparer ? Voilà une femme qui dit : J'ai péché ; mais
je me repens ! Au nom de cette seconde parole , les souve-
nirs de la première s'effacent. La société chrétienne a trouvé
le moyen de marquer d'un sceau particulier et d'affermir ,
en l'honorant, la moindre pensée de vertu, le moindre
accès de sagesse.
Ahisi dans la société chrétienne , appui , secours , en-
couragement , donnés à tous les bous sentimens , à toutes
LITTÉRATURE. 95
les bonnes inspirations. Dans la société antique, indiffé-
rence et délaissement ; le repentir y est abandonné à ses
propres forces.
L'histoire de sainte Afre va servir de preuve à ces ré-
flexions. Afi'C était une courtisane , joyeuse . insouciante ,
comme le sont ces femmes. Le polythéisme d'ailleurs jetait
sur les courtisanes je ne sais quel vernis religieux; la pros-
titution , c'était le culte des Vénus. Afre , fille d'une Chy-
prienne , née dans l'île de Vénus , consacrée par sa mère
au culte de Vénus , Afre était , j'imagine , la Phryné et
l'Aspasie de la ville municipale d'Augsbourg, en Rhétie.
C'était chez elle que soupaient les jeunes Romains qui ve-
naient s'ennuyer à Augsbourg , sous le titre de préteurs ou
de préfets des soldats , n'ayant d'autre occupation que leur
fortune à faire aux dépens de la province , d'autre plaisir
que la maison d'Afre , la fille de Chypre , qui les aidait à
ruiner les provinciaux.
C'est chez elle qu'au temps de la persécution de Dioclé-
tien l'évêque Narcisse et sou diacre Félix entrèrent, sans
le savoir , cherchant un refuge contre leurs ennemis. Afre,
dit la légende , croyant que les deux voyageurs étaient des
hommes enflammés dimpurs désirs , apprête un souper et
prépare toutes choses , ainsi qu'elle avait coutume de le faire
en pareille occasion 5 mais l'évêque s'étant approché de la
table, se mita prier et à chanter le Seigneur. Afre, stupé-
faite de ces paroles , qu'elle n'avait jamais entendues , lui
demanda qui il était, et elle apprit qu il était évêque. Aussi-
tôt elle tomba à ses pieds eu disant : « Seigneur , je suis
indigne de vous recevoir , et dans toute la ville il n'est pas
une créature plus avilie que moi ! Je ne suis pas digne de
toucher le bord de vos vêtemens. «
L'évêque lui répondit : t< Ne craignez rien; le Sauveur,
mon Dieu , a été touché par des mains impures , et il est
resté sans tache. Ne vois-tu pas la lumière du soleil qui
éclaire les cloaques et les lieux immondes, et qui cependant
remonte au ciel aussi pure qu'elle en est descendue ? Ainsi,
ma fille ', recevez en votre ame la lumière de la foi , afin
que, purifiée de tout péché, vous puissiez vous réjouir de
m'avoir reçu dans votre maison, w Afre lui dit ;« Hélas! j'ai
96 REVUE DE PAUS.
commis plus de péchés que je n'ai de cheveux ! Comirrenl
puis-je laver tant de souillures ? « Narcisse répondit :
«Croyez ! recevez le baptême ! et vous serez sauvée, n
La légende ne donne que les traits principaux du dialo-
gue entre Tévêque et la courtisane. C'est à nous de péné-
trer par imagination dans les détails de cette scène singu-
lière, de ce chrétien persécuté entrant la nuit dans cette
maison inconnue , la méprise de la courtisane , Tétonneraent
de révêque , Témotion qui saisit cette malheureuse en ap-
prenant qu'elle a chez elle un évêque chrétien , un honimc
pur entre tous, quelqu'un qui , chez elle . prie, parle de
Dieu et du salut des pécheurs ! Elle se prend en mépri.s ,
en horreur; alors la pitié vient à Tévêque en voyant cette
Madeleine pénitente : il la rassure, il lui parle de la pureté
du Christ qui peut purifier toutes les souillures : elle peut,
si elle veut , se relever de ses fautes ; elle peut être sau-
vée !
Être sauvée ! ne plus être une misérable ! ne plus vivre
de mépris et de honte ! voilà l'idée qui transporte de joie
cet malheureuse : elle appelle les filles qui habitaient avec
elle et partageaient sa vie infâme ; elle leur montre avec un
pieux respect cet homme, cet étranger assis au foyer !
« Cet homme qui est venu vers nous est un évêque des
chrétiens ! et il m'a dit : Si vous croyez au Christ et si vous
êtes baptisée , tous vos péchés vous seront remis ? Qu'en
pensez-vous ? « Digna , Eumenia et Euprepia lui répondi-
rent : «"Vous êtes notre raaîti-esse ; nous vous avons suivie
dans le vice , comment ne vous suivrions-nous pas dans le
pardon de nos péchés ! «
Je serai puiifiée de mes péchés ! voilà le mot qui entraîne
Afre vers la foi chrétienne ; c'est ce mot qu'elle répète à ses
filles , c'est ce mot qu'elle répète h sa mère Hilaria , quand ,
le matin , après une nuit passée en prières entre l'évêque
et les filles, elle va prier sa mère de cacher le saint évê-
que. « L'évêque m'a dit avec promesses : « Je vous ferai
chrétienne, et toutes vos fautes vous seront pardonnées! »
La mère entendant cela : fs Puisse Dieu m'accorder ce bon-
heur ! « dit-elle pleine de joie. Afre lui dit : « Ainsi à Irt
nuit je vous ramènerai. — Oui , dit la mère, ci s'il s'y relu-
LITTÉRATrRE. 97
sait . tu le supplieras ! >^ Lorsque le soir fut venu , Afre pria
Narcisse de venir, et elle le mena dans la maison d'Hilaria.
Dès qu'il fut entré, ce fut une s^'ande joie, tellement d'Hilaria,
pendant trois heures , tint embrassés le genoux de Tévèque,
en disant : « Je vous en supplie , Seigneur ! faites que je
sois aussi purifiée de mes. péchés ! «
C'est là le sentiment, c'est là l'idée qui change Tame
d'Afre , de ses Biles , de sa mère ; et , songeons-y bien , il
n'y a rien de si naturel. Les malheureuses ont toujours été
mépriséçs , et méprisées dans Tamour, là où le mépris est
le plus poignant ! Elles n'ont jamais été aimées qu'avec mé-
pris; elles vivent de mépris , c'est le mépris qui les nourrit ,
et tout à coup un homme vient dans leur maison qui leur
dit que leurs péchés leur seront rerais , quelles peuvent
retrouver le respect , l'honneur! quelles paroles dans cette
maison ! et comme elles doivent rafraîchir ces âmes flétries!
N'être plus infâmes , n'être plus méprisées , quel avenir !
quelle vie nouvelle! Songez combien il y a peu de choses
qui puissent émouvoir ces femmes! Richesses, plaisirs,
tendresse même , s'il y eu a sans estime , tout leur a été
promis mille fois 5 mais Ihonneur . mais la pureté comme
au jour de leur naissance, voilà la parole imprévue, voilà le
mot miraculeux quiles bouleverse et qui les fait chrétiennes !
Cependant la conversion ne se fait pas sans quelqu'obsta-
cle. Au moment où le saint évêque priait pour ces femmes ,
un démon apparaît sous la forme d'un Egyptien plus noir
qu'un corbeau, nu, le corps tout couvert de lèpre vive; il
poussa un mugissement et dit: u Saint évêque Narcisse,
qu'y a-t-il entre toi et moi ? Et qu'as-tu à démêler avec mes
servantes, qui ont toujours été de mon domaine? Ton Dieu
n'aime que les âmes pures et les corps sans souillure : ces
femmes m'appartiennent; elles ne peuvent être à un autre.
Me voit-on jamais entrer où règne la chasteté ? Pourquoi
donc ton Dieu veut-il entrer ici , où tout est souillure ,
corps et ame ? «
Alors l'évêque lui dit : u Je t'ordonne, esprit immonde,
de répondre aux questions que je vais t'adresser. Dis-moi ,
damné, tu sais que Jésus-Christ de Nazareth, notre Sei-
gneur , a été garotté, flagellé , conspué , couronné d'épines,
2 o
98 REVUE DE PARIS.
moqué , lié , abreuvé de fiel et de vinaigre , attaché à une
croix , qu'il est mort et a été enseveli , et que le troisième
jour il est ressuscité d'entre les morts. Sais-tu tout cela?
— Je voudrais bien ne pas le savoir , répondit le démon;
car de l'heure qu'il a été crucifié , notre prince a fui devant
sa face. «
L'évêque Narcisse reprit : « Dis-moi, en quoi a péché
Jésus-Christ , notre Seigneur , pour tant de souffrances ? «
Et le démon répondit : « Il n'a jamais péché.
Uèuêque Narcisse. — Et celui qui n'a jamais péché , pour-
quoi a-t-il tant souffert ?
Le Démon. — Il n'a pas souffert pour ses péchés , mais
pour les péchés des hommes.
L'évêque. — Ta condamnation est sortie de ta bouche ,
esprit immonde. Puisque tu sais que Jésus-Christ, notre
Seigneur, a été mis à mort, non pour ses péchés, mais
pour les péchés des hommes , retire-toi donc de ces femmes ;
car il a souffert aussi pour elles , qui ont eu recours à la foi
et à la grâce.
Le démon. — La loi enseigne de ne point s'approprier
le bien d'autrui. Toi qui es saint , pourquoi me prends-tu
ce qui m'appartient? Pourquoi m'enlèves-tu les âmes que
j'ai gagnées?
L'éuêque. — Tu es un voleur; tu as volé ces âmes à Dieu ,
leur créateur : je te traite donc comme un voleur, et je
rends à Dieu sa créature.
Le démon. — Et moi aussi je suis sa créature î Rends-moi
donc aussi â mon créateur !
L'é^^êque. — Tu as confessé toi-même que le Christ avait
souffert pour les pécliés des hommes. Si, comme il a fait
pour les péchés des liommes , il avait souffert pour les im-
piétés des démons , je te rendrais à ton Créateur.
Le démon. — Aie pitié de moi! et donne-moi au moins
une seule ame !
L'éi^êque. — Et si je te la donne, qu'en feras-tu ?
Le démon. — Je m'en emparerai après avoir tué le corps.
L'éuéque. — Demain matin , aux premiers rayons du
jour , je te donnerai pouvoir de faire cela.
Le démon. — Jure-moi devant ton Dieu que tu me don-
LITTÉRATURE. 99
neras une arae enfermée dans un corps , afin que je m'en
empare.
L'éi^êque. — Devant mon Dieu , je jure que je te don-
nerai une ame enfermée dans un corps buvant et mangeant,
dormant et veillant.
Le démon. — Laisse-moi rester ici cette nuit!
L'éuéciue. — Si tu peux rester avec nous , reste !
Le démon. — Si tu n'élèves pas tes mains vers le ciel, si
tu ne glorifies pas ton Dieu en chantant, je puis rester.
L'évêque. — Rien pour toi , esprit immonde ! Je me pros-
ternerai devant le Seigneur : ces femmes aussi fléchiront
le genou devant Dieu pendant la nuit entière, et nous
chanterons ensemble ses louanges. »
Alors le démon poussa un hurlement affreux et disparut.
Je ne sais si c'est folie de ma part j mais le démon com-
mençait à m'intéresser. Ce n'est pas seulement parce qu'il
sait bien son catéchisme et qu'il répond pertinemment aux
questions de Tévêque : il m'intéresse surtout quand , lais-
sant là l'argumentation dialectique qui lui réussit mal , il
cherche à émouvoir l'évêque et s'écrie avec une si profonde
tristesse : Et moi aussi je suis la créature de Dieu; rends-
moi donc à mon créateur! Pauvre démon , qui n'a pu s'ac-
coutumer à l'enfer , que le mal qu'il a fait sur la terre , seul
plaisir qui lui soit permis , n'a pas pu consoler de sa chute ,
qui se souvient du ciel et de son bonheur , qui voudrait
être rendu à Dieu , démon repentant qui s'humilie et que
l'évêque convertirait aisément, jimagine , s'il voulait s'en
donner la peine. Rebuté par l'évêque , le démon revient à
son caractère de diable , et demande que par pitié au moins
l'évêque lui abandonne une ame , une seule , une petite
ame : l'évêque le lui promet. Alors le démon demande une
autre grâce, c'est de rester encore une nuit dans la maison
d'Afre. La nuit , c'est un temps de triomphe pour notre
démon de l'impureté : l'évêque le refuse , et le diable dis-
parait enfin. Mais le lendemain , au lever du jour, il vient
chercher l'ame que l'évêque lui a promise.
V- Qu'il te souvienne , saint évêque , du serment que tu as
fait devant ton Dieu! donne-moi une ame, que je tue son
corps et que je l'emporte. » Le saint évêque Narcisse ré-
100 REVUE DE PARIS.
pondit : « Et toi, jure-moi, au nom de mon Dieu , que tu
tuerys aussitôt celui que je livrerai en ton pouvoir , et que
si tu ne le tues pas , tu veux être précipité dans Tabime. »
Et le démon lui dit : c» Par celui qui nous a vaincus avec
notre prince , je ne serai pas précipité dans Tabimej car j-e
tuerai aussitôt celui que tu auras livré en mon pouvoir. »
Et Févêque Narcisse lui dit : ^i Va donc auprès de laFon-
taine des Alpes-Juliennes dontpei'sonne ne peut boire Teau
ni homme , ni troupeau , ni bête sauvage , à cause du dragon
qui habile dans cette fontaine, et dont le souffle donne la
mort. Va , tue ce dragon et empare-toi de son ame. >> Alors
le démon s'écria en disant : « O évêque menteur ! Il m'a en-
gagé par un serment à tuer mon ami le dragon de la fon-
taine, et si je ne le tue pas , il me précipitera dans l'abîme. »
Le démon se résigna donc : il tua le dragon et la fontaine fut
libre, à l'usage de tous , jusqu'à nos jours.
Une fois le démon vaincu , la conversion se fit , et Afre
fut baptisée avec ses filles et Hilaria sa mèi'e.
Dans les légendes , le démon joue ordinairement un rôle
important, quoiqu'il finisse toujours par être vaincu. Ces
apparitions , aujourd'hui , nous semblent de pures fantaisies
d'imagination , des visions de moines superstitieux : qu'il
nous soit permis de faircà ce sujet une réflexion. Toutes les
fois que l'homme lutte contre ses passions et qu'il s'efforce
d'en triompher , n'est-il pas vrai qu'il s'engage en quelque
sorte un dialogue entre ses bons et ses mauvais sentimensP
Voyez les monologues denos tragédies : c'est le'dialogue des
passions entre elles , les mauvais sentimens argumentent
contre les bons.
Video meliora proboque;
Détériora seijuor ,
dit Médée. Elle se sent entre son bon et son mauvais génie ,
et elle cède au mauvais. Le démon, dans la Vie des saints,
représente les passions qui luttent et qui résistent. Encore
une ame, dit le démon à l'évêque Narcisse j donne-moi en-
core une ame! ce sera la dernière! Que nous dit sou\cnt
la passion au moment où nous voulons revenir à la vertu ?
LITTÉRATUUE. 10 1
Encore un péché , et ce sera le dernier! Voilà comme il faut
entendre, dans la Vie des saints , cette apparition du dé-
mon ; c"est la personnification de la passion qui lutte contre
la vertu.
Le démon de l'impureté lutte, dans Tamedesainte Afre,
contre la pureté de la foi chrétienne. Cette fantasmagorie
n'est que le dialogue entre ce qu'il y a de bon et ce qu'il y
a de mauvais chez nous. Au lieu d'expliquer froidement
cette luttepar des réflexions, au lieu défaire une minutieuse
description morale de l'état de Tame , au lieu de dire : elle
flottait entre le bien et le mal, et ne savait auquel céder;
ces moines, ces légendaires, grossiers rédacteurs c|e la \ ie
des saints, ont pcjsonnifié hardiment, sous la forme du dé-
mon , cette résistance nécessaire des mauvais penchans. Au
lieu de faire une analyse métaphysique des passions . ils les
ont mises en action et en drame.
SA1^T-MAKC-GIRARDIN.
LE PESTIFÉRÉ.
CHRONIQUE PARISIENNE (1597).
Autrefois toute espèce de maladie épidémique était dé-
signée par le nom général de peste ou contagion , et les me-
sures sanitaires ne se modifiaient pas selon la nature de
l'épidémie régnante : le seizième siècle ne semble guère avoir
montré plus d'expéiùence judicieuse que le quatorzième , et
le trousse-galant fut traité à peu près comme la peste noire;
il est vrai que la médecine, avouant son impuissance, lais-
sait à la police le soin difficile de combattre un fléau dont
l'origine restait toujours inconnue. Cette police devenait tra-
cassière et vigilante , pour se rendormir dans une funeste
incurie , dès que les ravages du mal avaient cessé. Ainsi
durant le seizième siècle si fertile en désastres, époque de
révolutions religieuses et politiques , on ne compte pas moin s
de dix épidémies qui désolèrent Paris , depuis celle de i522
jusqu'à la dernière en i5gQ, on \i\utot la même pestilence
reparut plusieurs fois , favorisée par les conditions physi-
ques et morales de la ville , foyer perpétuel d'infection ,
cloaque de rues fangeuses et amas de maisons putrides où
ne pénétraient pas l'air et la lumière. C'était une mortalité
cHiayante que vingt cimetières hideux développaient dans
l'atmosphère en miasmes morbifiques. On vivait pourtant
alors jusqu'à cent ans, quand on pouvait.
Dans le courant de Tété de Tannée 1097 , où Paris rcspi-
raità peine au sortir d'une violente épidémie qui avait rendu
des quartiers dései'ts, maître Oudinet Pinçon, barbier, alla
de bon matin visiter son voisin et client Jacques Rouault,
drapier-chaussetier, demeurant rue delà Vieille-Diaperie,
LITTÉRATURE. 103
nu coin du cul-de-sac Sainl-Barthélemy, vis-à-vis Téglise
Saint-Pierre-des-Arcis , dans une des vingt-quatre maisons
que Philippe-Auguste avait confisquées sur les juifs en ii83
et concédées aux drapiers de la confrérie de la Nativité de
Notre-Dame. Cette maison, dont la boutique occupait le
rez-de-chaussée sombre et humide , surplombait la rue
avec ses trois étages à encoignure ou cornier sculpté d ara-
besques et avec Tauvent cintré de son pignon enfumé j \ou-
uroir , qui devait son nom à une large fenêtre ouverte
sur la rue et servant de montre aux marchandises élevées
en piles pour tenter les chalands , s'enfonçait dans les pro-
fondeurs ténébreuses d'une arrière-boutique qui recevait
plus de jour par la porte que dune cour exiguë, encombrée
de ballots et de lapins.
C'est dans ce bouge puant et malsain que le maitre du lo-
gis avait élu résidence pour laisser le premier étage à sa fille
Anne et les deux autres à des locataires qui communiquaient
avec le magasin au moyen de Tescalier noir et vermoulu où
il fallait grimper a t^Uons pour atteindre le haut de la mai-
son. Jacques Rouault, drapiei'-chaussetier de père eu fils
depuis plusieurs générations, était veuf, âgé, paralytique
et goutteux , ce qui nlniiuait pas agréablement sur sou ca-
ractère et son humeur; aussi passait-ii pour un être insocia-
ble, fâcheux , colère , avare, entêté et coriace, n'aimant que
sa fille et son compère Oudinet Pinçon le barbier, bien qu'il
gourmandàt l'une volontiers , et se querellât toujours avec
l'autre. Il avait été fougueux ligueur, et détestait les roya-
listes comme les huguenots. Il n'était pas plus facile dans
les relations de commerce, et s'obstinait à maiuteuLr 1 an-
cien tarif, ainsi que les anciens privilèges de sa coutrerie
qui se distinguait par son patron et ses statuts de celle de
Saint-Nicolas , composée des drapiers de la Halle-aux-draps :
il vouait à ceux-ci une haiue implacable , qu'il tenait de ses
ancêtres, et les traitait d'ignares en matière de chausses,
les accusant d'avoir volé son métier, le plus noble, et le
plus honoré après celui de changeur; il avait pris racine
dans cette rue de la Draperie, qu'il regardait comme le ber-
ceau de son industrie, et il s indignait de voir ses con-
frères céder la place aux barbiers pour aller s'établir à 1 ex-
104 REVUE DE PARIS.
trémité tic la rue Saint-Honoré, qui s'appelait la rue de la
Chausseterie.
Jacques Rouault était une grosse panse d'homme que la
goutte et la paralysie enchaînaient habituellement dans un
fauteuil massif dont il ne se levait pas pour donner des ordres
à son commis Robin, qu'il endoctrinait d'une voix de taureau,
lorsque Tacheteur contestait Taunage ou la qualité du drap.
Sa lai'ge face immobile changeait du pâle au rouge vif, sitôt
que la moindre contrariété fouettait le sang au cerveau 5
dépais sourcils grisonnaient au-dessus de ses yeux sembla-
bles à des vers luisans, et sa moustache tombante se mêlait
noire à sa barbe blanche, par une singularité qui n'était
point due au hasard, mais à la teinture dont iloigu;tit cette
moustache de ligueur; on eût dit une vieille chouette, a le
voir assis dans l'angle le plus obscur de sa cellule, vêtu
d'une houppelande fourrée , malgré la chaleur de la saison ,
les doigts errant autour d'un chapelet et les regards fixés sur
une image de la Vierge.
Le boniiomme Oudinet Pinçon, au contraire, avait con-
servé dans un âge avancé la vivacité d'esprit et de corps
qui manquait à son voisin ; il était bien pris en sa petite
taille 1 et sauf les rides de sou visage encore riant et allègre .
on l'eût regardé comme le frèie de son fils ; sa barbe même
avait gardé sa couleur rousse, et son front dégarni de che-
veux ajoutait une expression de franchise à son air malin,
tellement qu'on ne savait lequel croire de son front chauve
ou de sa bouche pincée et de son œil émérillonné ; il parlait
bref avec explosion, et marchait en sautillant, sans jamais
demeurer une minute en repos ; ses idées et ses discours
n'avaient pas plus de suite que ses actions en apparence,
mais il ne déviait jamais du but qu'il se proposait, et triom-
phait des obstacles par mille inventions que lui suggérait la
circonstance. Il ne se décourageait point dans une cntrcjjrise,
si ardue qu'elle pût être, et personne n'eût égalé son adresse
d'imagination. 11 avait donc résolu la veille de marier son
fils Christophe à la fille du drapier, et, par cette alliance,
de s'approprier la maison de Jacques Rouaull.
La conférence qu'il eut à ce sujet le soir même n'avait
pas clé heureuse, cl le goutteux avait repoussé bien loin une
LITTÉRATURE. 105
proposition qui tendait à mctainorphoser roiivroir de ses
pères en officine de barbier. Il ferma rorcillc à des offres de
mariage qui ne flattaient ni son intérêt ni sa vanité. Il fut
de glace aux raisonneniens comme aux prières, et finit par
éclater en jurant , lorsque maitre Pinçon, exalté par ses rê-
ves de gloire et de fortune, lui représenta louvroir clos par
un vitrage , les panneaux peints en azur, et l'enseigne héral-
dique des chirurgiens-barbiers : limage de saint Cosme et
îaint Damien , avec les trois boites ou bassins. Le drapier ,
indigné, reprocha durement à son ami de prétendre , lui
simple barbier , empiéter sur les attributs des chirurgiens
jurés. Le barbier riposta en rappelant d\m ton aigre-doux
à Jacques Piouault que lui-même n'était pas drapier juré
sous le patronage de saint Nicolas. Une discussion fort ani-
mée suivit cette épigrammc , et ne se termina que par la re-
traite du compère Pinçon, qui remit la bataille au lendemain
et se promit de remporter.
— Bonjour , bon an , bonne santé, mon compère , dit le
barbier qui entra impétueusement dans la boutique du dra-
pier et secoua les chausses pendues aux poutrelles du pla-
fond; quoi de nouveau? rien?
— Chausses bouffantes à Tespaguole, crevées et tailladées
de satin, — répondit Robin qui bâillait aux mouches en at-
tendant la vente , — et la goutte endiablée de messire mon
maitre.
— Robin, cria le goutteux s'agitant sur son siège, d où
vient ce débat impertinent à propos de chausses ? Suis-je un
drapier de Saint-Nicolas , qu'on cherche noise àm^sétofles?
Par la double croix !
— Holà! est-ce affaire de jurer si dru? interrompit Pm-
çon qui parut habillé de sa cape bleue moirée des taches de
sang et de savon ; la goutte a-t-elle bien joué son rôle , et
tracassé de la tête aux pieds?
— Nenni , des pic»ls h la tête ,1a vilaine ; si bien quejen
suis encore coiffé , et vous venez à point pour me soulager
d'une saignée - voisin : çà , votre lancette , je vous prie .-*
— Un moment , je vous ordonne , maitre quinteux :
baillez-moi à tater votre pouls, et conférons de sens plus
rassis qu'hier à la veillée , s'il vous en souvient.
106 REVÏE DE PARIS.
— Il me souvient trop de votre folie , et vous moquiez ,
je pense ; donc ,ne recommençons la dispute et la fâcherie ;
guérissez-moi plutôt là où n'auraient pouvoir les plus beaux
signes de croix.
— Assurément, je vous guérirai en galant compagnon ;
mais je veux reprendre notre propos touchant le mariage de
nos enfans et la cession de cet hôtel : soyez de meilleur
entendement.
— Soj^ez de meilleure raison à votre tour , ou la peste
vous étouffe! Étes-vous hérétique ou insensé de présumer
que la draperie se puisse allier à la barberie ? Gardons
mieux notre état.
— Sire Jacques , vous êtes un ingrat outrecuidé ! Vous
ai-je pas sauvé corps et biens , quand monseigneur le roi
Henri rentra dans sa bonne ville après la ruine de la ligue
espagnole ?
— Oui-dù , par les merlettes de Lorraine , vous avez la
mémoire brève, sire Oudinet : qui vous a hébergé durant
le siège ? qui empêcha votre boutique d'être pillée et votre
personne d'être mise aux fourches? Mal vous fût advenu
de votre illicite attachement au Béarnais , et le quartenier
Gislcs Choart , mon bon confrère, voulait vous raser haut
et court.
— Patientez un peu, s'il vous plaît , la danse n'est pas
finie à celte heure , et messieurs du parlement font i-echer-
cher les ligueurs endurcis et incorrigibles , espagnolisés et
jésuitisés.
— Tout beau , cuidez-vous que le serpent de Genève ait
prévalu contre la croix de Rome ? Les fidèles catholiques
ont le cœur réjoui de l'approche des Espagnols qui tien-
nent Amiens et Ja Picardie.
— Par la lame de mon rasoir! ne comptez désormais sur
mon créait , lequel s'est accru l'autre hier par une barbe
faite h M. de Sourdis, qui a sa femmO maîtresse de M. le
chancelier de Chivcrny.
— Par la Nativité ! compère , n'apprenez onc à monter à
reculons les degrés d'une échelle de la très-sainte ligue? Je
m excuse de vous défendre comme otage et caution au tri-
bunal des Seize.
LITTÉRATt'RE. 107
— Si les Seize revenaient , on vendrait plus de chanvre
que de laine , voisin , et vous auriez le collier de Tordre
Saint-Clément. En attendant ce , mandez quelqu'un qui
vous délivre de votre goutte.
— Je manderai non plus un barbier languard pour toute
science , mais un chirurgien juré ayant diplôme et maîtrise.
Adieu vous dis : envoyez payer vos dettes et le prix du
drap que je vous vendis naguère ?
— Adieu, vous dis-je; je rapporterai ce di-ap de méchant
tissu que dédaignerait un drapier de la confrérie de Saint-
Nicolas. Vous paierez mes receptes au comptant , car votre
maison et ouvroir sont pour moi gages de médiocre valeur ;
demain, s'ilmagrée, ladite maison ne serait achetée qua-
rante écus au cours de 3 livres 5 sols ; possible est qu'on ne
l'estime pas vingt deniers , vous compris en la vente.
— En vérité, mon maître ?je vous dispense de marchan-
der mon fief. Un splendide hôtel à encoignure , double
pignon et arrière-cour , vive Dieu ! quarante écus , vingt
deniers ! Quarante fièvres quartaines plutôt et vingt dia-
bles à votre corps ! Invoquez le témoignage d'un expert-
juré , et si ma maison est estimée au-dessous de trois cents
écus d'or , je vous la baille en pur don et ma fille avec, par
ma foi !
— J'accepte ces conditions , messire , et vous en rendrai
bon compte ; je concède à vous , en toute propriété , mon
avoir et mes trois boites , en cas que votre maison vaille
demain quarante écus.
— Qu'ai-je affaire de vos boites ? Un drapier-chaussetier
exerce-t-il la phlébotomie ? Nonobstant , je ne retire pas
ma foi , et vous abandonne la fille, avec la maison , quand
celle-ci chéra à si bas prix.
■'— Partant, sans rancune, compère, jusqu'à la réussite
de notre gageure; ce sera demain, et je vous invite aux
noces de mon fils Christophe. Dieu vous maintienne en joie
et prospérité !
Cette gageure singulière , qui piquait au vif la vanité de
Jacques Rouault, équivalut à un traité de paix entre les
deux voisins , qui se séparèrent de belle humeur , chacun
se flattant tout bas de gagner son pari , le drapier surtout
108 REVrE DE PARIS.
qui croyait ne courir aucune chance. Il oublia même ses
douleurs de goutte pour calculer la somme que lui avait
offerte de sa maison le chapitre de Saint-Barthélémy ; il
riait encore de Fextravagance du barbier qui compromet-
tait sa fortune dans un pari ridicule , lorsque son arithmé-
tique fut troublée par un bruit de foule dans la rue et par
le mot de peste répété à haute voix ; il s'étonna d'autant
moins de cette rumeur que Fépidémie mal éteinte se rallu-
mait çà et là aux environs de THotel-Dieu , qui avait tou-
jours des malades isolés dans la salle du Légat. Cependant
la curiosiié plus que linquiétude le pressa de savoir ce qui
se passait, et il appela Robin de toute la puissance de ses
poumons : celui-ci ne répondit qu'à la troisième injonction,
et s'avança en tremblotant , les yeux égarés , le nez com-
primé dans sa main ; le tumulte augmentait aux alentours
de la boutique.
— Chien de royaliste! cria le drapier menaçant du geste
son commis qui reculait au lieu d'approcher; qu'est-ce
ilonc? va-t-on proclamer la sainte ligue ? faut-il convoquer
en armes les métiers , et tendre les chaînes des rues ?
— Nenni dà , messire , reprit Robin considérant son
maître avec des regards stupides ; ces malignes gens refu-
sent de me livrer passage, si je ne porte une baguette
blanche en main. Suis-je aussi pestiféré?
— Pourquoi cette baguette blanche ? Double traître , à
tous les diables ! A-t-on remis en usage les ordonnances de
la peste? Par la croix Dieu ! mon fils , serais-tu atteint de la
contagion ?
— Non, que je sache ; à moins que de vous parler je
gagne votre mal 5 or je n'entends demeurer ici jusqu'à
ce que vous soyez guéri ou nîort; donnez-moi congé de
partir ?
— Que je sois parpaillot et huguenot maudit si je com-
prends cette litanie ! As-tu peur de gagner la goutte qui me
met en purgatoire dessus la terre? Es-tu pas grièvement
malade ?
— Point ; mais vous-même êtes quasi-moiuant de la
peste ?
— Par Noire-Dame patronne ries chaussetiers ! c'est moi
LITTÉRATIRE lO^
qui ai la peste ? Qui dit cela ? Va-t-en quérir médecin ou
barbier ? Maître Oudinet, venez à mon aide ! oh ! la peste !
la peste !
Robin n'attendit pas que le drapier fàt auprès de lui pour
s'enfuir en courant et disparaître dans les groupes qui se
formaient devant la maison , sans se soucier des bourrades
qui l'invitaient à prendre la baguette blanche pour annon-
cer de loin ses rapports avec un pestiféré ; les cris , les ma-
lédictions et les coups l'eussent suivi plus long-temps si
Jacques Rouault n'avait point apparu blême et terrifié sur
le seuil de sa boutique : il s'était traîné hors de son fauteuil
où la goutte le retenait depuis des années ; l'effroi subit re-
donnait la force à ses membres impotens ; il sentait une
énergie inaccoutumée dans tout son être , et néanmoins il
se persuadait que la peste l'avait frappé à son insu ; il de-
mandait des secours au public qui s'écartait en silence ,
tandis que deux hommes en cape de serge noire avec une
croix blanche sur l'épaule lui barraient le passage en éten-
dant leurs bâtons blancs.
— Messire, dit l'un de ces valets delà peste, mettez-vous
au lit bien chaudement, devant que monseigneurle prévôt
de la santé amène un docteur qui soigne votre cas , allez
tôt vous coucher ?
— Êtes-vous certain que j'ai la peste ? répliqua le dra-
pier qui, ne remarquant en lui aucun symptôme alarmant,
avait conçu du doute; mon ami , ai-je mauvais visage , que
vous semble ?
— Vous avez la peste assurément , repartit le second
homme noir, puisque messire et sage maître Quentin Tour-
touin nous a requis de veiller aux ordonnances ; tâchez de
suer d'abord.
— Rentrez en votre logis , reprit le premier en agitant
sa baguette , aussi bien le voisinage s'émeut à votre aspect
et l'air empêchera votre guérison. Donc retirez-vous.
— Par la Sainte-Union! s'écria Jacques Rouault que ces
conseils entretenaient dans son erreur , avertissez un père
confesseur ! Gà, voit-on les progrès du mal à ma face ? à
boire ! j'ai le feu des Ardens ! Oudinet Pinçon viendra-t-il
point? vite il faut mo coucher ; car voici les frissons qui me
2 lo
110 REVUE DE PARIS.
sautent aux jambes. Ma fille! Anne chère ! je ne lui com-
muniquerai du moins la peste si je meurs !
La tendresse paternelle fut plus forte et plus spontanée
que l'amour de la vie; il sacrifia sa propre conservation à
celle de sa fille qu'il courut enfermer dans la chambre du
premier étage avec prière et ordre de ne point essayer d'en
sortir : ils se parlèrent à travers la porte , et Anna tout en
larmes ne parvint pas à vaincre l'inflexible volonté de son
père, qui la menaça de sa malédiction si elle persistait à lui
désobéir. Ce furent de touchans adieux et des douleurs mu-
tuelles que n'interceptait pas une fragile cloison que les bai-
sers ne pouvaient traverser. Enfin le drapier s'arracha mal-
gré lui à cette scène déchirante que le cœur voyait à défaut
des yeux, et redescendit pour se procurer les soins néces-
saires à son état 5 il entendit les sanglots et les gémissemens
de sa fille , l'émotion avait suspendu le cours de son sang
et de ses idées , il retomba accablé dans son fauteuil : la
goutte et la paralysie l'avaient quitté à la fois.
Il fut tiré de son anéantissement par les bonds d'un mar-
teau qui faisait retentir le volet de sa boutique ; il s'imagina
qu'on clouait sa bière et cette idée lugubre lui ôta presque
la faculté de se mouvoir; il écoutait le son prolongé des
clous s'enfonçant dans le bois , et le sang se congelait dans
ses veines ; il se leva pourtant et chercha d'un œil inquiet la
cause de ce martellement. Il vit les deux gardiens occupés
à clouer une grande croix blanche à sa porte, et , sans se ren-
dre compte de son dessein, il s'élança vers euxpour s'opposera
cette mesure de police.
— Par l'ame du bienheureux saint Clément ! dit-il en s ef-
forçant d'enlever cette croix qui figurait mal à côté de son
enseigne, éloignez ce signe de fâcheux présage ; autrement
nul n'achètera mon drap.
— Gardez d'y porter la main , interrompit l'un des opé-
rateurs : l'ordonnance de police défend d'ôter les croix qui
sont mises aux maisons où il y a contagion, sur peine d'avoir
le poing coupé.
— Vraiment ,reprit Jacques Rouault se résignant, on peut
guérir de la peste à force de remèdes , mais le poing coupé
ne saurait se réparer , quoi qu'on fasse.
LITTERATURE. 111
Le drapier interrogeait avec anxiété les développemeiis
de la maladie qu'il croyait ressentir; il se tàtait le pouls, il
examinait ses bras et sa poitrine pour y découvrir l'appari-
tion des pustules pestilentielles : il regardait son visage dans
un miroir de glace verte qui décomposait la couleur de son
teiut, il frissonnait de peur et attribuait ce frisson aux ra-
pides progrès du mal qui ne se montrait point encore; il ne
se coucha pas , tant il était impatient de voir quelques robes
de la faculté , ou du moins son voisin Oudinet qu'il invo-
quait du fond de lame en même temps que tous les saints
du paradis non moins sourds que le barbier : cependant la
boutique avait été fermée et l'affluence des badauds ne di-
minuait pas.
Le prévôt delà santé, maître Quentiu Tourtouin, arriva
tout essoufflé de sa résidence du cimetière Saint-Séverin , et
signala sa présence par une exhalaison suffocante de par-
fums, comme une momie embaumée : c'était un petit boi-
teux, louche et camus, qui marchait à la manière des canards
et maintenait son équilibre à Taide du bâton blanc avec
lequel il s'ouvrait une large route dans la foule la plus
épaisse. Son costume . pareil à celui de ses valets , res-
semblait à la livrée de la mort qui donnait un éternel
démenti à son titre honoriSque; car la santé ne résultait
guère de ses visites aux pestiférés : malgré les devoirs de sa
charge, il redoutait particulièrement la contagion qu'il
était appelé à fréquenter tous les jours et dont il vivait;
aussi ses mélanges de poix résine, de soufre, de genièvre,
de vinaigre et d onguens furent impuissans à le préserver de
1 épidémie en i63i , après quarante ans de transes et de pré-
cautions.
— Mon ami, dit-il au drapier en lui faisant signe de se
tenir à distance, honorable homme et sage maitre Jean de
Balzac , commissaire enquêteur de ce quartier , m'a sommé
d'aller vers vous , reconnaître votre cas et empêcher qu'il
se répande. Vous n'avez point encore la face charbonuée et
gâtée? Depuis quand la peste vous a-t-elle gagné? Le prêtre
est-il pas venu ?
— J'attends et attendrai jusqu'au trépas le médecin et le
prêtre , répondit Jacques Rouault avec abattement, la ma-
112 REVUE DE PARIS.
ladie avance d'autant , et déjà ma visière n'est plus nette ,
merci Dieu!
— Çà , reconfortez-vous , mon ami; j'en ai vu maint et
maint , à qui Dieu fasse paix, et je vous trouve bon air pour
un moribond. Je vais chasser l'infection pour ne la prendre
pas moi-même.
— Parle sang des Valois ! Est-ce vinaigre parfumé et dro-
gues préservatives que vous jetez de la sorte parmi mes
draps et autres étoffes de soie ? O les belles taches que vous
faites, déplaisant quidam ! Certes , vous saurez ce que coû-
tent ces pièces ouvrées de laine et soie, vous en paierez le
dommage qui est considérable ! Avisez la merveilleuse be-
sogne et comptez bien vos écus ?
— La peste vous étrangle, mon ami! Suis-je pas Quentin
Tourtouin, prévôt de la santé, et comme tel autorisé à tout
faire suivant le besoin? il vous souviendra de votre malveil-
lance. Enfans , ajouta-t-il en s'adressant à ses gens et respi-
rant du benjoin à grand effort de narines , emportez ces piles
de draps , chausses et marchandises à mon logis , afin qu'elles
soient bouillies et parfumées ?
— Quoi! bourreau , huguenot! s'écria le drapier qui bon-
dit comme_ une lionne à la défense de ses lionceaux \ quoi !
voleur, pillard, écorcheur ,tu oses me ravir mon bien! je te
ravirai le jour en revanche.. .
— Par le sang ! dit froidement le prévôt tirant de sa cein-
ture une dague pointue , arrière , sur ta vie ! furieux insensé,
ne t'oppose davantage à mes volontés et ne me touche du
doigt, sinon je te guéris de tous maux?
— Je suis ruiné et réduit à la besace ! répétait le pauvre
Rouault qui se replaça dans son fauteuil pour ne pas être
témoin du pillage que maître Quentin avait commencé en
«'emparant d'un rouleau de drap violet qu'il glissa sous sa
robe noire. Monseigneur, vous n'êtes pas un juif ni un cor-
saire? Je vous offre on don la plus riche pièce de ma drape-
rie, si vous n'attentez au demeurant?
— Ne vous inquiétez de notre honnêteté, mon ami; votre
ilrap vous sera restitué intact, après purification faite, mais
ne vous troublez les sens , crainte d'accroître le péril du
mal. Enfans, emportez jusqu'aux rognures et videz les ar-
LITTÉRATURE. 113
moires, car la laine attire et conserve l'infection. Ensuite
pourvoyez à laverie pa-^ é de la rue et arrosez abondamment
cette maison.
Jacques Rouault n'avait plus lesprit préoccupé d'une
imagination exclusive, et la peste perdait beaucoup de son
terrible prestige vis-h-vis un malheur plus pressant j il blas-
phémait ou gémissait , en se tordant les bras et s'arrachant
les cheveux. Il regrettait sa jeunesse robuste et intrépide:
il regrettait le temps de la ligue , quand il était dixainier
influent dans la Cité, quand il revêtait un harnois de guerre
et allait au pas du tambour; le découragement succéda
presque aussitôt à ces souvenirs de gloire et à ces velléités
de bravoure: morne, immobile et résigné, il prêtait lo-
reille au mouvement significatif qui avait lieu dans son ma-
gasin fouillé par dix hommes noirs sous les ordres du pré-
vôt de la santé; il ne tournait pas la tète, de peur de
rentontrer pour la dernière fois ses plus précieuses étoffes
à la merci des pillards , et de ne pouvoir supporter ce
spectacle insultant ; il se fut laissé mourir avec indiffé-
rence.
Tout à coup une trombe deau qui Tinonda par tout le
corps ranima chez lui le sentiment de l'existence: il se dressa
tout saisi et tout trempé, sans soupçonner la source de cette
douche que la température de juillet rendait moins désa-
gréable ; un éclat de rire étouffe dans le tumulte lui prouva
que Taspergeur malicieux avait bien visé et s'applaudissait
de son adresse peu charitable: une armée de gens toujours
empressés d'outrepasser les ordonnances travaillait à lenvi
au nettoiement de la rue et envoyait des torrens d'eau dans
la boutique du drapier, qui, par ses gestes éplorés et ses
lamentations, ne ralentit pas l'incroj'able activité des seaux,
des pots et même des seringues. Le rez-de-chaussée était
envahi par l'inondation qu'alimentaient tous les puits du
voisinage, et Jacques Rouault, ses habits mouillés en désor-
dre, recevait dans les jambes une cascade jaillissante: le
prévôt de la santé, debout sur une borne, dirigeait l'irri-
gation.
— Dieu me pardonne! ceci est le règne de l'antéchrist,
hurlait le malheureux drapier qui n'avait pas le loisir de
\ lo.
114 REVUE DE PARIS.
penser à la peste : ces huguenots me veulent noyer et en-
rhumer ! Trêve!
— Assez, mes amis, je suis content de vous, cria le pré-
vôt de la santé levant son bâton blanc; recordez-vous ce
soir d'allumer les feux , et maintenant allez à vos affaires, vu
que cette cohue propage l'infection.
Quentin Tourtouin se frotta les mains d'une senteur épicée
et les approcha de son nez pour dissiper la corruption de
l'air ; il s'agitait autour de la maison en homme d'importance ,
invectivait les gueux qui s'arrêtaient, et faisait circuler le
peuple avec sa baguette; il grondait tout haut que le méde-
cin nommé par le commissaire tardât si long-temps à paraî-
tre. Jacques Rouault, outré et suffoqué des vexations qu'il
éprouvait , s'était retiré dans son fauteuil avec la ferme^ré-
solution de n'en plus bouger que pour aller au cimetière ; il
avait les pieds dans l'eau et grelottait de tous ses membres ,
sans vouloir changer de vêtemens ni se mettre au lit : il lui
prenait enviede se venger en mourant du prévôt delà santé.
Cet état de stupeur et de rêverie maussade fut interrompu
par les bruits vagues des étages supérieurs où l'on roulait
des meubles , où l'on remuait des fardeaux , où se croi-
saient les pas et les voix ; ces bruits correspondaient à ceux
de la rue plus distincts et plus nombreux : c'était un tran-
sport continuel d'effets de ménage qui partaient du même
point ; on en chargeait des voitures et des chevaux : le peu-
ple murmurait sourdement, et le prévôt de la santé n'inter-
posait son autorité que pour ménager les deux côtés , bien
que l'affaire fût de son ressort; ou lui reprochait de veiller
mal à la police et de tolérer des abus qui exposaient la sû-
reté de la ville : ou Tinjuriait, on lui lançait des pierres et
de la boue , il y avait de part et d'autre cris , menace et ré-
volte.
Le drapier était si profondément affligé et passif, qu'il
ne tourna pas la tête pour voir ce qui se passait devant sa
boutique et dans sa maison j il ne se fut pas dérangé si on
eût enlevé l'une et l'autre. 11 attendait la mort plutôt que
les secours de la faculté et de l'église; il se raidissaitcontrc
la destinée , et l'extrême douleur avait produit lindiffé-
rcnce. La perle de sou drap lui était plus umèrc que celle
LITTÉBATLIU:. 115
(le la vie 5 et il maudissait moins la peste que t>on voleur.
Cependant le bruit continua si long-temps de haut en baset
de bas en haut ,quïl s'étonna de ne s'être pas encore étonné.
— Holà! par la Nativité, protectrice de nit;s chausses!
cria-t-il sans ouvrir les yeux, qu'est-ce donc? suis-je déjà
trépassé, qu'où prépare mes obsèques? Hé ! pourquoi ce
vacarme qui ne cesse ? Quel tracas on mène là-haut?
— Je n'y peux rien non plus que vous , reprit maître Queu-
tiou Tourtouin flairant un citron piqué de clous de girofle.
Mon ami , ne doutez de mon indulgence pour taxer Tamende
arbitraire que vous me devez...
— Quelle amende , méchant patelineur ? C'est toi qui
paieras l'amende et dépens , quand j'aurai traduit tes larcins
en cour de parlement. Mieux vaut la peste que toi et tes sup-
pôts, ver de tombeau!
— Mon ami, lisez les ordonnances par lesquelles il est
défendu de sortir des maisons où la contagion e^t, meubles ,
linge et bardes , avant quarante jours depuis la maladieces-
sée, et ce sur peine damende.
— Par la Sainte-Union ! qui songe à rien sortir hors de
mon logis , sinon vous qui saccagez ma draperie , noir cor-
beau de cimetière? Mais vous rendrez gorge et ame dessus
un gibet. Faites taire ces gens.
— Ce sont les habitans de votre maison qui déménagent
par les fenêtres avec échelles et cordages , par crainte de la
contagion ; ils auront fini tout à l'heure , mon ami. L'a-
mende sera pour vous , s'il vous plaît, de dix écus royaux
— Il me plaît de te soudoyer en bastonnades! Comment
mes locataires se sont enfuis sans acquitter leurs redevan-
ces? Les trompeurs ! je les eusse bien arrêtés , réprimandés
et tancés! Quand reviendront-ils?
— S'ils reviennent, s'entend, ce ne sera demain , vu que
la maison doit être fermée durant deux mois et purifiée par
les parfumeurs jurés , soit que vous mouriez ou guérissiez.
Baillez-moi l'amende de bon gré....
— Par notre image Notre-Dame ! c"est trop hardiment
railler mon infortune, beau sire aigrefin. Il ne vous suffit
de me tirer la laine , et encore vous excitez autrui à m'écor-
cher la peau. A la revanche !
161 REVUE DE PARIS.
Jacqucs Rouault , dont 1 indignation exaltée à chaque
nouvelle contrariété éclata enfin avec une énergie de jeune
homme , saisitune aune dans un coin , et en mesura les épau-
les de maître Tourtouin, qui lui ordonnait de se tenir à dis-
tance convenable , ce que faisait le drapier en redoublant
de vigueur, aux acclamations des spectateurs, qui riaient
de la mésaventure de ce tyran subalterne : ils'aperçutalors
que sa goutte et sa paralysie s'en étaient allées.
— Si nous étions au bon temps de la ligue, je te condam-
nerais au pilori, disait Jacques Rouault dont le bras infa-
tigable frappait en cadence. Que te semble delà correction
d'un pestiféré? Voyons qui de nous deux se lassera le pre-
mier? Avale ces joyeux horions , bosses , coups et la râte-
lée? Rendras-tu mon drap maintenant? Videz ces lieux,
marauds , et dites qu'on vend ici dauberie de bonne étoffe.
— Mon ami , vous irez en lliôpital de la rue des Vignes ,
au faubourg Saint-Marcel^ disait Quentin Tourtouinquiten-
dait le dos à cette rude aubade j vous paierez belles amen-
des arbitraires j vous aurez punition corporelle ; vous con-
naîtrez les hauts privilèges du prévôt de la santé..,. Çà, ne
battez si dru , mon ami , et ne vous échauffez de la manière,
peur de nous transmettre Tinfection.
Mais le drapier n'avait garde d'accorder un instant de
répit à son persécuteur , qui , craignant la peste plus que le
bâton , jugeala retraite prudente , et suspendit l'exercice de
ses fonctions. Dès qu'il eut quitté, tout meurtri, la bouti-
que avec ses valets , qui avaient reçu les éclaboussures de
cette grêle de coups , Jacques Rouault referma sa porte , et
s'apprêta , dans son fort, à soutenir un siège réglé. Il se
planta en sentinelle auprès de ses volets , et entendit avec
une joie de vengeance satisfaite les huées de la populace,
qui accompagnaient la fuite du malencontreux prévôt et de
sa bande.
L'absence de toute police faillit avoir de graves inconvé-
niens ; car quelqu'un ayant ouvert l'avis de commencer les
feux qu'on allumait en plein air à la nuit close , on tira des
maisons voisines la paille, le foin, le bois, les bourrées et
les rameaux de genièvre qu'on entassait dans la rue. Jac-
ques Rouault fut distrait de cesse récréation des badcauds
LITTÉUATrRE. 117
par la venue de son voisin Oudinet Pinçon , qui n'eut qu'à
se nommer pour être admis. Cette visite rendit au drapier
la conscience de sa maladie et l'espoir d'en être délivré. Il
fut même sur le point de lui jeter les bras au cou. Le bar-
bier avait Tair froid et austère d'un savant praticien. Il Ht
asseoir le patient dans le fauteuil , l'interrogea doctorale-
ment , et joua d'abord son rôle avec toute la dignité requise 5
mais il se dérida petit h petit au récit tragi-comique des tri-
bulations essuyées parle pestiféré 5 qui, au contraire, s'af-
fectait visiblement, demandait un prêtre, et faisait peine
à voir, les yeux éteints, la parole entrecoupée, la figure
décomposée et la respiration stridente.
— Vous ne mourrez cette fois , je vous jure, lui dit le
barbier en riant. Pour vous mieux soigner, compère, j'ai
prié messire le commissaire du quartier de m'élire médecin
de la peste , à vingt livres dégages par mois , et j'ai endossé
la croix blanche sans regrets , puisque nous logerons ensem-
ble jusqu'à votre entière guérison , qui viendra bientôt. Par
mes trois boites! pourquoi cette défaillance? La peste ne
vous tuera. Ce n'est rien que cette peste.
Oudinet Pinçon avait beau s'épuiser en allocutions ras-
surantes et amicales ; le pauvre pestiféré ne reprenait pas
ses sens , que lui avait ôtés une violente émotion intérieure,
qui se compliquait de colère , de fatigue , d'avarice et d'ef-
froi. Sa face était violette , ses lèvres pâles , ses paupières
fermées. Il gisait sans mouvement, sans pouls et sans ha-
leine. Le barbier ne perdit pas une minute, et , tirant sa
lancette, le saigna au bras gauche pour décharger la pléni-
tude du cœur. Lorsque le drapier revint de son évanouis-
sement, encore faible et tremblant, il trouva son ami occupé
à lui bander le bras , sans songer à la contagion ; il y songea
par un retour subit de mémoire , et voulut le forcer à s'éloi-
gner; mais celui-ci refusa de se garder du contact, qu'il ne
redoutait pas, et se moqua des terreurs attentives de son
compère , que la saignée avait remis aussitôt.
— Cette bienfaisante saignée vous profitera mieux pour
avoir tardé , disait Pinçon observant la couleur foncée du
sang. Merci de vos prévenances, mon maître, et croyezque
la peste ne me nuira non plus qu'à vous. Ladite saignée
118 REVDE DE PARIS.
empêchera seulement que durant quarante jours je puisse
vaquera ma profession sur le corps de personnes saines,
voire raser une barbe , à peine de 5oo livres d'amende , clô-
ture de ma boutique et perte de mon état.
— Le châtiment est moult sévère , reprit Jacques Rouault
qui se sentait plus dispos qu'avant sa maladie. N'appréhen-
dez-vous pas de respirer l'infection, et d'avoir la peste de
pagnie?
J'appréhende si peu votre mal que je me saignerais
tout à Iheurede la même lancette trempée en votre sang.
Donc ne vous troublez les humeurs, et buvez ce vei-re devin
en vous couchant tôt.
Le barbier fît sur lui-même l'épreuve de l'ordonnance,
à laquelle son malade se conforma sans difficulté, et tous
deux réitérèrent la dose en se portant une santé mutuelle.
Ensuite Jacques Rouault , que cette boisson fortifianteavait
achevé de ranimer, consentit à se mettre au lit, et maître
Oudinet, qui lui offrait son appui et son aide, fut émerveillé
en voyant que le goutteux paralytique marchait aussi gail-
lardement que lui. La peste avait fait un miracle qu'il feignit
de n'avoir pas remarqué. Il se plaça près du chevet du pes-
tiféré, qui se croyait plus contagieux.
— Compaing, vous souvenez-vous de notre gageure de ce
malin? dit imprudemment maître Oudinet dont la grimace
railleuse était assez intellig'bic.M'est avis quedemain j'aurai
bel et bien gagné l'enjeu.
— Ouidà, compère, repartit le drapier pourquicepropos
futun trait de lumière, je l'avais trop viteoubhé; mais qui
pouvait prévoir que la peste me gâterait si promptcment?
Toutefois le pari est encore incertain.
— Voireraent nous verrons bien demain ; mais pensez à
part vous comme est haïe et mésestimée une maison qui
engendre l'épidémie? Outre ce, ladite maison demeurera
déserte deux mois durant, fenêtres , porte ctbouti«|ue clo-
ses, chambres parfumées et échauffées, meubles et bardes
purifiés. Or je suis en peine detrouverà votre maisonloucurs
ou acheteur, fût-elle donnée pour un grand merci ?
— Je n'ai fantaisie de la vendre ni louer, par la sainte
ligue! En tous cas je n'aurai recours aux quarante écus dont
LITTÉRATURE. 119
VOUS parliez tantôt, mon maître. Cependant je remercie la
peste et vous de m'avoir épargné.
— Patience , voisin , la crise sera heureuse , j'espère. Ains
le mal peut empirer jusqu'à demain. Ne vous fâchez trop
de perdre la gageure. Qu'est-ce cela? Le feu! par ma barbe!
Qui a bouté le feu à la maison?
— Le feu! vous errez , compère ? Ma chère maison s'en
va périr dans lincendie ! Point ; ce sont les feux qu'on al-
lume, selon le règlement, pour nettoyer l'air. Vrai dieu! les
volets sont en flammes !
En effet, les feux allumés dans la rue étroite de la Dra-
perie par mesure sanitaire envoyaient de longs jets de flam-
mes qui s'attachèrent aux parois extérieures de la boutique,
et montèrent le long de l'encoignurejusqu'au premier étage,
où des cris perçans attirèrent les regards effrayés de la foule
occupée à contempler des gueux attisantle brasier et des éco-
liers sautant parmi les tourbillons de fumée résineuse. La
maison du pestiféré allait êtie réduite en cendres. Une
femme , de sa fenêtre , implorait du secours pour son père ,
qu'elle croyait moribond et incapable de se sauver. Per-
sonne n'osait braver à la fois le feu et la peste, surtoutlors-
que la porte , en s'ouvrant , montra le malade enveloppé
dans ses couvertures, s'agitant comme un possédé, et sup-
pliant qu'on apportât de l'eau. On reculait , on s'en-
fuyait; l'eau n'arrivait pas, et le feu gagnait la char-
pente.
Oudinet Pinçon, quiseregardaitcommelacausepremière
de cet accident , courut au puits public le plus proche , pen-
dant que les voisins se renfermaient dans leurs maisons;
quelques-uns , enhardis par émulation , allèrent chercher
l'eau qui manquait, et d'autres étouffèrent les feux qui avi-
vaient sans cesse l'embrasement. Un jeune homme était
accouru aux clameurs de cette femme qu'il eut reconnue à
la voix , s'il ne l'avait aperçue aux lueurs rougeàtres, éche-
Telée, blême et désespérée; il appuya une échelle contre
l'angle de la maison et grimpa lestement avec de l'eau pour
combattre la flamme qui jaillissait delà cornicheen colonne
ardente et menaçait d'atteindre la toiture. Il ne redescen-
dit qu'après avoir éteint le foyer de l'incendie ; ensuite il
120 REVUE DE PARIS.
détacha les volets à demi consumés, et les jeta dans le ruis-
seau. Sans ce jeune homme , la maison et peut-être le quar-
tier étaient perdus. Son courage et un peu d'eau bornèrent
le dégât à quelques planches brûlées ; il eut seulement ses
cheveux et sabarbe roussis, son pourpoint déchiré et sa col-
lerette noire.
— Par la Sainte-Union! s'écriait Jacques Rouault qui à
peine revenu de son trouble était tombé faible dans son
grand fauteuil, je dois brûler une belle chandelle à Saint-
Denis-de-la-Châtre , où est notre image de la Vierge im-
maculée! Ma maison fut préservée d'un singulier péril, et
peu s'en fallut que les vingt deniers prédits par Oudinet
échussent aujourd'hui. Vive Dieu! Serait-ce méchanceté
de sa part et mystère de perfidie? Certainement je ç'ai
point la peste.
— On ne le croirait à votre air, reprit le jeune homme,
qui s'était assuré que le feu ne couvait nulle part; la re-
nommée a sonné dans le quartier que vous étiez quasi mort
de la contagion; je suis aise et réjoui de voir par mes yeux
que vous êtes bien en point; partant, je ne craindrai plus
tant pour demoiselle Anne.
— Donc, c'est toi, mon gentil Christophe, qui besognais
si bravement à garder du feu ma personne et mon bien !
Par saint Jacques! mon cher fils, je t'admirais à l'œuvre,
et je te promets récompense , malgré la malhonnête embû-
che de ton père qui n'emportera sa gageure.
— Oh ! raessire , j'avais cœur à cette affaire , d'autant plus
que ma mie Anne m'excitait de Fœil , du geste et de la
voix. Si malheur lui fût advenu , j'en serais trépassé de dé-
plaisir. Empêchez qu'elle prenne votre maladie , et envoyez-
la séjourner aux champs.
— Va, mon fils , j'augure que cette peste réussira bien;
mais je te prie pour mes desseins de feindre une défaillance
au retour de maitre Oudinet.
Christophe obéit sans répliquer ni balancer, et s'étendit
toutraide sur le carreau mouillé; le barbier, qui revenait
essoufflé d'avoir tiré de l'eau du puits et averti le commis-
saire de faire meilleure police pour la sûreté du quartier,
heurta du pied le corps de son fils, sur lequel il se préci-
LITTÉRATURE. 12
pita saisi d'un tremblement d'épouvante; il fut rassuré en
posant la main sur le cœur qui battait fort !
— Christophe, mon fils! dit-il en phrases saccadées; com-
père , qu'y a-t-il ? d'où vient cette pâmoison ? Il n'est blessé ,
ni malade ? il est vivant !
— Possible est qu'il eut pris la peste de moi ! répondit
Jacques Rouault malignement; je l'ai vu d'entrée pâlir,
chanceler et choir à lenvers.
Le barbier n'en demanda pas davantage ; et , serrant d'une
bandelette le bras du jeune homme, qui s'abandonnait
comme privé de sentiment , il le piqua avec la lancette qui
avait servi à saigner Jacques Rouault. Ce dernier , voyant
couler le sang, poussa un éclat de folle gaieté, qu'il ré-
prima aussitôt pour rembrunir son front et hocher la tête.
— Mon maître, dit-il avec un sourire ironique, autrefois
un barbier qui , ayant saigné un pestiféré , médicamentait
ou testonnait quelque autre personne saine, était puni de
la hart ; mais les présentes ordonnances portent que ledit
barbier en contravention paiera 5oo livres d'amende , et aura
son état confisqué. Tel est votre cas à cette heure envers le
pauvre Christophe , qui a reçu déjà l'infection.
— Au diable la peste et la gageure ! s'écria maître Oudinet
penché sur son fils qui ne donnait aucun signe de vie ; si
mon cher Christophe sort de ce monde , je vous accuserai de
l'avoir tué, compère?
— Oui dà! repartit le drapier en riant , je ne vous accuse
point de m'avoir baillé la peste , vu que par là vous m'avez
ôté la goutte et la paralysie.
Le prévôt de la santé reparut avec un renfort de sergens.
qui maltraitèrent les badauds et environnèrent la maison de
Jacques Rouault II approchait de son nez une racine d'an-
gélique, et entra, flanqué de ses deux valets , dans la salle
où le barbier embrassait son fils, qu'un mot de la bouche
du pestiféré avait ressuscité plus vite que toutes les saignées
du monde. Le marchand ne s'était jamais si bien porté : il
rajeunissait de corps et d'esprit.
— Par la double croix de Lorraine! disait-il en sautant
de belle humeur, je danserai un branle gai le jour des noces!
— Mon ami, dit Quentin Tourtouia au barbier qui pan-
123 REVUE DE PARIS.
sait la saignée de Christophe, ce jeune garçon est-il sain
ou gâté? Devez-vous ou non lamende de 5oo livres?
— Mordieu ! ce larron me vient-il rendre mon drap ?
s'écria Jacques Rouault que cette apparition surprit dés-
agréablement. Ta bourse et tes épaules ont moult à donner
et recevoir! Arrière, fâcheux démon! Ne me jette de sorts
et la contagion , car désormais je ne veux mourir que de
santé. Adieu, prévôt de la peste !
— Mes amis , selon le bon plaisir d'honorable homme et
saf^e maître le commissaire de ce quartier , dit Quentin
Tourtouin à ses affidés, conduisez ce rebelle en l'hospice
de la rue des Vignes, au faubourg Saint-Marcel...
— Ne vous hâtez de ce faire, enfans, interrompit Oudi-
net Pinçon 5 maître Jacques Rouault fut soupçonné à tort
d'avoir l'épidémie : il est plus sain qu'homme au monde ;
j'en donne ma foi, et le jure devant notre Seigneur Dieu.
— Aviez-vous pas déclaré ce matin le contraire au quar-
tenier^ qui le fît savoir à messire le commissaire ? Donc
vous resterez en chartre privée pendant quarante jours
pour meilleure assurance. Nous ferons bonne guette aux
environs, mes amis, après quoi je restituerai le drap, et
poursuivrai l'amende arbitraire.
— Merci de l'avantage, dit Christophe qui eût volontiers
remercié le prévôt de la santé 5 ces quarante jours passés
avec Anne me tiendront lieu d'autre paradis !
— Le prêtre que j'avais mandé pour le saint viatique cé-
lébrera le mariage , ajouta le drapier; ensuite je baillerai
souvenir de noces à mon voleur : ce sont beaux coups de
poing sur le museau.
— Pardonnons à ce pauvre homme qui fait son métier ,
réphqua Oudinet Pinçon. Quant à moi , je lui sais gré d'a-
voir ravalé la maison au-dessous du prix de quarante écus.
— Par la Sainte-Union ! reprit Jacques Rouault, j'ai tant
de contentement d'être délivré de la goutte et paralysie que
je veux faire un chacun content à mon exemple. Ainsi j'oc-
troie vingt deniers à monsieur le prévôt de la santé pour
qu'il se remémore le proverbe : Il n'est pire mal qui ne
tourne à bien.
P.-L. Jacob , bibliophile.
i!£pi0obc$ bc la vie b'tiu pacte,
pre:»iieue partie.
LA FEMME DIFL03IATE , OU LE MALHEUR D CTR]
BOSSU.
Dans un café de Russel-Street, près de Covent-Garden,
qui était depuis quelque temps fréquenté par les auteurs et
les politiques de Londres , trois hommes de lettres sem-
blaient très-occupés de la lecture et du commentaire d'un
livre latin. C'est dire d'avance que mon histoire remonte au
siècle précédent , car dans les maisons appelées encore
cqffee-houses , on ne rencontre guère aujourdhui cette
classe d'habitués qui se réunissent plus volontiers dans
l'enceinte privilégiée des «clubs « , des « institutions scienti-
fiques ou littéraires » , et autres cercles par souscription.
Les cafés de Londres sont devenus généralement des hôtels
garnis et des espèces de restaurans , où Ton prendrait une
triste idée de la sociabilité anglaise. Chaque convive ou
chaque groupe de convives y déjeune , dine ou soupe isolé-
ment derrière une espèce de barrière en boiserie , avec un
grillage à rideaux , sans communication entre les tables
voisines , sans avoir à craindre aucune interruption impor-
tune. Il n'y a plus , je crois , de ces tavernes comme celle
de la Syrène , du temps d'Elisabeth, où Shakespeare, Ben
Johnson, Beaumout, Fletcher, etc., allaient régulièrement
124 REVUE DE PARIS.
parler théâtre en vidant quelques bouteilles de Xérès ; il
n'y a plus de ces coffee-houses du dix-huitième siècle , assez
semblables à notre café Procope , tels que celui de Saint-
James et celui de Will , où le vieux Dryden voyait tous les
jeunes auteurs se presser autour de lui pour entendre ses
arrêts en matière littéraire , et d'où Addison et Steele ont
daté plus d'un numéro de leurs feuilles périodiques.
Le café de Pvussel-Street , où j'introduis mes lecteurs ,
était tenu par Daniel Button , et rivalisait avec le café de
Will , depuis que M. Ironsides , nom fictif de Steele,
comme fondateur du « Guardian , w y avait placé la boîte
de son journal , cette tète de lion , non moins redoutée
des beaux-esprits et des cockneys de Londi-es que l'était
la fatale gueule du lion de Saint-Marc des politiques de
Venise.
C'était donc chez Daniel Button qu'un après-midi de
l'année 1721 , puisqu'il faut aujourd'hui une date , exacte
ou non, à la moindre histoire , trois hommes de lettres dis-
cutaieut quelques passages difficiles d'un poète latin. Arrê-
tés par le sens douteux d'un vers , ils exprimèrent assez
haut leur embarras pour qu'il n'y eût aucune indiscrétion
de la part des auditeurs à se mêler d'une espèce de débat
classique qui , sous cette forme ou une autre , se reprodui-
sait fréquemment chez Daniel comme chez Will. Un jeune
enseigne aux gardes avait jusque-là naïvement pris plaisir
à écouter une conversation soutenue par les trois interlo-
cuteurs, tantôt avec science , tantôt avec esprit. Soit rémi-
niscence encore fraîche de quelque vei'sion de collège, soit
que, sous le costume des fils de Mars , il fût resté fidèle au
culte des muses universitaires, le jeune officier se flatta tout-
à-coup d'avoir l'intelligence de ce texte déclaré si obscur
par ces trois autorités. Il s'approcha modestement , et ,
demandant pardon, non sans rougir, de donner son avis
« Messieurs, dit-il, il me semble que le sens de ce vers serait
facile à saisir, si , comme je le crois d'après ce qui pré-
cède , la phrase , au lieu d'un simple point qu'a mis l'im-
primeur , devait se terminer par um point uinteriioga-
TION, — ? ))
Il se trouva que le jeune ofUcicr avait raison : les trois
LITTÉRATURE. 125
hommes de letlres se regardèrent en se mordant les lèvres,
un peu confus de recevoir cette leçon d"un écolier. Mais
le plus piqué des trois fut celui qui tenait le livre, et qui
le dernier avait proclamé le vers intraduisible. C'était un
petit homme aux yeux vifs , à l'air railleur et fin , mais
malheureusement remarquable par cette conformai lion dis-
gracieuse qui rend l'esprit une arme d'autant plus néces-
saire à celui qui en est affligé, qu'il a souvent à se défendre
contre les méchans quolibets qu'elle lui attire. Le petit
homme était bossu. 11 sembla d'ailleurs prendre presque
exclusivement pour lui la leçon du jeune officier. En effet ,
il était pour ainsi dire traducteur classique de son métier.
Ses traductions n'étaient pas ses uniques titres littéraires
sans doute , mais ceux qui lui avaient rapporté le plus : il
avait traduit la Thèbaïde de Stace , il avait traduit les Mé-
tamorphoses d'Ovide, il avait traduit les Épîtres et les Sa-
tires d'Horace, il avaitsurtout tratluit Homère tout entier...
Ce petit homme , en un mot , était le célèbre Alexandre
Pope entre ses deux amis CongrèveetParnell : — Monsieur
le savant , dit-il avec un air de vanité méprisante au jeune
officier , savez-vous seulement ce que c'est qu'un poist
d'i>terrogatio>- ?....?
Le jeune officier s'attendait à un petit triomphe , ou au
moins à une de ces paroles bienveillantes , à uu de ces ser-
remens de main familiers que le vieux Dryden , tout satiri-
que qu'il était , témoin Macflecnoe , distribuait, dit-on, si
volontiers aux jeunes gens qui venaient l'écouter au café de
Will. Piqué à son tour , il ne se déconcerta pas, et, faisant
succéder à sa timidité cette impertinence que l'écolier op-
pose aussi quelquefois aux remontrances de ses pédagogues,
l' Monsieur, répondil-il, après avoir coisé lataille contournée
de Pope d'un air significatif : un point d'interrogation?...
C'est une petite chose crochue qui fait des questions ? »
Cela dit, le jeune enseigne se retira.
Le rieurs ne furent pas pour Pope , qui . grommelant
quelques mots entre ses dents , ferma son livre , dit adieu
à ses amis , sortit tout rouge de colère, et disparut dans
son carrosse , car il était du très-petit nombre de poètes de
ce tcraps-là dont le génie n'allait plus h pied.
2 ÎI.
126 REVUE DE PARIS.
De trois jours au moins on ne vit plus reparaître Pope
au café de Daniel Button : pendant trois jours il resta triste,
sombre et solitaire dans sa délicieuse retraite de Twic-
kenham.
Mais ici un enthousiaste de la gloire littéraire m'inter-
rompra peut-être pour se récrier sur l'excès de suscepti-
bilité que j'attribue à un homme qui était déjà proclamé
alors le premier poète de son époque. — « Quoi donc ! vous
nous représentez comme inconsolable d'une pointe contre
sa taille celui que son pays plaçait de son vivant sur un
piédestal si élevé. Les lords recherchaient Pope comme leur
commensal , et souscrivaient magnifiquement à ses œuvres;
les ladys admiraient la grâce et l'harmonie de ses poésies
légères ; les critiques les plus difîîciles vantaient la pro-
fondeur de sa pensée et la noblesse de son style dans ses
poésies morales ; c'était en carrosse qu'il allait et venait de
Londres à Twickenham , à Twickenham, cette villa plus
élégante que le Tibur d'Horace; Pope , en un mot, avait
non-seulement toutes les jouissances delà gloire , mais en-
core celles de la richesse, et une épigramme aurait pu le
rendre malheureux pendant trois jours! .... Eh bien! oui.
Pope avait la conscience de son talent et de sa réputation ,
Pope était l'enfant gâté des grands, le- poète le plus goûté
des dames , il était l'auteur admiré de la Forêt de lf^indsoi\
de VEssai sur la critique , de la Boucle de cheweux enlewéc ^
des Epîtres morales, àeVEpitre d'Hélo'ise à Ahailard ,
de cette traduction de Y Iliade surtout que l'enthousiasme
un peu exagéré de son siècle mettait à côté de l'original ;
mais Pope eût donné sa gloire , il eût donné sa fortune ,
prix de ses veilles , pour n'être pas bossu.... Apprenez que
Pope était jeune encore , et que Pope était amoureux!
Et maintenant mettez-vous à sa place , vous qui avez été
jeune , vous qui l'êtes aujourd'hui , vous qui avez aime ,
vous pour qui l'amour est tout encore , la vie dans ce
monde , le ciel dans l'autre ! celle qui vous occupe pendant
le jour , celle dont vous rêvez la nuit , celle ])our qui vous
faites aussi des vers si vous vous croyez poète, elle vous
attend , vous allez la voir, être vu d'elle , lai déclarer votre
passion, implorer un regard qui vous encourage à espérer...
LTTTÉRATrRE. 127
Dites , pour toute la gloire et toute la richesse de Pope ,
consentez-vous à ressembler à Pope ? Pour moi , je l'avoue,
devrait-on en conclure que je suis en ce moment amoureux
comme Pope, j'y consens ; mais il me semble que je ne
voudrais jamais, pour tout i'cclat de sa renommée, que dis-;
je? pour la renommée d'Homère, m'offrir à certains yeux
avec la taille de son traducteur !
Cette pensée amère poursuivit Pope dans son carrosse
lorsqu'il quitta brusquement le café de Daniel Button , et au
lieu de se rendre chezlady INIary Wertley Montagne, où il
avait eu d'abord le projet d'aller, il porta sa tristesse dans
la solitude de sa villa, sur les bords de la Tamise.
« — Hélas ! se disait-il à lui-même, tu t'étonnes que tout
ton esprit, que tous tes beaux poèmes ne puissent t' obtenir
Taveu sollicité depuis si long-temps de lady Mary; mais il
faudrait d'abord la rendre aveugle pour lui dissimuler que
si tes vers rappellent Homère , ta taille rappelle plus fidèle-
ment encore Scarron, Ta vanité eût en vain voulu te per-
suader qu'on ne pouvait plus voir en toi que ton génie, et
qu'en te regardant passer , le public en admiration disait tout
bas : « Voilà Pope le poète! » Malheureux! quand on chu-
chotte à ta vue, c'estpourdire : «Voilà Popele bossu! » Et
tu as pu espérer qu'une femme aurait pour ton corps chétif
d'autres yeux que le vulgaire 1 Si tu veux être aimé , écris,
mais ne te montre pas Cependant si je me ressouviens
des dernières paroles de lady Mary , de son sourire quand
j'ose lui baiser la main, de la facilité avec laquelle j'ai ob-
tenu qu'elle se laisserait peindre pour moi par sir Godfrey
Rneller; quand je relis ses lettres ÎS'est-ce donc là
que de l'amitié ? L'amitié d'une femme pour notre sexe
n'est-elle pas un autre nom pour l'amour ? Hélas ! oui , sans
doute , si j'étais fait comme tous les hommes ; mais les fa-
veurs qui compteraient pour un autre sont insignifiantes pour
moi »
Tous ces lieux communs de l'amour-propre qui tour à
tour se dépite et se flatte troublèrent ainsi plusieurs jours le
malheureux Pope ; mais enfin un peu de confiance lui re-
vint; sa susceptibilité s'endormit , et la muse, cette syrène
qui sait si bien nous enivrer de nos propres paroles; lui
128 REVUE DE PARIS.
dicta des vers si harmonieux et si purs qu'après les avoir
fait parvenir à lady Mary ,1e poète pensa qu'il la trouverait
plus disposée que jamais à l'écouter favorablement, quand
bien même elle aurait entendu parler de l'aventure ridicule
du café de Button.
Voici ces vers qui, dans l'original , il est juste d'en préve-r
nir, ont une douceur comparable à celle des plus tendres
de Virgile; ils étaient adressés h Gay le fabuliste. J'essaierai
de les traduire comme je pourrai. J'ai dit tout à l'heure que
je consentais à passer pour amoureux comme Pope; mais je
ne me suis pas vanté d'être poète.
A MON AUI LE POÈTE GAY :
Amoureux comme moi, tu pourras me comprendre :
Ma villa s'agrandit, je vois au loin s'étendre
Ce Tibur dont le fleuve , en ses limpides eaux ,
Réflécliit les gazons, les factices coteaux.
Mais tout cela fait-il le bonheur de la vie?...
Le bonheur n'est qu'aux lieux habités par Marie (l).
Que sont-ils ce bocage et ce riant jardin ,
Ce portique du soir , ce berceau du malin?
Un asile discret, où, seul avec lui-même,
L'amant confie aux airs le nom de ce qu'il aime.
Tel le cerf imprudent qu'a blessé le chasseur
S'échappe au fond des bois la flèche dans le cœur,
Tombe loin des regards, et voit, sous l'ombre amie,
S'épuiser goutte à goutte et son sang et sa vie.
Lady Mary avait aussi une habitation à Twich-Cnham,mais
elle était à Londres depuis quelques jours.
Pope en quelques heures fut dans Cavendish-Square devant
Ihotel de l'honorable M. Wortlcy. Le boudoirbicn connu do
lady Mary, où en visiteur habitué il se fit introduire tout
d'abord, était décoré d'un de ces tapis de Perse plus rares
alors en Europe que de nos jours. Ce n'était pas le seul meu-
(i) On sait que Pope supprima dans ses œuvres complètes les
six premiers vers, et ne laissa les autres qat comme fragment.
LITTÉRATURE. 129
JdIc qui rappelât qu'on se trouvait chez un seigneur récem-
ment revenu de Tambassade de Turquie. Un riche sopha de
drap rouge à franges d'or y était garni ue ces coussins en
soie brodée qui, disait lady 'Mary dans une de ses lettres,
l'avaient à jamais brouillée avec les chaises. Les lambris de
cet appartement étaient peints en arabesques, et, entre les
croisées, des vases de fleurs naturelles ou des urnes conte-
nant des aromates exhalaient leurs parfums confondus. Sur
le meuble de toilette si gracieusement décrit dans Za^oucZe
de cheveux enlet^ée, au lieu de la bible de Belinde, un exem-
plaire de Talcoran attestait que lady Mary avait appris une
langue de plus à Constantinople.
Un enfant de cinq à six ans jouait seul dans cet élégant
boudoir , se roulant sur le magnifique tapis comme il eût
fait à Twickenham sur une pelouse. Déjà célèbre à cet âge,
comme étant le premier européen qui eût subi l'épreuve de
l'inoculation , cet enfant devait faire plus tard , devenu
homme, assez de bruit dans le monde par sa prédilection
pour les usages de l'islamisme , par ses dettes , ses querelles
avec sa famille , et sa vie aventureuse. C'était Edouard Mon-
tague , le fils de l'ambassadeur. Après avoir reçu les cares-
ses de son bon ami M. Pope avec une docilité affectée , le
méchant espiègle se mit à s'enfuir en lui faisant la grimace,
et haussant une de ses épaules. Le poète ne vit pas heureu-
sement cette pantomime moqueuse; car ses yeux se tournè-
rent du côté d'une porte où il crut reconnaître l'approche
d'un pas qui faisait battre son cœur : c'était en effet lady
Mary Montagne , qu'on venait sans doute de prévenir de la
visite du poète.
Dans ce boudoir rempli des trophées de son voyage d'O-
rient, lady Mary entra plus semblable elle-même à une
sultane d'Achmet III qu'à une de ces grandes dames de la
cour britannique dont les portraits peints par Vandyck , sir
Peter Lily, et sir Godfrey Kneller , ornent encore aujour<
d'hui les palais de Windsor et d'Hampton court.
Entre autres idées nouvelles qu'elle avait rapportées en
Angleterre de son séjour à Constantinople , la belle ambas-
sadrice de Georges l^" ne dissimulait pas son antipathie du
costume des dames anglaises tel que nous le voyons daii»
130 REVUE DE PARIS.
les tableaux que je viens de nommer , tel que le critiquent
si spirituellement Addison et Steeledans le Spectator et le
Guardian. Elle aimait à se parer chez elle de ce costume
plus gracieux des odalisques qu'elle nous a décrit dans ses
admirables Lettres. Déjà même quelques femmes , entre
autres lady Fanny Shirley , avaient osé Timiter ; mais la
nationalité britannique résista aux essais de cette mode
hardie, et pendant long-temps encore les ladys de Londres
comme les dames de Paris devaient rester emprisonnées
dans ces roides uertugadins c^ue nos aïeux estimaient comme
les garanties insurmontables de la vertu de nos aïeules.
Ce jour-là milady Montague avait eu une raison particu-
lière pour adopter le costume d'Orient. Ce costume était
celui dont lui avait fait présent la belle Fatime. Elle portait
un caftan à manches pendantes, de brocart d'or avec des
fleurs d'argent, admirablement adapté à sa taille , que ser-
rait une ceinture de diamans ; un léger tissu de gaze laissait
voir la beauté remarquable de son sein ; ses pantalons roses
lui descendaient jusqu'à la cheville et faisaient ressortir ses
pieds enfermés dans ses pantoufiles de satin blanc brodé
d'or 5 ses bras demi-nus avaient des bracelets de pierres
précieuses ; ses cheveux, au lieu d'être cachés sous une des
lourdes perruques rondes du temps , sortaient en nombreu-
ses tresses d'une toque de velours bleu , fixée avec un mou-
choir brodé et surmontée d'une aigrette en pierreries. En
la voyant si belle et ainsi parée, Pope aurait bien pu la
comparer à une fée des contes arabes , devant laquelle il
venait se prosterner , lui trop semblable , hélas! à ces nains
qui se trouvent presque toujours dans le cortège de la ma-
gicienne.
— Vous voyez, dit-elle au poète en lui offrant sa main à
baiser, que je suis fidèle à ma promesse : je quitte, il n'y a
qu'un instant, sir Godfrey Kneller, à qui j'ai donné une der-
nière séance avec la parure que vous avez désirée.
— Que de grâces j'ai à vous rendre de tant de complai-
sance , répondit Pope ; mais quoi! ce portrait est déjà fini!
que je vais être heureux de l'emporter en triomphe dans
ma villa.
— En vérité ! sir Godfrey Kneller est un peintre expéditif,
LITTÉRATURE. I3l
dit lady Mary, et surtout un original fort amusant. Je rirai
long-temps encore des naïvetés de son amour-propre ; il
me répétait avec le plus grand sérieux du monde comment
il avait reçu naguère son tailleur qui osait |ui proposer de
faire un peintre de son fils. — Mon ami, lui a dit sir God-
frey, il n'y a que Dieu tout-puissant qui puisse faire un
peintre !
— La dernière fois que je sortis avec lui, dit Pope, qui
aimait à répondre à une anecdote par une autre , sir Godfrey
s''arrête tout à coup dans la rue , en entendant un homme du
peuple se servir du juron anglais Dieu me damnel — En
vérité, dit-il, coquin! tu as bien de l'orgueil! que Dieu
s'amuse à damner le duc de Marlboroxigh ou peut-être sir
Godfrey Kneller, cela se conçoit; mais un drôle de ton
espèce, crois-tu donc en valoir la peine?
— Je lui demandais, continua lady Mary, pourquoi un
peintre qui avait son génie ne faisait point de tableaux d'his-
toire.— « Madame, m'a-t-il dit, les peintres d'histoire font
vivre les morts , et ne commencent à vivre eux-mêmes que
dans l'autre monde. Je travaille pour les vivans afin dé vi-
vre dans celui-ci. « Est-il vrai , M. Pope , que sir God-
frey soit d'une voracité digne d'Hercule?
— Madame , reprit Pope , on exagère un peu tous ses dé-
fauts , et sir Godfrey se prête merveilleusement aux bouf-
fonneries qu'on lui attribue. Mais croyez qu'il est un de
ces personnages complexes qui , mêlant la goguenardise à la
naïveté, consentent à laisser rire un peu à leurs dépens,
pour rire beaucoup aux dépens des autres. Il commence par
s'exécuter lui-même de bonne grâce sur son avarice, sur
sa gloutonnerie , sur sa vanité ; puis , tout en ayant l'air de
mettre ses ridicules en relief, il parodie les ridicules de
ceux qui le raillent , sans qu'on puisse se fâcher de ces re-
présailles légitimes. Son origine étrangère (i) ajoute alors à
sa causticité : son accent et le double sens que son inexpé-
rience prétendue de la langue semble donner à ses mots ,
aiguisent encore la pointe de ses épigrammes C'est un
habile comédien!
(i) Il était de Lubeck.
132 REVUE DE PARIS.
— Et un excellent personnage de comédie que vous devriez
indiquer à Congrève, continua lady Montagne, à moins de
le garder pour une de vos satires.
— Ah ! madame , quelle idée : Me croyez-vous assez ingrat
pour désigner à la moquerie celui à qui je vais devoir votre
image. Nous autres catholiques , nous tenons trop aux ta-
bleaux de nos temples pour traiter si cruellement Fartiste
qui reproduit les dieux de notre idolâtrie.
— En effet je me reproche une mauvaise pensée , dit lady
Montagne, et comme vous pourriez croire que c'est pour me
venger de ne pas me trouver assez belle dans mon portrait,
venez le voir, et vous avouerez que sir Godfrey aurait plu-
tôt à se reprocher de m'avoir un peu flattée.
— Pope passa dans une autre pièce avec lady Mary, que
sir Godfrey, à la prière de son ami, était venu peindre
chez elle, faveur qu'il n'accordait qu'aux têtes couronnées.
Pope admira en silence l'ouvrage du peintre : — « Eh
bien! vous ne dites rien , lui fit observer lady Mary , en ren-
trant dans le boudoir: ne trouvez-vous pas le portrait res-
semblant?
Pope ne s'était tu sans doute que pour exprimer sa satis-
faction en poète. Madame , répondit-il , sir Godfrey , comme
tous les peintres, a quelquefois flatté les dames; mais ce
n'est pas lady Mary; et Pope ajouta en vers qui n'ont guère
que le mérite d'être improvisés (i) :
C'est bien là de son front la calme majesté,
Et sou charmant sourire et sa douce gailé..
Que ne puis-je en mes vers, rival heureux d'Apelle,
Peindre aussi quelques traits de ce divin modèle :
Sa grâce, son esprit et sa sincérité,
Son merveilleux savoir exempt de vanité;
Digne mais sans orgueil, sage mais non sévère ;
Le ciel lui prodigua ses trésors les plus doux....
De la peindre jamais ma muse désespère;
Je brise mes cramons et tombe à ses genoux.
(i)Ces vers sont assez médiocres dans l'original ; la Iraducli
était facile.
LITTÉRATl'RE. 133
— Votre galanterie et votre verve sont inépuisables , dit
lady Mary; mais les poètes sont encore plus flatteurs que les
peintres; vous voilà forcé d'en convenir, monsieur Pope.
— Nattribuerez-vous jamais à un autre sentiment qu'à la
galanterie les vers que vous m'inspirez, dit le poète?
— J'aurais dû dire votre amitié.
— Le sentiment dontje veux parler est plus tendre encore.
— Mais, mon cher monsieur Pope, prenez garde ; c'est
presque une déclaration, et nous parlons en prose.
— Pourquoi feindre si long-temps de ne pas me com-
prendre? Pensez-vous que je puisse rétracter de vive voix
une seule ligne de ces lettres où je me suis plus d'une fois
peut-être exprimé trop clairement? Que vous refusiez de
croire aux allusions de mes poèmes, je le veux bien , quoi-
que j'aie eu quelque raison de dire, en terminant l'héroïde
d'Héloïse, que pour faire ainsiparlerl'amourilfallaitl'avoir
éprouvé (i) ; mais avez-vous pu traiter de fiction cette tris-
tesse, ce désespoir qui pendant votre absence faillit plus
d'une fois me faire courir sur vos traces. Vous le savez, je
n'attendais qu'un mot de vous pour aller grossir votre suite
dans vos classiques pèlerinages. Combien de fois j'enviai la
mort de ce Geofiroi Rudel qui alla expirer aux pieds de la
princesse de Tripoli pour le seul bonheur de lui baiser la
main , et d'obtenir une de ses larmes sur sa tombe !
— Je me souviens en effet , dit lady Mary , de la lettre
charmante où vous me racontiez la romanesque histoire de
ce troubadour provençal, et je l'admirai comme très-poéti-
que ; mais si j'ai refusé jusqu'ici de comprendre le véritable
sens de vos tendres aveux, vous n'auriez pas dû, vous,
monsieur Pope, en homme d'esprit, refuser de comprendre
que je voulais éluder jusqu'à la fin une explication qui pou-
vait interrompre votre songe de poète; car j'aime à croire
que vous vous trompez vous-même , et que votre amour
n'est pas autre chose. Toutefois , puisque vous l'exigez , je
dois vous répondre plus directement et avec le langage d'une
amicale franchise. « Ce qui me console d'être femme, ai-je
(i) He best can paintthem, who sball feerem most.
Eloisa to Abelard.
184 REVUE DE PARIS.
dit une fois, c'est la certitude que je n'en épouserai pas
une. » J'étais plus jeune alors; j'avais commencé par mé-
priser mon sexe : je lui devais quelque réparation; je ne
voulus pas qu'il m'accusât d'avoir passé à l'ennemi et mon
ambition se trouva bientôt d'accord avec l'intérêt général
que j'avais à défendre. Heureusement, de toutes les vertus
dont votre imagination s'est plu à me parer, il en est une,
si c'est une vertu, que je ne saurais m'attribuer, la sensi-
bilité : celle du moins qui peut entraîner à la fois la tête et
le cœur. De très-bonne heure je l'ai regardée comme une
faiblesse qu'il fallait accuser du rôle insignifiant que les
femmes jouent dans ce monde, se condamnant, la plupart^
à aimer un mari ou un amant pendantla première partie de
la vie, et Dieu pendant la seconde. Je me suis fait une au-
tre vocation; depuis l'âge où je pus méconnaître , j'aspirai,
j'aspire encore à prouver à mon sexe qu'il peut avoir autant
d'action que le vôtre sur les aftaires politiques, et réclamer
une part des avantages que vous vous êtes tous réservés,
messieurs , en faisant les lois. On vous a dit que mon ma-
riage fut le résultat d'un caprice : ce fut un premier calcul;
malheureusement je me trompai sur l'homme. En dix ans
de temps je n'ai pu en faire qu'un ambassadeur ; ce n'est
pas assez, je ne vous le dissimule pas. Si je pense sérieu-
sement à faire adopter par le parlement le divorce à la tur-
que (i) , c'est contre Tindolence de M. Montague que mon
(i) « Ce fut d'après un usage turc que je conçus l'idée d'un
bill septenal en faveur des gens mariés. « Le bill de lady Mon-
tague, dit Spence {Anecdotes qf books and men), expliqué
dans un mémoire bien écrit, tendait à faire passer en loi que tous
les sept ans , toutes les persoimes mariées auraient la liberté de
déclarer si elles voulaient continuer à vivre encore ensemble pen-
dant sept ans. «
Il faut lire les lettres où elle stimule l'indolence de son mari , et
où elle lui répète que Vimpudence , puis l'impudence , et toujours
l'impudence, est le seul moyeu de parvenir au ministère. «Jamais
homme modeste ne fit et ne fera sa fortune. Votre ami lord Halifax ,
Kobert Walpole et tous les autres hommes remarquables par leur
rapide avancement ont été impudcns au suprême degré. Le mi-
LITTÉRATURE. 135
mémoire est dirigé. Croyez-vous, dites-moi, que l'amour, tel
que vous le rêvez, puisse entrer dans un cœur si ambitieux?
— Hélas ! dit Pope, qui avait d'abord baissé les yeux , et
qui en les relevant sur lady Montague semblait presque
s'attendre à la voir grandie du double de sa taille, quepuis-
je répondre , si ce n'est que mon cœur vous a souvent pla-
cée sur le plus beau des trônes : mais l'ambition étoufFe-
t-elle tout-à-fait l'amour?
— Mon cber poète, vous le voyez, si je vous laisse par-
ler, après m'avoir fait monter sur un trône dans vos songes,
vous allez déjà m'en faire descendre pour m'enfermer dans
le cercle étroit de quelque nouvelle pastorale. J'ai fait des
églogues comme vous j je m'y connais. Permettez-moi de
vous ramener à la.réalité de ce monde prosaïque, même à
propos de poésie. L'ambition une fois satisfaite, qu'on pense
à l'amour , je le conçois : qu'on en fasse un moyen de par-
venir, je l'admets encore; je vous l'avouerai sans pruderie,
et vous n'êtes pas le premier à qui je le déclare : si je ne
prends pas un amant , c'est moins de peur de passer pour
en avoir un que pour éviter d'être sa dupe. Vous me de-
mandiez vous-même un jour en riant s'il était vrai que je
n'avais pu pénétrer dans le sérail qu'en acceptant Je mou-
choir du sultan ; je me contentai de vous répondre que la
cérémonie du mouchoir était un conte de voyageur; j'ajou-
terai aujourd'hui que si Achmet III avait mis un prix aux
privilèges qu'il m'accorda , ces privilèges m'étant néces-
saires , je les aurais payés ce qu'il eut fallu. Achmet est
d'ailleurs un monarque fort aimable , je vous jure , tout
Turc qu'il est , et qui gagne à être comparé à notre roi
protestant.
nistère est comme une représentation dramatique à la cour. Il n'y
a qu'une porte étroite pour entrer, et une grande foule au dehors,
où chacun écarte les autres pour arriver le premier. Celui qui rudoie
ses voisins du coude méprise un coup de pied au derrière qui le
pousse ,il va toujours et il est sur d'une bonne place. Votre homme
modeste reste à la queue; tout le monde lui passe sur le corps, ou
lui déchire ses habits, on l'étouffé, et il voit passer avant lui
mille drôles qui ne le valent pas, etc »
{Leurre à M. TFovllej- , 1714. )
136 REVUE DE PARIS.
— Une femme ambitieuse, dit Pope , qui, un peu étourdi
d'abord , voulut essayer de plaisanter , ne devrait pas mal
parler du roi Georges.
— Mais je parle à un catholique et à un jacobite , reprit
lady Montague.
— Serait-ce le motif de mon exclusion de 'votre cœur ?
demanda Pope , qui se fût peut-être consolé d'être en amour
une victime de la politique plutôt que de sa taille... notre
amour-propre a de ces retours-là.
— Je ne suis pas whig à ce point, poursuivit lady Mon-
tague-, mais vous êtes poète, monsieur Pope, et j'ai encore
l'ambition de prendre ma part de la gloire d'auteur ; or
vous savez combien l'envie se plaît à nous disputer , à nous
autres pauvres femmes, le droit de mettre aussi quelques
feuilles de ce laurier dans notre couronne. Il est déjà bien
dangereux à moi de vous avoir pour ami : vous accepter
pour amant , ce serait m'exposer à faire dire un jour que
mes lettres datées de Constantinople ont été faites à Londres.
Il n'y aurait aucun de mes vers qui ne serait corrigé par
vous; en un mot, excusez ma jalousie, si jamais un
homme peut se vanter de mes faveurs , je ne veux pas
que son indiscrétion soit plus éloquente que mon dé-
menti. »
Ce langage d'une franchise excessive se rapprocherait du
cynisme si nous voulions le rendre littéralement conforme
à celui que les mémoires du temps et les auteurs dramatiques
contemporains attribuent à la société du règne de Geor-
ges I".Dans toute autre bouche ce langage n'eût sans doute
pas choqué Pope, qui avait bien aussi sa licence quelquefois,
quoiqu'il fût un des écrivains les plus châtiés de son époque.
Mais dans la bouche d'une femme aimée, quel désenchan-
tement! Le voile commençait à tomber de ses yeux, et lui
qui citait naguère la tradition de Geoffroy Rudel , lui
qui, bien que poète classique , ne lisait pas avec moins de
charme le vieux Chaucer que le vieil Homère, les vieux
fabliaux que les églogues de Virgile, il dut se rappeler ici la
belle Mélusine et sa fatale transformation.
Peut-être aussi lady Montague s'aperçut-elle alors avec
plus dç regret qu'elle ne s'en croyait susceptible qu'elle
LITTÉRATrRE. 137
avait trop brutalement détruit le prestige des illusions du
poète. Quelle femme , quelque froide qu'on la suppose ,
n'éprouve un peu de dépit à se voir dépouillée tout-à-coup
de cette auréole dont Timaginalion de l'autre sexe se plaît
àTentourer? Toujours est-il vrai qu'après cette explica-
tion , à l'intimité qui depuis des années rapprochait si sou-
vent ces deux personnes assises si familièrement à côté
Tune de l'autre sur un divan de boudoir , succéda tout-à-
coup un sentiment de gêne , ce premier instinct d'une dé-
fiance qui devait nécessaii'ement devenir un jour de 1 hosti-
lité. Quand les yeux de lady Mary cherchèrent ceux de
Pope , elle sentit que pour conserver l'altitude de supério-
rité qu'elle avaitvoulu prendre sur cette ame faible de poète,
elle avait besoin d'armer ses regards d'une sorte de dédain.
De son côté , Pope s'étonna de pouvoir sitôt secouer le poids
de la tristesse dont l'avait accablé cette bizarre explication.
Les avantages de la beauté d'une part , les désavantages d un
corps disgracié de l'autre, disparurent également dans cette
lutte entre deux âmes qui venaient en quelque sorte de se
mettre à nu. Ce fut même Pope qui renoua le premier la
conversation après un moment de silence.
— Madame , dit-il , non sans un léger accent d'ironie , je
ne savais pas que la gloire de poète coûtât si cher.
— Mon cher monsieur Pope , répondit lady Mary sur le
même ton , avouez que votre rivale en poésie est bien gé-
néreuse de ne pas vouloir vous rendre infidèle aux neuf
sœurs.
— Je vous ai trop souvent invoquée comme une dixième
muse , reprit Pope ; et , pour changer . vous voulez être
maintenant ma Minerve. '
— Vous ne rimerez jamais malgré ma défonse , je 1 es-
père bien. 11 n'est pas besoin de rappeler le proverbe à un
poète tel que vous.
— Que ne me défendez-vous d'écrire ? il me serait bien
plus facile de vous obéir que lorsque vous me détendez
d'aimer , dit Pope , mais d'un air qui indiquait assez que
ces paroles n'étaient plus pour lui qu'un lieu commun de
galanterie. Lady INIontague , qui le devina sans doute , ré-:
pondit avec quelque sécheresse :
138 REVUE DE PARIS.
— Mais c'est ce que je n'ai le droit de défendre à per-
sonne.
— L'auriez-vous déjà permis à quelqu'un ?
— Monsieur Pope , dit lady Montague en appuyant sur
le mot , voilà une de ces questions qui exposent à des ré-
ponses sévères.
— Elle sait ce qui m'est arrivé chez Button! pensa Pope,
que cette réplique déconcerta. — Madame , dit-il , je vois
que je deviens indiscret , et que vous désirez être seule.
— Seule , non j mais j'attends une visite.
— Recevez mes humbles adieux , madame ; et , oubliant
cette fois de lui baiser la main que lady Montague oublia
de lui tendre , Pope se retira. Dans l'escalier , il fut heurté
par quelqu'un. — Je demande pardon à M. Pope , dit une
voix. Pope regarde... Damnation! c'était le jeune officier
du café de Button !
Ce jour-là même, le poète ajouta quarante vers à sa sa-
tire contre les femmes.
DEUXIEME PAUTIE.
LA PRUDE , OU l'avantage d'ÈTRE BOSSU.
— « N'est-il pas singulier que ce pauvre Pope, qui était
si peu fait pour l'amour , ait voulu être amoureux toute sa
vie ...» — C'est une réflexion qui n'est pas de moi , je vous
jure , mais d'un de ces biographes commentateurs , d'un de
ces hommes de lettres à la suite , qui montent» en groupe
sur le Pégase d'un poète, qui se parent de la livrée d'un
grand homme , et, semblables aux valets raisonneurs du
théâtre , critiquent ou louent leur maître à tort ou à travers
LITTÉRATURE. 139
sans le comprendre , tantôt Tcxaltant de leur admiration
sotte et tantôt le rabaissant aux proportions de leur imagi-
nation étroite. — « Pourquoi Pope s'avisait-il d'être amou-
reux? N'était-ce pas à lui Lieu ridicule? « — Et , cela dit ,
on fait le procès à Pope , au lieu de le plaindre.
Heureusement Pope n'était pas aussi à plaindre qu'on le
suppose; ils ignorent , ces esprits froids , tout ce qu'il y a
de charme pour le poète dans un amour même malheureux,
dans ses rêveries quand cet amour est encore un secret pour
tous , même pour celle qui Ta fait naître , dans son timide
espoir quand il a osé parler , dans sa mélancolie quand il
est repoussé ou trahi , et enfin dans les consolations d'un
autre amour , car c'est la loi de notre nature que i'amour
seul console de l'amour.
Pauvre Pope !... Et toi aussi pauvre Jean-Jacques , qui
as livré toi-même à ces censeurs ta vie de valétudinaire
amoureux , toi aussi qui es venu leur apprendre tout ce
qu'il y avait de ravissemens pour toi dans la plus faible es-
pérance et dans la plus légère faveur, depuis ta promenade
à Toune avec INI^''^ Galley que tu ne devais plus revoir ,
jusqu'à ce baiser de M"'*^ d'Houdetot pour lequel , chaque
jour, tu recommençais si joyeux le trajet de l'Hermitage à
Eaubonne ! Toi aussi , ils t'ont trouvé ridicule et dans tes
passions ambitieuses pour ces grandes dames qui riaient de
leur ours apprivoisé , de leur philosophe malade , avec un
amant mousquetaire, et dans le fatal aveuglement qui ,
hélas ! te fît descendre à Thérèse.
Lady Wortley Montagne n'était pas le premier amour de
Pope : elle ne devait pas être le dernier.
Pope avait connu pendant son séjour dans le comté dOx-
ford la famille Blount , catholique comme la sienne , et avec
laquelle cette conformité de religion ne pouvait que res-
serrer ses liens de voisinage. Edward Blount, le fils aine ,
resta toute sa vie son ami et son correspondant. Mistress
Blount, la mère , devint veuve , et ayant qtiitté l'Oxford-
shire pour habiter Londres avec ses deux filles Theresa et
Martha , Pope continua de visiter assidûment la famille
Blount dans la capitale comme en province. Lorsque le nom
de Pope devint un des grands noms de la poésie anglaise ,
140 REVUE DE PARIS.
lorsqu'il y eut de la vanité à pouvoir dire : — « Ce M. Pope
dont vous pariez, ce grand poète, il est depuis long-temps
notre ami ! il vient familièrement à la maison , nous Tavons
vu naître...., « — M. Pope, le grand poète, ne démentit pas
cette prétention de la bonne M" Blount. Conservant pieu-
sement les souvenirs plus modestes de ses premières an-
nées , il rappelait lui-même volontiers le temps où son génie,
rêve encore incertain d'un enfant précoce , était par antici-
pation proclamé comme une réalité dans le cercle de sa fa-
juille et de ses amis... sphère étroite où plus tard l'ambition
du jeune homme étoufferait , faute d'air et d'espace, mais
où la muse naissante peut du moins essayer ses ailes sans
crainte d'être arrêtée dans son essor par cette morgue bru-
tale avec laquelle la critique rudoie si souvent les noms
inconnus... théâtre de ces premiers triomphes donton jouit
sous les yeux de sa mère , et plus doux que les lauriers de
Denain , s'il faut en croire le maréchal de Villars parlant
de ses couronnes du collège. M" Blount continua donc à
s'identifier à cette gloire qu'elle se vantait d'avoir prédite ,
parce que Pope continua de son côté à solliciter cette admi-
ration affectueuse , et à s'en montrer en apparence tout aussi
flatté que de l'admiration plus retentissante des critiques et
des grands. Avec tous les défauts de son humeur irritable
et susceptible, Pope , comme on sait , avait toujours été un
fils tendre ; M" Blount était l'amie de sa raèxe ; quand il
eut perdu celle-ci , il lui sembla retrouver quelque chose
d'elle dans M""' Blount, dans ses gestes et dans l'accent de
son langage. Et puis, dans ce ménage bourgeois , dans cette
maison patriarcale qui contrastait avec le luxe et les ma-
nières de ces hôtels et de ces châteaux dont il était devenu
le commensal recherché, il pouvait, disait-il, détendre
son esprit et se reposer de la nécessité d'être toujours en
représentation chez ceux qui ne Tinvitaient que comme
poète célèbre. Ailleurs l'attendaient des égards plus respec-
tueux , ici des égards plus tendres; ailleurs il trouvait des
honneurs , ici ses aises ; chez M" Blount on ne lui impo-
sait pas un caractère conventionnel ; on le prenait tel qu'il
voulait être , avec ses caprices, avec toutes les vicissitudes
de son hunicur , variable comme sa santé. Les prévenances
LITTÉRATURE. 141
dont il était Tobjet n'entraînaient pour lui aucune gêne ,
parce qu'elles étaient une habitude. Sa place était réservée
à table sur une chaise faite exprès pour lui , sans qu'on eût
besoin de Fexhausser comme partout pour que sa tête fût à
la hauteur de celles des autres convives. Son fauteuil était
toujours au coin du feu sans qu'on eût besoin de dire tout
bas à personne qu'il était le plus frileux des hommes. S'il
s'y endormait , ce qui lui arrivait quelquefois n'importe eu
quelle compagnie, on respectait son sommeil , et quand il
rouvrait les yeux, ni un air boudeur, ni un rire malin ne
lui révélaient qu'il venait d'être impoli. Pope était un peu
gourmand comme tous les estomacs délicats , et il était sûr ,
en allant dîner chez M" Blount , d'y trouver les mets de
son goût, et entre autres ce plat de lamproie qui lui valut,
dit-on ,plus d'une indigestion dans sa vie, mais dont il n'est
pas vrai qu'il soit mort. Enfin il était sujet à ces migraines
qu'il a personnifiées sous la forme d'un gnome toujours au
chevet de la déesse du Spleen. A peine passait-il une main
sur sa tête en fronçant le sourcil qu'on lui apportait ces dé-
coctions de café dont l'arôme avait la vertu de débarrasser
son cerveau. Telles étaient les attentions, tels étaient les
petits soins qui devaient aussi attirer Pope chez M" Blount,
et je regrette que ses biographes l'aient oublié. Toutes ces
prévenances d'une famille amie, Pope les reconnaissait non -
seulement par quelques lectures confidentielles , ou dans la
conversation par des saillies que l'intimité lui rendait plus
faciles , mais encore par une suite rarement interrompue de
ces petits présens dont on a dit si souvent qu'ils entretien-
nent l'amitié. Les plus belles fleurs de son jardin de Twic-
kenham décoraient maintes fois la cheminée de M'^- Blount,
et les plus beaux fruits sa table. On dit qu'un jour même il
lui envoya une corbeille de pêches qui étaient enveloppées
une aune dans les feuillets du manuscrit de Y Iliade; il
priait seulement qu'on voulût bien lui renvoyer ce papier
d'enveloppe , n'ayant pas d'autre copie de ses vers !
C'était donc une amitié toute fraternelle que Pope avait
ressentie d'abord pour Theresa et Martha, les deux filles
de M" Blount , et sa familiarité avec elles ne devait sur-
prendre ni leur mère ni personne. Mais un sentiment plus
143 REVUE DE PARIS.
vifrattacha ostensiblementàTheresa. C'était l'aînée, brune
piquante et rieuse qui s'aperçut elle-même trop tard qu'elle
avait laissé prendre sur elle les avantages que donnent tou-
jours à l'autre &exe les privautés d'une amitié d'enfance.
Sa légèreté apparente , sa gaieté, qui autorisait sous une
forme de badinage rechange des noms les plus tendres ,
avait permis peu à peu à Pope de les employer tous à son
égard. C'était une sorte de droit qu'il était difficile de lui
enlever désormais sans éclat; il en jouissait depuis si long-
temps qu'il y avait prescription. « Puis, se disait-elle, si
je m'abusais , si cet accent d'un cœur agité , si ce regard qui
me semble un commentaire si clair du nouveau sens qu'il
prête à des mots naguère sans conséquence, n'étaient qu'une
plaisanterie nouvelle, combien ma vanité serait ridicule .',...
Si j'étais encore , après tout, plus émue moi-même qu'il
affecte de l'être, une explication si sérieuse ne ressemble-
rait-elle pas de ma part à une déclaration? » Et Theresa
remettait au lendemain de s'expliquer avec Pope , et Pope
ne cessait de se prévaloir de tous ses privilèges d'ami d'en-
fance , sans se douter peut-être encore de tout le trouble
quil causait dans ce cœur de femme étourdie et folâtre ,
sans s'être rendu bien compte à lui-même de tout ce qui se
passait dans le sienj car il est en nous de ces pensées mal
définies que nous évitons d'analyser de peur de ne pas les
trouver d'accord avec notre conscience 5 il est de ces pro-
jets dont nous ne voulons pas voir le but, de peur de dé-
couvrir un précipice où nous nous reprocherions d'entraî-
ner volontairement quelqu'un avec nous.
Theresa cependant sentait parfois le besoin de venir au
secours de sa gaieté naturelle par une gaieté factice ; il lui
fallut inventer plus d'un prétexte pourjustifier maint accès
soudain de mélancolie au milieu de ses convei'sations les
plus innocentes et les plus frivoles avec Pope. — Avez-vous
vu quelquefois une perdrix appi'ivoisée jouer dans un salon
avec le chien du logis, qui la guette, la poursuit, l'atteint
et la laisse fuir pour la poursuivre encore? La perdrix se
prête à ses joyeux caprices et pousse à peine un fuible cri
lorsque le chien la roule sous ses pattes ou la porte dans sa
gueule à son maîtrej mais si elle venait à penser que ce chien
LITTÉRATrRE. 143
généreux et caressant , emporté par son instinct naturel ,
pourrait d'un seul coup de dents terminer d'une manière
tragique cette chasse , jusque-là sans péril... quel serait
l'effroi de la pauvre perdrix! C'était certaifiement une ré-
flexion semblable qui venait de temps à autre jeter un nuage
sur le caractère insouciant naguère de Tberesa, et cette
explication tant différée par elle ne pouvait l'être plus long-
temps, lorsque Pope devint peu à peu moins assidu chez
M'^ Blount, et quon apprit que si on l'y voyait plus rare-
ment, c'était lady Montagne qui le traînait en triomphe à
son char.
C'est à un cœur de femme qu'il faudrait demander ce qui
dut sepasseralorsdanslecœurdeTheresa : uneferame seule
nous pourrait dire si elle ne fut pas obligée de dissimnler
un peu de dépit; car elle n'en fit rien paraître; ou si elle
l'exprima, ce fut encoi'e par une raillerie sans amertume et
par quelques allusions malicieuses , bien permises contre ce
nouveau caprice du poète , qui lui faisait négliger V amitié
pour un sentiment plus jaloux et plus exclusif.
Après sa rupture avec lady Mary , Pope crut donner le
change h son désappointement secret en s'accusant d'avoir
écouté sa vanité plutôt que son cœur , pour s'en aller cher-
cher un bonheur incertain lorsqu'il lui eût été si facile de
le trouver auprès de miss Blount. Par un de ces subterfu-
ges dont nous aimons à couvrir nos faiblesses , il appelait
presque un remords généreux son retour à celle qu'il avait
délaissée sans remords; mais cette fois, Theresa, mûrie par
l'expérience du passé , sut mieux se défendre , et pour se
venger elle eut recours à cette légèreté même qui avait failli
la compromettre.
Vainement Pope se dit repentant et malheureux , elle fei-
gnit de ne croire ni à son malheur ni à son repentir, et le
désespéra par son impitoyable gaieté. Vainement il voulut
faire entendre le langage passionné d'un amour véritable ,
elle persista à lui répondre sur le ton d'un persiflage frivole.
Pope s'aperçut enfin qu'il perdait auprès d'elle sa rhétori-
que et ses vers.
Mais à côté de la sœur aînée , la sœur plusjeune, qui n'a-
vait point de rancune à satisfaire , sembla plus disposée à
144 REVUE DE PARIS.
plaindre en lui un amant fnalheureux. Martha , dont trois
années de plus avaient développé la personne et le carac-
tère, était en tous points le contraste de Thei'esa. J'ai dit que
Tberesa était i^ie brune piquante : sa taille gracieuse et
flexible, ses gestes animés, ses yeux noirs et saboucbe sou-
riante, répondaient à la vivacité de son esprit. Martha,
blonde aux yeux bleus , avait dans son attitude habituelle
comme dans tous ses mouvemens une sorte de gracieuse in^
dolence , et dans sa physionomie une expression pensive en
harmonie avec la réserve de ses manières et la réflexion qui
semblait précéder ses moindres démarches. Autant la pre-
mière paraissait étourdie, autant la seconde paraissait pru-
dente. Quoiqu'il n'y eût peut-êtrerien d'excessif, après tout,
dans la pétulance de l'aînée ni dans le cahne de la cadet-
te , si on les étudiait isolément ; leurs caractères recevaient
un relief inévitable de leur opposition ; et comme entre
sœurs on répond volontiers à une exagération par uneautre,
quand Martha reprochait en iant à Theresa d'être une
folle , Theresa lui reprochait d'être une prude.
Les innocentes querelles des deux sœurs avaient souvent
Pope pour témoin et pour arbitre : impartial d'abord , il de-
vait à la longue se laisser séduire par celle des deux parties
qui captivait le mieux son juge, et Martha eut bientôt rai-
son auprès de lui plus souventque Theresa. Les plus petites
choses ne sont jamaisindifl'é rentes en amour : Martha devint
alors la confidente de Pope, et cette préférence, conquise
sur son aînée , devait d'autant plus la flatter que Pope louait
surtout en elle ce caractère réfléchi que Theresa essayait
de tourner en ridicule, mais qu'il attribuait, lui, à la recti-
tude de son jugement. 11 n'est pas d'éloge qui touche plus
une jeune sœur que celui que vous faites de sa raison supé-
rieure. La vanité de Marlha ne pouvait pas non plus rester
insensible à ces vers dont elle reçut désormais l'hommagedi-
rect, et où Pope proclamait tout haut les qualités qu'il ap-
préciait en elle (i). Ces vers, par lesquels un grand poète
(i) C'est àMartLa Blount que Pope adressa VÉpître sur le
Caractère des Femmes^ terminée par un éloge si flatteur pour
elle.
LiTTir.ATT r.r. 145
exalte les perfections d'une femme, ne sauraient manquer
fie produire sur son amour-propre et sur son cœur quelque
chose de la satisfaction qu'inspiraient jadis aux dames des
chevaliers ces défis publics dans lesquels un champion dé-
clarait envers et contre tous sa princesse la plus belle du
monde. Le défi du poète retentit jusqu'à la postérité. Il n'est
pas de démenti à opposer à cette voix du génie. Le chevalier
mort, un lâche pouvait venir arracher l'écusson du brave
ou en effacer le nom que ne défendait plus sa lance; le nom
de la beauté une fois prononcé par la muse est consacré par
la mémoire des siècles et sans cesse reproduit avec les vers
qui lont célébré.
Quoiqu'on ait dit , non sans raison , que le principe de l'a-
mour chez le sexe le plus faible est l'instinct de cette fai-
blesse même qui le rapproche du sexe le plus fort, il faut
admettre aussi dans l'amour de la femme cet autre principe,
plus conforme à sa nature anpjélique . qui appelle sa tendre
pitié partout où elle est invoquée par une souffrance ou une
infortune. Or c'étaient des consolations que Pope, se disant
malheureux , demandait aux deux sœurs. La gaieté d'une
amie comme Theresa apporte plutôt des distractions. Une
amie plus sérieuse et plus aimante , comme Martha , sait
mieux nous plaindre et mieux nous consoler. Pope pouvait
donc se bercer de l'espoir qu'il avait trouvé enfin celle qui
consentirait h lier sa destinée à la sienne. Cependant sa suscep-
tibilité, sa défiance de lui-même quand il réfléchissait à son
corps contrefait, lui faisaient reculer sans cesse le moment
d'exiger d'elle un aveu direct et décisif. Sa position était
d'autant plus délicate qu'il s'était prononce d'une manière
formelle contre le mariage , contre tout mariage public du
moins. Au titre de mari son imagination associait tous les
ridicules, avec l'impossibilité de discontinuer un jeu , disait-
il, où il craignait d'être triché jusqu'à la fin de la partie ,
sans avoir le droit de se plaindre de l'inégalité des chances.
Mais le jour de l'explication arriva, et Pope ne put se
souvenir, sans trembler, de l'épreuve analogue qui avait
.si brusquement brisé tous ses liens avec lady Mary , au lieu
de les resserrer. Sa joie fut grande lorsque Martha, avant
de s'engager par aucune promesse précise, exigea que les
2 i3
140 REVUE DU PARIS.
lettres de Pope à lady Montague et celles de lady Montague
à Pope lui fussent communiquées.
— Cette curiosité m'est bien permise , dit-elle. Cette ladj
va désormais être mon ennemie tout autant que la vôtre.
Poursavoir jusqu'à quel point je dois la haïr, il faut que jesa-
clie jusqu'à quel point vous Tavez aimée.
— Ces lettres m'ont été maintes fois redemandées par
elle , dit Pope.
— Mais vous vous êtes refusé à les rendre? Ainsi vous
les avez. Hésitez-vous à me les confier?
— Vos commentaires inévitables distraieraient mon atten-
tion.
— Vous voulez donc les lire seule ?
— Puisque vous me le demandez , je suis trop franche pour
vous laisser ignorer que ma sœur n'est pas moins curieuse
que moi de les connaître.
— Je m'en doutais : elle veut y lire le passé, et vous l'a-
venir. Comment pourrais-je résister à deux curieuses li-
guées contre ma discrétion? Demain je vous apportai la co-
pie de mes propres lettres et l'original de celles de Sapho.
— Pourquoi la désigner par le nom qu'elle porte dans
vos satires? Je voudrais vous voir plus indifférent quand
on parle d'elle ce serait plus généreux à vous et plus ras-
surant pour moi.
— Est-ce le moment de la ménager, lorsque je suis à la
veille de mettre sous vos yeux des lettres où vous allez pui-
ser contre moi des armes funestes peut-être?
— Je vous promets de relire la date à chaque phrase j —
et ces mots furent accompagnés d'un sourire qui acheva de
décider Pope au sacrifice qui lui était demandé.
Ce jour mêmcMartha reçut cette correspondance, et Pope
ne reparut chez M*'' Blount que le surlendemain, à l'heure
où il savait que Marlha serait seule. En entrant , il recon-
nut une de ses lettres dans ses mains : — Eh bien! dit-il,
avais-je raison dhésiter ? Le fameux Laubardemont no de-
mandait que trois lignes de l'écriture d'un homme pour y
trouver de ([uoi le faire pendre. Quel supplice sortira poiu*
moi do tout ce papier noirci d'une encre fatale?
— AI) ! monsieur Pope, reprit Martha d'un airému , quand
LITTERATURE. 14/
il y aurait uu arrêt de mort contre vous dans cliacune des
autres lettres , en voici une qui vous vaudrait mille fois vo-
tre grâce.
— Que contient-elle donc de si extraordinaire ?
— Quelque chose de très-simple , mais de si touchant que
je veux vous la lire à vous-même , puisque vous l'avez ou-
bliée. Asseyez-vous et écoutez-moi.
Prosateurs et poètes , mes maîtres ou mes amis , vous
n'avez pu oublier Fémotion du jeune homme qui se voit
pour la première fois imprimé sur ce beau vélin et avec ces
lettres ornées que notre bon et modeste Delangle ne mar-
chandait pas aux auteurs. ( Pauvre Delangle ! Noti-e ami
bien plus que notre libraire , le malheur t'a laissé à pied , et
nous ne faisons l'aumône qu'aux éditeurs qui viennent la
solliciter en tilbury ! ) Mais ce plaisir . dont on se lasse si
vite, qu'est-il.... comparé à celui d'entendre lue son ma-
nuscrit, inédit encore, parcelle qu'on aime? Pope goûta
ce bonheur , assis auprès de Martha , et suivant des yeux
le mouvement de ses lèvres pendant qu'elle lui relisait ce
fragment :
« J'ai envie de terminer celte lettre par le récit d'un évè-
« nement qui vient d'arriver sous mes yeux , et qui a fait
« une grande impression sur moi. J'ai passé une partie de
« lété dans un vieux château pittoresque du comté d'Oxford,
1) que lord Harcourt m'avait prêté. Il domine une prairie
" communale, où à l'ombre d'une meule de foin étaient
» assis deux amans aussi tendres qu'aucun de ceux que les
« romans nous montrent sous le feuillage d'un hêtre. L'un
» s'appelait ( que le nom soit un peu dur , n'importe) John
« Hugues et l'autre Sara Drew. John était un garçon bien
» fait , âgé de vingt-cinq ans ; Sara une brune de dix-huit.
« John avait pendant plusieurs mois supporté le travail du
» jour dans le même champ que Sara. Chaque matin et
» chaque soir , lorsque c'était l'heure de traire les vaches ,
» c'était lui qui les lui conduisait. Leur amour était un sujet
» de conversation, mais non de scandale pour le voisinage;
« car ils n'avaient pas d'autre pensée que de s'unir en ma-
)> riagc légitime. Le matin même, John venait d'obtenir le
» consentement des parens de Sara , et ils n'avaient plus
148 UEVUE DE PARIS.
» que la semaine à attendre pour être heureux. Ce jour-là
» peut-être , dans les intervalles de leurs travaux , ils par-
» laient de leurs habits de noces ; et John faisait des bou-
)) quets de pavots et d'autres fleurs pour assortir au teint de
.) Sara les nuances d'un nœud de rubans dont il voulait lui
» faire présent la veille de leur mariage. C'était le dernier
» jour de juillet. Tout-à-coup un orage éclate, un orage ter-
» rible , mêlé d'éclairs et de tonnerre , qui force les paysans
■1 à chercher un asile sous les arbres ou le long des haies.
.) Sara tombe effrayée , hors d'haleine , sur un tas de foin;
:■> John ( qui ne la quittait jamais ) s'asseoit à son côté ,
) après avoir disposé deux ou trois bottes de manière à lui
» servir d'abri. Au même instant , on entend un coup de
.) tonnerre si violent qu'on eût dit que la voûte du ciel se
» partageait en deux ; les paysans inquiets s'appellent les
« uns les autres ; ceux qui étaient le plus près de nos deux
» amans ne les entendant pas répondre vont à l'endroit où
» ils s'étaient réfugiés. On aperçoit d'abord une légère fu-
M mée au-dessus du foin, puis le couple fidèle... John avait
» passé un bras autour du cou de Sara, et étendu l'autre
« sur son visage , comme pour la protéger contre la flamme
» de réclair... Ils étaient morts, déjà raides et froids dans
> cette tendre attitude; mais leurs corps conservaient en-
» core les couleurs de la vie; on remarquait seulement que
) Sara avait un de ses sourcils un peu Ijrûlé , et une petite
>' tache entre les deux seins. Ils furent ensevelis le lende-
« main dans un même tombeau de la paroisse de Stanton-
>» Harcourt , où milord Harcourt, à ma prière , leur fit
>^ élever un monument. Je me chargeai de l'épitaphe, dont
" je ne suis pas content. Je regrette que vous n'ayez pas été
•) en Angleterre. Vous auriez mieux réussi que moi à la faire;
» car vous ne vous y seriez pas refusée si je vous l'avais de-
'^ mandé pour une circonstance si touchante.
>i A tout prendre , je ne puis trouver ces deux amans raal-
« heureux. Le plus grand bonheur pour eux , après celui
» de vivre comme ils animaient vécu , était de mourir comme
» ils sont morts. La plus grande gloire à laquelle ils pou-
« vaient prétendre était d'avoir un monument pour consa-
.) crer leur souvenir ; à moins que vous ne leur en accordiez
LITTÉRATIRE. 149
.^ une autre... , celle dètre houorés d'une larme des plus
« beaux yeux du monde ^)
— Et cette larme fut refusée par celle à qui vous la de-
mandiez , dit Martha , après avoir elle-même essuyé ses
yeux, u Elle vous répondit par une froide raillerie (i).»
— Elle n'aimait pas , répondit Pope.
— Croyez-vous doncquïl soit nécessaire d'aimer pour ne
pas être insensible ? reprit Martha.
— Non , sans doute; mais je serais si heureux d'interpré-
ter ainsi les larmes que vous venez de répandre.
— Voici ma mère et ma sœur , monsieur Pope....
— N'allez-vous pas demain toutes les trois au théâtre
pour profiter de la loge de Congrève ?
— Pour ma part , rien de moins sûr.
L'entrée de M'"' Blount et de Theresa interrompit cet
entretien ; mais Pope crut avoir compris que Martha , afin
de le continuer , trouverait quelque prétexte pour rester
seule le lendemain.
Le lendemain , en effet , à l'heure du spectacle il se ren-
dit chez M" Blount. La servante était sur la porte et lui dit
que miss Martha n'avait pu accompagner sa mère et sa
sœur , parce qu'elle se plaignait d'un commencement de
migraine. Pope courut au salon , très-peu alarmé de cette
indisposition subite ; mais en ouvrant la porte , il lui sem-
bla que sa présence causait à Martha une sorte d'embarras ,
car son premier mouvement fut daller k un tiroir et d'y
glisser un papier. Une pensée de soupçon et de jalousie
s'éveilla dans l'esprit de Pope.
— Serais-je indiscret ? demanda-t-il , en fixant les yeux
sur le tiroir à demi fermé.
(i) La réponse Je lady Montague (i'^" novembre 1716) est en
effet l'expression de la plus profonde moquerie. Elle envoie à Pope
une épitaphe qui n'est que la parodie de la sienne , et où elle dit
qu'en effet « JoLn et Sara furent très -heureux de mourir avaut le
« mariage, car probablement au bout de l'année ils auraient été,
^• elle une femme battue, et lui un mari dupé :
^' For bad they seen ihe next ycar's sun
« A beaten wile and cuckold s"\^ain, etc. ^
a i3.
150 REVUE DE PARIS.
Il était évident que Martha désirait éluder de répondre ,
et que cette préoccupation excusait dans son esprit ce qu'il
y avait de peu courtois dans cette froide question.
« — Vous voyez, dit-elle avec autant de douceur que si Pope
Veut abordée avec moins de défiance , vous voyez qu'il n'était
pas bien sûr que je profiterais du billet de M. Congrève
pour aller voir jouer Zop'e/a/' /op-e (i) (Amour pour amour.)
— Ce n'est pas , j'espère , le titre de la comédie qui vous
a fait peur?
— Eu vérité , dit-elle avec un sourire qui aurait dû
ëmousser vingt soupçons comme celui qui avait traversé le
cœur de Pope , le titre , peut-être , est ce que je trouve de
plus séduisant dans la pièce.
— Vous approuvez donc l'indulgence d'Angélique pour
Valentin ?
— Valentin lui fait de si belles promesses !
— Et puis, elle lui doit quelques dédommagemens pour
l'avoir fait si long-temps attendre.
— Fort bien, messieurs , il nous est défendu de vous
éprouver : Angélique a tort lorsqu'elle vous accuse de man-
quer de persévérance.
— Angélique aura mille fois raison , si vous voulez plai-
der pour elle ; mais daignerez-vous aussi l'imiter en tous
points aujourd'hui ?
— Je vous comprends , dit Martha , qui cherchant tou-
jours à éloigner Pope du tiroir vers lequel il tournait encore
les yeux de temps en temps , le laissa s'asseoir auprès d'elle,
et lui abandonna sa main Mais vous ne prétendez pas
que nous jouions la comédie , j'espère?
— Quelle preuve de ma sincérité vous faut-il encore ? 11
ne me reste plus qu'à devenir fou comme Valentin.
— Dieu vous en préserve ! tout poète que vous êtes.
(i) Lovejor love (Amour pour amour) est peut-èlrc la meil-
leure comédie de Congrève. Valentin, l'amant d'Angclitjue . se fait
passer pour fou pendant une grande partie de la pièce; Angélique,
après l'avoir long-temps éprouvé , consent à lui donner sa main. Il
y a quelque rcsscrablaucc cuire Love for loi'c et le Joueur de
Bernard.
LITTÉRATURE. 15]
— Près de vous, je ne suis pas toujours bien sûr de ma
raison.
— Souvenez-vous pourtant qu'Angélique ne consent à
dire à Valentin qu'elle Taimc que lorsqu'il redevient sage-
Mais comme il arrive souvent dans un tête-à-tête , il
parait que cette recommandation de sagesse n'était pas
faite d'un air assez sévère 5 car ce fut au même instant que
Pope cueillit son premier baiser, sans témoins, sur les
lèvres de la jeune prude. Effrayée elle-même d'avoir jus-
liâé ainsi le vers où le poète déclare que la femme n'est
qu'une continuelle contradiction, Martha tressaillit tont-à-
coup , se leva et s'enfuit dans une pièce voisine en cachant
son front dans ses mains.
Pope, troublé lui-même un moment de son propre bon-
heur, hésitait encore à la suivre, lorsque son regard ren-
contra le tiroir où il avait en entrant vu cacher le papier ,
objet de son indéfinissable inquiétude 5 il y courut, l'ouvrit
et s'empara de cet écrit mystérieux Il contenait des
vers; le poète les parcourt des yeux : c'était une satire con-
tre lui, cette fameuse satire adressée à lui-même par lady
Mary Montague , et qui se termine par cette apostrophe
virulente :
« Oserais-tu contester la justice de ce monde qui
« te laisse ainsi seul comme un proscrit? Si en droit il faut
« avoir tué pour être homicide , en équité le meurtre existe
« déjà dans l'intention de le commettre. Ainsi , puisque ta
t< lâche main poignarde un nom et tente d'assassiner au
« moins notre réputation, que l'arrêt du premier homicide
« soit le tien; que jamais l'oubli ni le pardon n'effacent ta
« méchanceté. Autant que tu hais , sois haï ; avec Vemblème
« de ton ame. difforme empreinte sur le dos , comme Gain
« avait sur le front l'emblème de la sienne marquée de la
'< main de Dieu , sois comme Gain, maudit et vagabond (1) »
(i) Aiul wilh tbe emblem of ihy crookeimind
Marked ou ihy back , etc., etc. *
Verses addresscd to the imilaLor of Horace.
Ou croil que loi il Hervey fut le collaborateur de lady Monlajiu^
dans cette satire.
102 REVUE DE PAULS.
De pareils vers tioiivés chez Marlha! Était-ce uue trahi-
son ? Ne s'était-elle depuis quelque temps montrée si ten-
dre en apparence avec Pope que d'accord avec ses ennemis
pour lui arracher des sermens et en rire, pour lui dérober
tous ses secrets et les leur livrer. Et ces lettres vainement
redemandées par lady Montagne , puis si facilement obte-
nues par Martha , qu'en avait-elle fait ? Quelle coïncidence !
L'imagination du poète soupçonneux ne savait à quelle
supposition s'arrêter. Il était en proie à la plus cruelle tor-
ture, lorsque Martha rentra, et apercevant le fatal papier
à sa main, devina ce qui venait de se passer. Un peu con-
fuse elle-même, elle resta d'abord muette, et Pope rompit
le premier ce triste silence.
« — Et vous aussi , dit-il , vous , Martha , vous vous seriez
fait un jeu barbare de ma crédulité; vous aussi, vous seriez
associée à la haine qui me poursuit de ses lâches outrages....
Oui 5 sans doute , vous aviez le droit de repousser une pas-
sion sur laquelle j'ouvre enfin les yeux. J'étais un amant
ridicule, je le sens, mais j'étais aussi un ami, un frère
pour vous , Martha , et à ce titre je méritais peut-être votre
pitié. i>
Si au lieu de ce reproche si mélancolique Pope eût fait
parler la colère et l'indignation qui avaient d'abord soulevé
son ame, Martha eût pu trouver plus facilement le langage
de la dignité offensée pour lui répondre et le faire rougir
d'un pareil soupçon; mais les larmes coulèrent de ses yeux
lorsqu'elle lui dit :
« — Quoi donc ! vous dirai-je à mon tour. C'est un frère,
un ami qui me soupçonne et m'accuse ! Que l'amant soit
injuste, j'en suis moins surprise ; mais comment l'ami et le
frèren'ont-ils pas trouvé une supposition plus honorable pouï"
l'amie et la sœur? Moi, servir la haine de vos ennemis!
Vous n'avez pas senti que c'était mon repos bien plus que
le vôtre quils voulaient troubler en me révélant les outra-
ges dont leuç rage vous accable ; ou s'ils ont cru qu'en vous
représcntafit sous ces noires couleurs ils cfl'raieraicnt mon
îlévoucmcnt, ils connaissent bien mal le cœur d'une fejnme !
Vous auriez plutôt à les remercier , monsieur Pope : en
voulant vous rendre à mes yeux si méchanl: et si ridicule ,
LITTÉRAIURE. 153
ils n'ont réussi quà me faire mieux comprendre que vous
pouviez quelquefois être à plaindre de leur persécution, et
que c'était à moi , votre sœur, votre amie , qu'il appartenait
de vous consoler... Monsieur Pope, continua-t-elle, j'au-
rais voulu vous épargner la lecture de ces vers , qui venaient
de m'être remis par un valet inconnu , lorsque vous êtes
entré. Vous étiez sincère tout à l'heure , je le pense , remer-
ciez-les donc, vous dis-je; si ce n'eût pas été pour vous
faire oublier ce maudit papier , je n'eusse probablement pas
encore ce soir cessé de mériter ce titre de prude, que ma
sœur me donne quelquefois en riant. >■>
— Ah! s'écria Pope, je suis en effet un amant bien ingrat
et bien coupable; comment expier mes injustes soupçons,
comment pourrai-je mériter ma grâce?
— Vous le pouvez encore , dit Martha , qui n'attendit pas
pour sourire que toutes ses larmes fussent essuyées, vous le
pouvez, en jurant que vous ne serez désormais ni trop
curieux , ni trop indiscret , ni trop jaloux , quelles que soient
les apparences.
— Si le passé m'est pardonné .je vous réponds de l'avenir.
— Monsieur Pope, voici l'heure où va finir le spectacle.
Je suis bien forcée de terminer cette scène en même temps
que la pièce. Avouez que votre folie égalait celle du Valen-
tin de M. Congrève.
— Je vous promets de mériter mieux que lui le pardon
d'Angélique.
— La première fois qu'on jouera Amour pour Amour , je
veux que nous y allions ensemble , dit Martha.
— Je m'en souviendrai . répondit Pope ; ce sera désormais
ma pièce favorite.
104 REVUE DE PAJIIS.
ÉPILOGUE.
UNE CONVERSATION DE GAKNISON.
(La scène se passe à Louisbourg , en 1^44 > 'vingt-deux ans après
la date des évènemens qui précèdent. Les officiers d'un régiment
formant la garnison du cap Breton , conquête nouvelle de An-
glais en Amérique, viennent de déjeuner tous ensemble lorsqu'on
leur apporte les journaux d'Angleterre; le major s'en empare et
en fait la lecture. )
LE MAJOR. — Attention, messieurs, voici les nouvelles
d'Europe. — Allemagne , 11 mai i744- La nouvelle se con-
firme que le roi de Prusse, qu'on croyait résolu à rester
neutre , depuis qu'il tenait la Silésie , vient de contracter
une alliance plus étroite avec le roi de France et l'empe-
reur.— Flandre, 20 mai. Sa Majesté le roi de France est
entré à Courfray le 18 , et se prépare à investir Menin et
Ypres. C'est l'abbé de Saint-Germain-des-Prés qui com-
mandera le siège d'Ypres.
UN OFFICIER IRLANDAIS. — Il paraît quc les généraux sont
devenus rares en France , puisque le roi Louis XV quitte
M""' de Chateauroux pour se mettre en campagne , et que
ce sont les abbés qui commandent les troupes.
LE MAJOR , continuant. — France, Paris , 28 mai. Le prince
Charles-Edouard est parti pour les côtes de Picardie, afin
d'activer par sa présence l'expédition qui doit le transporter
en Angleterre, sous les ordres du duc de Richelieu.
UN CAPITAINE — Si le Prétendant appelle l'invasion étran-
gère au secours de la rose blanche , autant d'auxiliaires
français de plus , autant de partisans anglais de moins.
V'oyons ce qu'on dit en Angleterre.
LE MAJOR. — Nous y voici. Grande-Bretagne : Edimbourg ,
28 mai. On remarque depuis quelque temps une grande
agitation parmi les montagnards. Des émissaires jacobites
ont parcouru les highlands et les îles, prêchant l'insurrec-
tion. James Mac-Grcgor a été arrêté à Invcrncss pour avoir
crié • A bas le roi Georges', cl Charles StuarlJ'or evcr! (A
LITTÉRATrRE. 155
un officier écossais : ) Lieutenant Macdonald , voilà votre
Ecosse qui s'attirera de mauvaises affaires.
l'officier écossais. — Il Griffes contre griffes, comme dit
Conan à Satan, et le diable emporte les plus courtes. >>
LE MAJOR. — Au diable vos proverbes gaéliques ou jaco-
bites , auxquels on ne comprend rien , monsieur Macdo-
nald; mais voici le correctif des nouvelles d'Ecosse aux
nouvelles de Londres. — Londres, V^ juin. Chambre des
lords. Leurs Seigneuries ont discuté le bill adopté par l'au-
tre chambre, qui prononce la peine de haute trahison con-
tre quiconque correspondra avec les princes de la famille
exilée. Le lord-chancelier a proposé d'étendre le crime de
haute trahison à la postérité des coupables, tant qu'il exis-
tera un petit -fils de Jacques IL On croit que cet amende-
ment sera adopté.
l'officier écossais. — Si cette loi passe, je risque d'être
fusillé en Amérique , par la seule raison que mon grand-père
se sera fait pendre en Ecosse; admirable logique de l'esprit
de parti!
LE COLONEL. — Allous , mcssicurs , point de commentaire
politique.
LE MAJOR. Je passe alors aux nouvelles littéraires. — Les
dernières lettres que les amis de lady Wortley Montagne
ont reçues d'elle sont datées d'Avignon. Cette dame se loue
beaucoup des égards du jeune vice-légat. Ils ont fait ensem-
ble un pèlerinage à Vaucluse et un autre à Saint-Remy pour
visiter l'arc de triomphe de Marins. — On a joué hier au
théâtre de Drury-Lane un drame en trois actes : Loi^e the
cause and cure qf grief ,(^n ou. attribue à M. Thomas Cooke.
Le public Ta justement sifflé.
UN officier. — Ce qui veut dire, peut-être, que l'auteur
a été victime d'une cabale ; j'ai sifflé pour ma part plus d'une
bonne pièce quand j'étais à Londres.
LE MAJOR. — Avant hier , 3o mai, Alexandre Pope est mort
à Twickenham , après avoir reçu tous les sacremens du pa-
pisme. Miss Martha Blount, son amie depuis vingt ans et
plus, lui a fermé les yeux Messieurs, l'Angleterre a
fait une grande perte.
TN VIEUX LIEUTENANT. — Un poètc papistc î
156
REVUE DE TARIS.
LE MAJOR.— -Un grand poète, monsieur : le traducteur d'Ho-
mère, l'auteur deV Essai sur i' homme, de YEssai su?' la cri.
tique, et de tant d'autres poèmes qui vivront autant que la
langue dans laquelle ils sont écrits.
vs CAPITAINE. —Je l'ai couuu ^ moi, messieurs, chez lord
Oxford... Un petit homme^ d'une figure assez agréable et
fine, mais bossu et avec des jambes grêles comme celles
d'une araignée : si faible et si frileux qu'il mettait trois pai-
res de bas, se matelassait avec de la flanelle ou des fourru-
res, et avait besoin de soutenir sa taille au moyen d'un
corset. Vous devez vous le rappeler , commandant, car vous
l'avez vu aussi chezmilord, avec son habit noir et sa petite
épée au côté ?
LE COMMANDANT. — Si je me rappelle M. Pope! J'ai des
raisons pour cela. Croiriez-vous, messieurs, que ce petit bossu
avait été mon rival?
TOUS. — Et votre rival heureux , peut-être.
LE COMMANDANT. — Ma foi , mcssicurs , si je l'emportai sur
lui une fois, je fus forcé de battre en retraite une autre.
TOUS. — Ce doit être une singulière histoire.
LE COMMANDANT. — Elle me parut telle alors; mais hélas î
elle est un peu vieille aujourd'hui.
l'officier irlandais. — Racontez toujours.
LE COMMANDANT. — M. Popc ct moi uousfaisious tous deux
la cour à la même ladj, qui le congédia pour moi, quoi-
qu'il fut le premier en date. Depuis, nous apprîmes qu'il
était consolé de sa défaite par une jeune provinciale qui
vivait sous le charme de ses vers. Fier de mon premier
avantage, je m'avisai, en franc étourdi, de parier que je le
supplanterais là encore; mais j'eus beau me mettre en frais
d'oeillades et de soupirs, suivre partout la belle au specta-
cle et à l'église , je fiais par aller m'avouer vaincu à Milady ,
qui , s'il faut tout dire , ayant conservé quelque rancune
contre M. Pope , m'avait elle-même poussé à cette folie
aventure.
l'officier irlandais. — Voilà bien les femmes; mais elle
dédommagea son champion, fidèle malgré lui.
LE commandant. — C'est ce qui vous trompe, monsieur
Glamorgan. Milady, lui dis-je, miss Martha Blount, car
LITTÉRATURE. 157
c'était elle-même, celle qui d'après la gazette a fermé les
yeux à M. Pope, miss Martha Blount est une vertu farouche
et ridicule ; M. Pope se vante s'il se dit aimé de ce petit
dragon ; j'ai perdu mon latin avec elle. — Une vertu ! me
répondit milady; croyez bien que ce n'est qu'une prude
trop heureuse d'abriter sa prétendue sagesse derrière la
bosse de son amant. J'en suis fâchée; mais vous me don-
nez une triste idée de votre persévérance. Il faut se défier
des jeunes gai ans aussi bien faits que vous ; ils tournent
trop facilement le dos à l'ennemi. Trouvez bon que je cher-
che un chevalier plus brave et moins fort en latin. Milady
faisait allusion à une autre anecdote que je veux aussi vous
conter....
LE MAJOR. — Après la parade , commandant; car j'entends
le tambour.
[On entend le roulement du tambour. Tous les officiei's se.
lèi'ent et snj^tent.)
Amédée PicnoT (i).
(i) J'ajouterai une note biographique. Miss Martha Blount
avait été iustallée chez Pope après la mort de sa mère. Johnson
nous apprend que chacun lui faisait accueil comme si elle eût été
la sœur ou la femme du poète. Elle lui survécut dix-huit ans, pt
mourut en 1762, la même année que lady Wortley Montague.
^
LE LENDEMAIN D'UNE CONSPIRATION.
SCENE HISTORIQUE.
1^ Le 3 Janvier 1828,00 découvrit à Venezuela une conspiration
royaliste dans laquelle étaient compromis un grand nombre de
moines, d'ecclésiastiques et d'individus distingués par leur rang
ou les emplois qu'ils exerçaient sous le gouvernement colombien.
Jamais, depuis iS-?/^, la république n'avait couru un si grand
danger. Le général Barradas était arrivé de la Corogue à Puerlo-
Ricoavec une flotte et onze mille hommes de troupes choisies; les
conspirateurs comptaient sur la jonction de Barradas et de l'amiral
Laborde , qui devaient opérer simultanément leur descente à Ve-
nezuela. Les généraux Paez et Arismendi sauvèrent la Colombie
d'une guerre civile parleur courage, leur vigueur et leurs promptes
mesures.
Paez a eu le malin une violente altercation avec Arismendi ,
parce que celui-ci refusa de concourir à sauver ses deux frères de
lait compromis dans lacouspiration.Lascènese passe à Laguayra.}
{Fo7\ Quart. Rew.)
PERSONNAGES. — Paez. — Arismendi. — Un Moine.
— Officiers.
(Il est huit heures du soir. Arismendi et ses aidcs-de-camp sont
assis autour d'une table couverte de papiers. Le général fume
un cigarillo ; les autres écrivent , un officier entre. )
L' Officier. — Général , un moine demande à vous parler.
Arismendi. — Son nom?
L'Officier. — Il refuse de le dire, et prétend avoir des com^
municalions importantes à vous faire.
Arismendi. — Qu'il entre. (L'officier sort ri inlroduil ini
LITTÉRATURE. 159
moiutf dont le capuchon est baissé sur ses yeux et qui s'arrcte à la
porte.)
Arismendi. — Que dcsirez-vous , padre? parlez , le temps est
précieux.
Le Moine. — J'ai d'importans secrets à révéler.
Arismendi. — Parlez.
Le Moine — Je ne le puis devant témoins.
Arismendi. — Ce sont de fidèles officiers delà république ;
parlez sans crainte.
Le Moine. — Ce que j'ai à vous dire n'est destiné qu'à l'o-
reille dWrismendi. ( Arismendi , après un moment d'hésitation
employé à examiner le moine , se tourne vers ses officiers, et
-leur fait signe de sortir. )
Arismendi. — Maintenant, padre.
Le Moine. — Et celui-là? ( montrant,îa sentinelle à la porte.)
Arismendi. — Il appartient à la légion irlandaise , et n'entend
pas un mot d'espagnol. Parlez sans crainte; mais d'abord votre
nom ?
Le Moine. — Mon nom? Ah! il y a long-temps, bien long-
temps, qu'il n'a été prononce dans les murs de la Gayra. ( 11 s'ap-
proche de la table et se découvre. ) Juanito, me reconnais-tu?
Arismendi. — Grand Dieu ! est-il possible! Padre Ramon de
Suza... mon ancien précepteur ! (11 se lève avec empressement et
lui tend la main. Le moine fait quelques pas en arrière. )
Le Moine. — Ecoute-moi d'abord. (Le moine s'asseoit len-
tement sur le bras d'un fauteuil et fait signe à Arismendi de re-
prendre sa place.) Oui... C'est moi!... Moi, l'ancien prieur vénéré
de Sainte-Marthe, aujourd'hui le proscrit padre José I
Arismendi. — Vous, padre José! José , le chef de la conspi-
ration servile ! Malheureux ! que venez-vous chercher ici ?
Le Moine. — Ecoute-moi... Chassé par le décret impie qui dé-
pouilla les couvens et en expulsa les saints solitaires, je jurai de
consacrer le reste de mes jours à délivrer mon pays des tyrans
perfides et des traîtres ambitieux qui l'ont enchaîné sous un vain
prétexte de liberté. (Arismendi veut l'interrompre; le moine met
la main sur le bras du général , et continue d'une voix plus ferme. )
Je m'embarquai pour l'Espagne. Après de nombreuses privations
et des dangers de tout genre, j'arrivai enfin à Madrid, où j'eus
Je bonheur de voir notre souverain , don Ferdinand VII , que Dieu
160 REVUE DE PARIS.
conserve loug-lemps ! Je lui représentai les souffrances de mon
pauvre pays, et reçus de lui des pleins-pouvoirs pour user de tous
les moyens humains dans le but de sa délivrance. Si je réussis,
que la gloire en. soit au Tout-Puissant! Si je succombe, comme
les trois jeunes hommes dans la fournaise de Babylone , je chan-
terai encore Hosanna ! hosanna ! (Se levant brusquement.) Juan
Arismendi jles destinées de ta patrie sont dans tes mains. Saignante
encore et suppliante, elle te tend les bras... Eesteras-tu sourd à
ses prières ? Rejette l'ignoble livrée de ses tyrans démagogues ,
foule aux pieds ces enseignes maudites et mérite le titre de notre
moderne Cortez, du second conquérant de TAmérique.
Arismendi. — Assez , moine fanatique, qu'oses-tu me proposer ?
Ne sais-tu pas queDavila, Gutierrez, Revillagigedo , Salmon et
presque tous leurs complices sont arrêtés , condamnés, et sur le
point d'être fusillés? Ne sais-tu pas que la sainte cause de la liberté
a triomphé, sur toute l'étendue de la république , des impuissantes
machinations de quelques satellites du tyran espagnol? Tremble
pour toi-même !
Le Moine. — Trembler pour moi-même! Ah! la même main
qui délivra Daniel de la gueule des lions affamés me protégera et
me défendra. Encore une fois, Juanito, je te le répète, dans
les mains sontles destinées de l'Amérique. Pour toi, pour ton pays,
songes-y bien. Il dépend de toi de rendre ton nom glorieux, immortel,
dans ce mpndeet dans l'autre. La garnison de cette forteresse t'est
entièrement dévouée... Je le sais : Paez n'est accompagné ici que
de quelques //a/zeros ; fais fermer les portes de la citadelle , arrête-
le, arbore la bannière sacrée d'Espagne qui a si souvent triomphé
de ses ennemis, qu'elle flotte seulement une heure sur les créneaux
de la Gayra, et tout Venezuela suit ton exemple. Venezuela est
lusse de ses maîtres , et n'attend qu'un signal pour briser ses chaî-
nes ; peut-être au moment où je parle , l'amiral Laborde a débarqué
Tarniée espagnole, et Bar radas marche sur Carracas. (Arismendi
veut l'interrompre; le moine , tirant de sa robe un parchemin ,
continue d'un ton plus animé. ) Mais voici la signature de notre
bien-aimé roi lui-même. Voici le sceau royal de Castille ; par cette
commission , j'ai les pouvoirs de te nommer capitaine-général de
Venezuela , et peut-être eniuite pourras-tu obtenir même la vice-
royauté de Grenade.
Arismendi. — Assez , tentateur.
LITTÉRATURE. 161
Le Moine. — Duc de Terrauova et graiiJ ci Espagne.
Arismendi. — Retire-toi, lraitre;t2s propositions sont une
injure que tu paieras cher.
Le Moine. — Juan , je connais ta passion dominante. — C'est
l'argent qui est le Dieu devant lequel tu te prosternes chaque
jour.... Eh bien! le roi d'Espagne t'accorde les mines de Cauca
pendant cinquante années ,... pendant cent...
Ârismendi. — Vil artisan de trahison, je te méprise, aiusi
que tes oliVes.
Le Moine. — Juauito... (s'approchant plus près et parlant à
voix basse ), la vengeance est douce, c'est la part que Dieu se
réserve, car il s'appelle le Dieu de la vengeance; mais il la per- -
metauxhommesquandelleestjuste ;Paez, ce vil mulâtre, t'a insulté
ce matin même.., toi, un blanc et un noble; je le sais , venge -toi!
-4rismendi, (se levant avec violence.) — Par lamère deDieu î
tu as menti, moine, l'honneur de Juan Arismendi est sans tache
comme la lame de sonépée. Quiconque m'aurait insulté, blanc ou
mulâtre, n'eût pas vécu une heure après, ou ce bras serait sans
force et incapable de tenir un fer.
Le Moine. — Pécheur endurci, meurs donc dans ton impéni-
tence! Dieu lui-même t'a parlé par ma bouche; tu refuses de te
soumettre à sa volonté. Que ton crime fetombe sur ta tète! Adieu !
Arismendi. — Arrête , moine, tu ne peux sortir d'ici.
Le Moine. — Je suis venu libre... J'ai le droit de m'en aller
libre.
Arismendi. — Je t'arrête comme proscrit qui a rompu son ban,
comme conspirateur et traître à la république !
Le Moine. — Juan, Juan, serait-ce possible? Auras-tu le
courage de condamner ces cheveux blancs à 1 infamie ?
Arismendi. — Je fais mon devoir.
Le Moine. — Ah! il est impossible que ton cœur ne démente
pas ta bouche. Juauito, je partirai pour l'Europe, pour l'Espagne,
pour tous les pays que tu voudras, à l'instant même, si lu l'ordon-
nes,
Arismendi. — Il fallait rester en Espagne quand tu v étais;
il est trop tard !
Le Moine. — Mais non , non 1 lu ne peux avoir le courage de
me livrer au bourreau; moi dont la main a guidé tes premiers pas
dans la vie; moi qui l'ai p clé dans mes bras : moi qui t'ai ouvert
2 i4
162 REVUE DE PARIS.
les premières avenues de la science ; moi devant qui tu t'es age-
nouillé au saint tribunal de la confession î
Arismendi. — Padre, je suis un général delà république.
Le Moine. — Ce n'est pas que je craigne la mort : Dieu m'est
témoin que je l'ai bravée plus d'une fois; mais le bourreau, la
corde, la fatale corde. Et puis j'aurais pu encore faire quelque
bien dans ce monde J'entends un bruit de cbevaux : c'est
Paezqui revient sans doute avec ses satellites. Juanito ! Juanilof
sauve-moi! Par la mère qui te porta dans son sein, qui t'a tanl
aimé , et dont j'ai fermé les yeux à son lit de mort , sauve-moi !
sauve-moi! — Un moment encore , et il sera en effet trop tard.
Arismendi. — Padre , j'ai tout immolé sur l'autel de la liberté ,
une femme que j'adorais, deux enfans qui faisaient monbonbeur;
repos, fortune, bonheur, tout! Je n'ai plus qu'un espoir qui m'at-
tache à la vie , celui de consolider la liberté de la Colombie. Je
ue puis rien faire pour vous.
Le Moine. — Deus in adjuiorium meum intende.
(Paez eulre tenant à la main des dépêches et suivi de
plusieurs officiers.)
Paez. — Général , bonne nouvelle... Tout va bien ... L'amiral
Foster m'écrit que toute la côte de Venezuela est libre, et qu'il a
vu la flotte de Laborde voguer à pleines voiles vers la Havane.
Le Moine. — Dieu tout-puissant ! tes décrets sont impénétra-
bles.
Paez. — (apercevant le moine. ) — Quel est cet homme? Un
gusano d'Espagne? Que veut-il et que cherche-t-il?
Arismendi. — ( d'une voix sombre. ) — La mont !
Le Moine. — Maintenant , me voilà perdu en effet. Oh ! mon
D'ienjiat volunlas tua! (S'avançant d'un air résolu vers la
lumière.) Qui je suis? Naguère le prieur Ramon de Suza, à pré-
sent le frère José, venu ici à la poursuite du martyre.
Paez. — Comment donc, lu es le José dont le nom est en tète
de celte liste? (Il lui montre une liste de l'association secrète du
Rosaire.)
Le Moine. — Ah! nous sommes trahis cl vendus! Sainte
Vierge ! qui aurait soupçonne un Iralln' parmi nous?
Paez, (à Arismendi. ) — C'est donc l'ancien ami de votre père ,
le prieur de Sanla-Martha.
Arismendi. — Lui-même, cx^dlenc»-', tomme vous voyez.
LITTÉRATURE. 163
Paez, (prenant Arismendi à part dans une embrasure de feuè-
Ire. ) — Arismendi, donnez-moi votre main, et oublions notre
querelle récente. Je devine vos sentimens à Tégard de ce moine
égaré. — Eh bleu! faisons un arrangement. — Que le sort de
votre moine soitcelui de mes deuxfrèrcs de lait ! Qa'en dites-vous ?
Un Officier qui entre. — Excellence , THeure fixée pour
l'exécution est sonnée. Tout est prêt.
Paez , (à Arismendi. ) — Que dites-vous , général !
Arismendi. — Que l'exécution ait lieu.
Paez. — Et le moine ?
Arismendi. — Qu'il meure.
Paez. — Ainsi soit-il î et que son arae aille au fond de l'enfer.
(A rofficier) Vous avez entendu, senor, emmenez ce saint padre,
qu'il passe le premier : c'est le moins que nous puissions faire
pour lui.
Le Moine. — Tigre sanguinaire! accorde-moi une denii-beure
au moins. Je demande la confession.
Paez. — Un saint homme comme toi n*a pas de péchés à con-
fesser ; marche !
Z-e Morne. — Impies! que mon sang retombe sur vos tètes!
(Il sort.)
Paez. — Le sang des traîtres est la rosée de la liberté.
Arismendi (s'asseoit et se cache le visage dans ses mains.
— Silence de quelques minutes. — Roulement de tambours et
bruit d'une décharge de mousqueterie. )
Arismendi , se frappant le front. — Je ne croyais plus depuis
long-temps que ce bruit put m'attrister le cœur ; n'importe ! (11
66 lève. ) VlVA LA PATRIA. !
ToLs LES AiTREs. — Fi^^a la patinai mlerte a los TYRA^■os!
El. Almacen.
LE PCY-EK-VELAl.
Le Velay , depuis le treizième siècle jusqu'au moment de
la nouvelle circonscription de la France par départemens ,
dépendit de la province du Languedoc; mais dans les temps
anciens il faisait partie de l'Auvergne. Il reste encore une
main symbolique sur laquelle on lit une inscription grecque
dont le sens indique l'union des Velaunes avec les Au-
vergnats.
Le Velay était compris dans la Gaule celtique , et ses
habitans faisaient aussi partie de la Gallia comata ( de la
Gaule chevelue ) , parce que les hommes qui habitaient
cette division avaient grand soin de laisser croître leur che-
velure , usage qu'un grand nombi'ed'habitans de l'Auvergne
conservent encore. Dans l'expédition de Bellovèse au-delà
des Alpes, les Velaunes accompagnaient les enfans des
Arvernes.
Après la défaite du fils de Cettillus , du hardi Vercingc-
torix , César les fit passer sous la domination romaine. Ils
y restèrent jusqu'au moment où les hommes du nord vin-
i-ent se heurter contre le vieux colosse de Rome, l'ébranler,
le renverser en occident et s'en partager les débris.
Eui'ic , roi des Visigoths , poussait les anciens conquérans
de lautre côté du llhônej il porta la puissance de ses armes
dans l'Aquitaine première , et le Velay fut conquis. Bientôt
après il eut pour frontière à un royaume qu'il venait de
créer la Loire, le Rhône, la mer Méditerranée, les Pyré-
nées et l'Océan. Puis les Francs vinrent arracher cette
proie aux successcuï-s d'Euric , elle Velay tomba au pouvoir,
des Français.
En ^29, les Sarrasins , que no^l^ avons vus tra\erscr le
' littératlre. 165
Rhône et pénétrer dans le Jura , détachèient aussi une
partie de leurs bandes dans le Velay , et y laissèrent le
souvenir de quelques pieux évêques qui subirent le mar-
tyre. Cette province faisait alors partie du duché d'A-
quitaine.
Un peu plus tard, nous ne voyons de remarquable dans
cette histoire qu'un duc "VVaifTre à qui Pépin arrache son
duché . qui n en conserve long-temps que des châteaux
forts dispersés dans le pays , mais défendus par des mon-
tagnes et des rochers inaccessibles , seul asile où il puisse
reposer sa couronne de duc , et que Vusurpateur finit par
faire assassiner , dans l'impuissance de le vaincre. Il fut le
dernier duc héréditaire d" Aquitaine de la famille d'Eudes ,
qui descendait de la première race des rois des Français.
Les ennemis même de Waiffre convinrent de ses hautes
capacités et de son courage. Pépin réunit ensuite le Velay
à la couronne de France.
Charlemagne conquit l'Aquitaine , et , lorsque de temps
en temps il distribuait des royaumes et des comtés , il donna
le Velay à un de ses lieutenans nommé Ballus.
Cependant le moment approchait où les hommes qui
avaient reçu des titres et des terres de la couronne aspiraient
à s'affranchir. Les ducs et les comtes acquéraient chaque
jour une nouvelle autorité dans leurs gouvernemens. De
grands fiefs se déclaraient tour à tour indépendans, et le
vassal devenait peu à peu souverain. Le Velay suivit sou-
vent la fortune du comté d'Auvergne , et nous trouvons
vers 892 un Guillaume-le-Pieux portant ces deux couron-
nes de comte , et plus tard celle de duc d'Aquitaine. Ici
commence le développement d'une nouvelle velléité de
pouvoir dans les évêques du Puy. Un duc Raoul accorda à
Adalard , évêque , le droit de battre monnaie , par une charte
qui fut le titre primordial de ces prélats pour leur seigneu-
rie sur la ville et sur le pays.
En 963 , Guillaumc-Tête-d'Etoupes étant mort , Guil-
laume Taillefer, comte de Toulouse , s'empara des comtés
d'Auvergne et de Veiay. Les comtes de Toulouse dominè-
rent dès lors sur le Velay jusqu'en l'année 1229, qu'il fut
réuni à la couronne.
186 REVUE DE PARIS,
Pendant cette époque, l'influence de la poésie provençale
et languedocienne s'étendit jusqu'au Velay , et cette pro-
vince donna naissance à plusieurs troubadours qui ne man-
quèrent pas de renom. Pons de Capdeuil, Guillaume de
Saint-Leidier et Guérin Lebrun furent bons chevaliers
d'armes et gentils poètes.
Outre la célébrité que l'histoire du Velay peut retirer
de ses poètes du douzième siècle , il se passa durant cette
époque un de ces faits dramatiques que nous aimons tant à
rechercher, et que nous allons quêter au milieu des vieux
manuscrits ou des vieux livres, comme nous saisissons , pour
nos dessins, l'effet d'un rayon de soleil, au travers d'un ciel
opaque et grisâtre , sur lequel vont se profiler les ruines
des tours ou des donjons. Voici le sujet de ce drame. En ce
temps , le pauvre monde était bien malheureux. La Gothie
était tourmentée par ses seigneurs , ses pi'inces , comtes et
hauts barons qui se faisaient la guerre, aussi bien que par
les vilains et les cuistres étrangers , que soudoyaient des
rois de compagnie, accoutumés à vivre aux dépens des pay-
sans et des bourgeois. Un homme du peuple, un charpentier
de la ville du Puy , homme de génie , méconnu même par
l'histoire , mais pieux et digne d'une haute destinée , nn
certain Durand, dont on ne pénétra pas alors les nobles et
profondes intentions , alla trouver l'évêque Pierre IV, dans
le vieux palais adossé à l'église Notre-Dame , vers la fin de
novembre de Tannée II 82, et lui parla en ces termes : «Dieu
« m'a ordonné de rétablir la paix dans ce royaume , que
>> tant de brigands couvrent de toutes parts , et que tant
« de princes et seigneurs ont mis dans la dernière désola-
» tion. Cette nuit j'ai reçu du ciel ce parchemin , gage d'une
» divine révélation , la pure image de notre Sainte Vierge
» Marie, qui tient entre ses bras Jésus, sou enfant. Voyez
y) ce qui est écrit au-dessous : Agnus Dei , (jui tollis peccata
->■> mundi , dona nohis pacem. Prêtre de Dieu , faites la paix,
» et employez-moi , si Dieu le veut , pour que le pauvre
« monde repose un moment. « Pierre l'évêque ne vit d'a-
bord dans cette touchante imposture que la frénésie d'un
visionnaire, et alors le charpentier songea que l'esprit divin
abandonnait quelquefois les maîtres des hommes , et qu'il
LITTÉRATIRE. 167
fallait, pour sauver le monde, s'adresser à ceux qui souf-
fraient. Alors il appela le peuple autour de lui , et il dit au
peuple • « Les puissaus de la terre sont heureux dans les
» joies des combats , et quelques-uns de nous sont assez
» privés de sens pour prodiguer leur sang dans ces luttes
» inutiles ; mais vous , compagnons de larmes et de misère,
» ne voyez-vous pas qu'ils y gagnent une vie de gloii-e, et
» nous une vie de malheur ? Il nous faut la paix pour ense-
» mencer nos champs et protéger nos familles. Frères, me-
« naçons de la guerre pour conquérir le repos , dussions-
» nous y trouver le repos éternel. Ne faisons dommage à
» personne; mais poursuivons de concert, jusqu'à la mort,
« quiconque nous fera injure ou vivra de la guerre. L'aide
.1 de Dieu et nos bras vaudront bien lances et hauberts. >>
C'était vers les approches de Noël. Quelques citoyens ,
vraiment attachés à leur pays , pensèrent que le charpentier
avait raison. Leur nombre s'augmenta bientôt. On convint
de dresser des statuts , d'établir que tous ceux qui s'enga-
geaient dans cette association porteraient un capuchon de
toile blanche , en forme de scapulaire, comme le portaient
les religieux de Citeaux , à peu près semblable au paliium
des archevêques , et qu'on y attacherait , du côté de la poi-
trine , une plaque de plomb, sur laquelle serait imprimée
une image de la Vierge, avec ces mots : Agnus Dei , qui
tollis peccata mundi^ dona nohis pacem. On stipula, en
outre, que ceux qui seraient reçus dans la confrérie con-
fesseraient leurs péchés , donneraient six deniers tous les
ans, et iraient à la guerre toutes les fois qu'ils seraient com-
mandés, à l'exception des ecclésiastiques séculiers et régu-
liers , qui , au lieu de porter les armes , devaient rester à
prier Dieu pour la paix.
Bientôt la dévotion que l'on avait pour la Vierge honorée
dans l'église du Puy amena un graud nombre de pèlerins
au jour de l'Assomption ; et princes , évêques et abbés , cha-
noines et moines , chevaliers et écuyers, s'y rendirent en
foule. L'évêque du Puy avait été éclairé ; il fit venir Durand
dans la cathédrale , le jour de la fête ; et , l'ayant fait mon-
ter sur une estrade que l'on avait exprès dressée , il lui fit
cljre , devanf tout le peuple assemblé, comment il avait
168 REVUE DE PARIS.
reçu Tordre de Dieu pour établir la paix. Pierre IV parla
ensuite et avec tant d'éloquence que tous les auditeurs .
fondant en larmes , promirent par serment de garder celte
paix si heureuse pour tous , et demandèrent à être agrégés
à la confrérie. Tous se décorèrent du scapulaire blanc , et
le gardèrent toujours depuis pour marque de leur confédé-
ration. Les seigneurs furent obligés de faire trêve à leur
ambition. Quelques années après , les Brabançons et les
routiers furent exterminés 5 la tranquillité se rétablit , et le
sang du peuple servit , non plus à l'augmentation de la for-
tune du riche , qui était elle-même fort compromise dans
les chances de la guerre, mais à l'entretien des troupes
soldées et des compagnons qui avaient , suivant une éner-
gique expression du brave Durand , de nouvelles fortunes
à faire. « Les hauts barons sont gorgés , disaient-ils, et il
faut g-or^e?' aujourd'hui les compagnons.» Cette observa-
tion "a. pu retrouver sa place ailleurs.
Cependant la secte des capuchons blancs subit l'incon-
vénient de toutes les institutions , sans en excepter les plus
justes. La paix sanctionnée , l'institut subsista, et le courage
des frères-soldats leur avait fait obtenir , suivant l'usage,
des privilèges particuliers. Ils furent pkicés à l'abri de
la poursuite des Jois, et si quelqu'un d'entre eux, après avoir
commis un homicide , venait à rencontrer le frère de celui
qu'il avait tué , le frère en deuil devait oublier aussitôt tout
ressentiment de vengeance , donner le baiser de paix au
meurtrier, le conduire dans sa maison, et l'y fournir de
toutes les choses nécessaires à la vie. Les confrères du capu-
chon hla c se rendirent si célèbres , les résultats de leur
association furent si importans pour l'époque et pour le
pays, que cet événement fut marqué dans la date des
chartes.
Les droits ou prétentions qu'avaient les comtes de Tou-
louse sur le comté de Velay avaient donc été cédés le ir>.
avril 1229, par Raymond N\\^ au roi saint Louis, et placés
sous l'autorité et l'administration du sénéchal de Beaucairo
et de Nîmes.
Les siècles suivans ne fournissent pas des faits très-im-
portans pour l'histoire générale du Velay , ou bien ilsseral-
LITTÉRATrRF. 169
tachent plus particulièrement à la ville du Puy , que nous
allons visiter et décrire, après avoir visité Saint-Paulien,
l'ancienne capitale des Velaunes. On remarque seulement
une ordonnance de Philippe-le-Bel, qui , voulant employer
les principaux seigneurs de la sénéchaussée de Beaucaire,
ordonna h ceux qui n'étaient que damoiseaux de prendre
la ceinture militaire, et le Velay avait de jeunes seigneurs
qui ne voulaient pas quitter l'état de damoiseau. Pour les y
obliger, il fallut menacer ou saisir leurs domaines, et enfin
leur accorder des lettres de répit.
Dans les terribles procès des templiers, Bertrand de Silva,
de la commanderie du Puy, se distingua par son courage et
sa fermeté.
En i32T, cette province n'est pas exempte de Ihorrible
justice de ce siècle , dont l'ignorance dictait les arrêts , et
qui faisait brûler les lépreux pour cause de méchanceté; et
à propos de la léproserie ou maladrerie de Brive, Gissey
raconte «que Durand de Saint-Pourçain, évêqueduPuy,
>) fit faire un juste chastoy des ladres de ce p;iys, lesquels
« taschaient d'infecter les habitans de leur ladrerie .empoi-
» sonnant les puits et fontaines de partout, imitant en cas
>) pareils les juifs, lesquels, en même façon , perpétrèrent
« semblable meschanceté par la France. >i
Plus tard nous retrouvons Seguin de Badefol , ce terrible
capitaine des franches compagnies, qui, après un traité avec
les trois sénéchaussées de Languedoc, veut se soustraire au
pouvoir des états de Beaucaire , et se réserver de visiter le
bailliage du Velay , sous prétexte que les habitans lui de-
vaient une certaine somme, dans l'intention d'y porter la
guerre. Les pauvres habitans du bailliage en sont préservés
par compromis avec ce chef de brigands et sa société tjran-
ixique , de crainte qu'il ne leur arrivât quelque chose de pire.
La province ne fut délivrée , pendant quelque temps , de ces
preux routiers qu'à l'occasion de la guerre du roi de France
et du pape contre Pierre-le-Cruel de Castille, époque où on
renouvela le traité fait avec Transtamare, frère naturel de
Pierre^le-Cruel. Bertrand Duguesclin incorpora prudem-
ment les compagnies dans son armée, et les conduisit en
Espagne.
1 i5
170
REVUE DE PARIS.
En iBgo^ les Anglais y possédaient encore plusieurs châ-
teaux forts , dont ils ne se dépossédèrent qu'à force de ran-
çons. Puis après, For des montagnards fut ravi par le traité,
et leur nombre fut décimé par la peste.
Depuis Charles IV le Velay était sous la dépendance des
lieutenans du roi en Languedoc. Le dernier fut Charles de
Bourbon, comte deClermont, en 1420. Cette même année,
Charles Dauphin soumet le Languedoc , et fait son entrée au
Puy ; et ses troupes , commandées par Gilbert de Lafayette,
et jointes à un secours d'Écossais, défont, à Baugé en An-
jou, le duc de Clai-ence, lieutenant-général du roi d'Angle-
terre.
En i465, dans la guerre du bien public contre Louis XI,
la province resta fidèle au roi.
Elle continua pourtant à souffrir de nos guerres civiles,
produites par l'ambition des Guises , et dont le drame dura
si long-temps. Mais dès lors l'histoire générale se rattache
presque entièrement à la capitale où siégeaient ordinaire-
ment les états.
Une famille que nous avons déjà nommée se distingue par
sa physionomie au milieu de ce pays : ce sont les vicomtes
de Polignac, dont le vieux château, berceau de leur race,
se voit encore à peu de distance de la ville du Puy. Nous
reviendrons à leur histoire quand nous irons visiter ces
ruines.
Vers 1 563 , redit de pacification , daté d'Amboise, suspen-
dit pendant quelque temps les horreurs de la guerre. Les ré-
formés du Velay, qui étaient en grand nombre dans la par-
tie orientale et méridionale de ce pays, s'assemblèrent à
Saint-Voy pour l'exercice public de leur culte. Peu d'an-
nées après , les protestans , ayant à leur tête le prince de
Condé et l'amiral de Coligny, levèrent de nouveau 1 éten-
dard de la révolte ; le Languedoc était en feu , et trop sou-
vent notre malheureuse province devint le champ de bataille
des deux partis. La ville de Tence est mise au pillage , et tous
les habitans massacrés; les couvens servent de forteresses,
et plusieurs fois la Chartreuse de Bonnefoi , non loin des sour-
ces de la Loire , est prise , et ses religieux et sa garnison pas-
sés au fil de lépée.
LITTÊRATLRE. 171
Eu 1689 . le prince de Condé convoque , par ordre du roi,
le ban et l'arrière-ban de la noblesse du Velay , pour la con-
quête du Roussillon.
Un siècle se passa sans faits mémorables, et la guerre ne
retentit plus dans ces montagnes qu'à l'apparition d'un rou-
tier moderne, plus populaire que ses prédécesseurs, mais
qui ne fut ni moins cbevaleresque ni moins terrible. Ce
guerrier de grand chemin, plus redoutable au fisc et au mo-
nopole qu'aux églises , aux châteaux et aux chaumières . c'é-
tait Mandrin.
Ces notes rapides ont rempli pour nous Tintervalle de la
Chaise-Dieu au Puy, voyage délicieux et pittoresque, où
se rencontrent çà et là quelques débris de vieux manoirs
assis sur des pics de rochers , comme s'ils formaient avec eux
une masse compacte de granit, et bravant les tempêtes qui
menacent leurs bases comme le paratonnerre des hauts édi-
fices. L'attention se fixe un moment à l'antique Saint-Pau-
lien.
Cette ville est bien déchue de son ancienne grandeur ; mais
son éghse est encore curieuse pour l'archéologue : c'est un
de ces beaux débris romans dont l'Auvergne est si riche ,
et il a eu le malheur de subir , comme toutes nos antiquités,
de barbares mutilations.
On croit, on ne doute même pas, que Saint-Paulien est
le Rei^issio, Ruessio ou Ruessium des anciens, qui fut ap-
pelé ensuite ciVif «5 Vellavorum owcivitas Veluta. C'est sous
ce dernier nom que cette ville est ordinairement désignée
par les écrivains ecclésiastiques.
Le siège épiscopal des Velauniens fut établi à Ruessium
par Georges, disciple de Jésus-Christ, envoyé par l'apôtre
saint Pierre , suivant Odo de Gissey , historien de l'église du
Puy, mais plus vraisemblablement au milieu du troisième
siècle, selon les auteurs de la GalLia christiana etlcurabré-
viateur, Hugues du Temps.
Cette église eut sept évèques consécutifs , dont le dernier
saint Évade, vulgairement saint Voisi, transféra le siège au
Mont-Anis (le Puy), vers la fin du quatrième siècle, d'après
un avertissement du ciel, attesté par les légendaires. Ce
point d'histoire est nécessairement fort obscur, etMabilIon,
172 REVUE DE PARIS.
qui fixe l'époque de cette translation vers l'année 83o , a eu
probablement de meilleures raisons pour appuyer son juge-
ment.
La ville de Ruessium changea de nom en l'honneur de son
sixième évêque, saint Paulien, dont le corps fut placé sous
le maitre-autel de l'ancienne église paroissiale dédiée sous
son invocation, avec les reliques des saints Valentin et
Albin.
La ville de Saint-Paulien fut détruite en 863 par l'irruption
des Normands en Aquitaine.
Dans la construction de la vieille église de Saint-Paulien,
l'architecte employa des matériaux antiques , dont il parait
que le sol était couvert. On y remarque particulièi-ement la
pierre appelée par le peuple peira clous tr^ewifs , pierre de
trois hommes ou triumvirs , qui est ornée de trois têtes sculp-
tées en i-elief.
MM. Arnaud et Deribier de Cheissac, qui ont produit de
si excellentes recherches sur l'histoire et la statistique du
Velay , ont recueilli un grand nombre d'inscriptions , dont
la plupart sont maintenant au musée du Puy , que nous vi-
siterons bientôt. Car notre voiture roule rapidement sur
ces belles routes de montagnes , et déjà nous apercevons un
des plus beaux sites de la France et de l'Europe , comme ta-
bleau romantique : c'est la ville du Puy , sa vieille cathédrale
de Notre-Dame, appuyée sur un énorme rocher , d'où elle
la domine; la cellule et l'ermitage de Saint-Michel sur la
crête d'un autre rocher ; les ruines d'Espaly ,etlaLoire cou-
rant rapidementdans un vallon, dont la riche verdure con-
traste avec les noires parois basaltiques de Corneille et de
Saint-Michel.
Pendant la durée delà domination romaine dansles Gau-
les, et même plus tard, la ville appelée aujourd'hui le Puy
n'était qu'un bourg nommé Anice. Vers la fin du quatrième
siècle, ou, selon d'autres hypotlièses , pendant le cours du
neuvième , ce bourg devint une ville , mais sa prospérité ne
commença que lorsqu'on y eut transporté quelques reliques
et quekpiesossemens qui attiraient les pèlerins par milliers.
C'était alors le talisman de la civilisation.
Nous devons cependant ces deux versions : nous avons
LITTÉRATrRE. 173
déjà parlé de celle qui remonte à saint Évode, nous allons
donner celle de Vital et de Norbert.
Gui ou Wido, vingt-cinquième évêque de Vellava ou du
Velay , faisant le voyage de Rome, mourut en chemin , vers
Fan 8^8; alors deux prétendans se présentèrent pour occu-
per le siège vacant. L'un, Tabbé Vital, se prévalait d'avoir
pour frère le vicomte de Polignac, et réunissait les suffrages
de quelques évêques ; le second compétiteur était Norbert,
fils de Bernard, comte d'Auvergne, de Chàlon et de iMascon.
Ils se firent la guerre, et la paix ne fut conclue que moyen-
nant que Norbert céderaità Vital la vieille cité , qui depuis
fut nommée Saint-Paulien, nom de l'église de l'ancienne
ville des Vellaves , après en avoir retiré les glorieux corps
de saint Georges et de saint Marcellin. Ensuite Norbert ,
triomphant et reconnu évêque, alla prendre possession à
deux lieues plus loin, sur une haute montagne appelée Ani-
cium, où se trouvaient quelques habitations. L'évèque y fit
chanter une prose dont voici la traduction : « Enfin la paix
» est conclue : lévêque a cédé la vieille ville, et alors fut
« transféré de cette ville à Anice le corps de saint Georges, n
A celte époque fut entreprise la construction de l'église
cathédrale , dédiée à la vierge Marie; et son caractère se
rapporte parfaitement avec le style de Tarchitecture, de cet
admirable monument, dont nous aimons à reproduire de
nombreux dessins.
Sous le successeur de Norbert, Adalard, aussi évêque
d" Anice , offrit à la vierge sainte Marie et déposa sur son
autel un manuscrit traitant des synodes universels et décrets
des souverains-pontifes. Ce manuscrit est maintenant dans
la bibliothèque du roi.
Il en est un autre non moins curieux , et dont l'original
nous concerne , la légende latine du douzième siècle : c'est
pour nous un vieux titre d"art qui vient enrichir notre col-
lection. Il est écrit sur vélin , en lettres de forme de la fin
du quinzième siècle, avec les majuscules en or et couleur.
L'écu de France à trois fleurs de lis d'or sur champ d'azur
est peint en tète, soutenu par deux anges à genoux. Cette
traduction , entremêlée de paraphrases et de prières en ri-
mes , a dû être présentée à Louis XI, dont ou sait ladévotion
174 REVUE DE PARIS.
pour les églises consacrées à Notre-Dame. Celivre fut proba-
blement composé et offert à Foccasion de la naissance du
Dauphin Charles.
S' ensujt l'histoire translatée du latin en français de la
fondation et du lieu miraculeux de ceste saincle église et
singulier oratoire deNostre Dame du Puy et de l'invention
de son dévot jmage ,faitpar Jérémie le prophète long-temps
devant l'incarnation de Jésus-Christ.
« Apres le deces de sainct George, tantost sainct Front
>> qui seul estoit demouréen la légation ayant deul et regret
« s'en retourna à Rome, etannuntia à sainct Pierre
•) avenu leur estoit en chemin de la mort de sainct George
» son compaignon. Et voyant , le sainct vicaire de Dieu se
'■> dressa , et comme inspiré du vouloir de Dieu baillaaudict
>> sainct Front son baston épiscopal en lui dysant : Re-
rt tourne au lieu où est George, et quand tu lauras desen-
^) sevely dy luy en ceste manière : Levé toy ou nom de
» nostre seigneur Jesus-Christ et va es parties de Gaules
« ainsi que Pierre vicaire de Dieu te Ta ordonné. Et tant
» exploita sainct Front que celluy qui fut touché du baston
» de sainct Pierre ressuscita incontinent , lequel baston est
" gardé et montré bien miraculeusement aujourd'hui en
^' l'église collegialle de Sainct-Georgc en 1« ville de Sainct-
^> Paulian , et oncques puis Tevesquedc Rome ne porta bas-
» ton épiscopal.
» Demourant illec le bcnoist sainct George disciple de
' J--C., prélat, et evesque du pays (Velay) par la rertu
>' divine et de sa sainte prédication convertit le pcu[)ie d'i-
" celluy pays et fist ediffier ladite ville , la cité et église dio-
> cesaine et le lieu calhcdral , abattit les ydoles auxquelles
» sacrifioit le peuple et principalement l'ydole d'Apollon .
H lequel estoit maistre et seigneur des autres ydoles et si-
'^ mulacres du pays, servy et aorné ouchasteau de Polloin-
'> gnac.
» Croissant la bonne prédication eu laquelle le sainct eves-
» que looit souveraincmentla vierge Marie, mère de J.-C. :
» entre les autres dévotes créatures alloit et venoit parde-
» vers luy une vénérable malronc d'irclluy pais » qui lui
confessa plusieurs] visions dansjlcsqucllcs' la Yicrge .< ly
LITTÉRATURE. 175
) mandoit qu'il leist edifiîer à Thonneur d'elle une église en
) la montagne Dame , laquelle est en Velay entre deux ri-
> vières de Borne et de Doleron où il y a deux mons assem-
blez, et au plus haut estoit figuré ung autel de sacrifice
1 lequel se noramoit le Puis Dame.
» Le sainct et tressage pasteur inclinant benignement ses
1 oreilles à la voix et continuelle révélation de latresdevote
> matrone , accompagné du clergié et du peuple ainsi qu'à
) prélat appartient, le xi jour du moys de juillet régnant
n le soleil sous le signe du lyon en la force de sa fervente
1 chaleur, se transporta en icelle montagne , et là il trouva
1 le lieu environné et couvert de nege et la forme d'ung au-
i> tel comme en une pierre uaive et tout en tour les suytes
1 d'un cerf démontrant la pourprinse que Dieu et sa benoiste
i> mère avoient eslevé de l'ediffice du temple et du sainct
■•■) oratoire.
« Ce lieu estoit merveilleusement haut et difficile à mon-
» ter, plain de roches, boyssons, arbres, hayes et espines
» bien espessement comme ung désert jusques au plus haut
» de la montagne appellee Cornilk. Auprez de laquelle
« avoit une petite plaine et la roche eu forme d'autel, et
n comme icelluy sainct evesque vit la petite plaine couverte
« de nege au cueur d'esté contre Tordre de nature , marchee
» et compassée des pas d'un cerf, considérant estre vrayes
» les secrètes révélations de la bonne dame , disposa en son
») courage illec ediffier ung temple à l'honneur de la trcsbien-
n heureuse Marie et que son siège episcopal qu'il tcnoiten
n la ville de Sainct-Paulian seroit illec tranféré. Et fist fer-
» mer tout environ ce lieu ainsi esleu tant que la nege en
« comprenoit et que le cerf en avoit mesuré, d'arbres et de
» fort boyssons, si que la bestc n'y peust entrer, ordon-
« nant et dédiant desadonques icelluy lieu terrible à estre
» maison de Dieu et porte du ciel. «
Adalard , dont nous parlions tout à l'heure , vint en 924
solliciter au près du roi Raoul plusieurs privilèges, préio-
gatives et revenus, que ce roi lui accorda. 11 lui donna le
bourg adjacent à l'église, ainsi que tout le domaine et la
puissance dont les comtes du lieu avaient joui, c'est-à-dire
le droit de rendre la justice . de percevoir des ira-
176 REVUE DE PARIS.
pots , de battre monnaie , et quelques autres chevauces.
Ces concessions considérables permirent à lévêque d'a-
chever réglise et d'en augmenter les constructions.
Avant de décrire ce vieux temple chrétien , nous devons
quelques détails sur l'organisation intérieure de la commu-
nauté des prêtres chargés de le desservir.
Ces prêtres étaient divisés eu trois catégories.
Le pape Léon IX, en l'année io5o, accorda à Etienne de
Mercœur, évêque du Puy , et à ses successeurs, la décora-
tion appelée pallium, manteau jadis impérial , dont il lui
fut permis de se revêtir dans les cérémonies si imposantes et '
si belles du culte catholique. Les hommes seuls qui ont
voyagé, les artistes, les poètes qui ont vu Rome aux jours
de la semaine sainte , peuvent se faire une idée de ces ûges ,
de ces pompes , de ces vêtemens et de ces fêtes.
En iio5, le Pape Pascal II exempta l'évêque du Puy de
la juridiction de son métropolitain, et tous ceux qui lui suc-
cédèrent obtinrent la même faveur.
Dans le chapitre siégeaient au premier rang les grands
chanoines. Le roi de France et son fils le dauphin, lors-
qu'ils arrivaient au Puy , prenaient place au chœur parmi
les grands chanoines honoraires. Ils avaient le droit, lors
de certaines solennités, d'assister aux processions, coiffés de
la mitre épiscopale, et accompagnés chacun d'une suiie
nombreuse.
Il existait une classe inférieure , celle des dix chanoines
de La pauvreté; ils vivaient en communauté , mangeaient à
la même table , et paraissaient plus particulièrement char-
gés des rapports extérieurs avec les malheureux , qui
consistaient surtout dans la distribution des aumônes. Des
officiers inférieurs de l'église, quoique honorablement qua-
lifiés , ne comptaient que parmi les frères servans, comme le
chancelier, le gardien des portes , qu'on appelait le roi de
l'Église , le préfet de la musique , le préfet du clocher, qui
présidait à la sonnerie, le capiscole ou maitre de l'école, etc.
L'église de Noire-Dame du Puy, visitée et enrichie par
tous les pouvoirs de l'Église et de la terre, vénérée par les
peuples de la France et de l'étranger, reçut Ihonorable dé-
nomination d'église angèliquc. En 924 ; elle est nommée
LITTERATURE. 177
eccLesia aniciensis seu vallemensis. Comme ce temple est
presque situé sur la cime d'une montagne, et que les habi-
tans (les pays méridionaux de la France donnent assez gé-
néralement le nom de Puy {podium) à plusieurs montagnes,
ils s accoutumèrent à dire le Puy, au lieu de Mont-Anis ou
de Mont-Anice, et cette appellation est restée au rocher, à
l'église qui s'est appuyée contre lui, et à la ville qui Ten-
toure. Fondée sur un plateau, bordée autrefois par un pré-
cipice, cette vieille et immense église aune grande partie
de ses constructions élevées sur la pente de la montagne et
soutenues de travaux aussi remarquables par leur hardiesse
que par leur solidité.
La façade formant avant-corps présente quatre ordonnan-
ces , percées de fenêtres , et des portiques dont les arcs à
plein cintre sont soutenus par des colonnes romanes, ainsi
que les croisées.
En avant et au-dessous de cette façade se présente un
escalier d'un effet admirable , large, droit, presque infini
dans sa hauteur, divisé en cinq paliers ou repos , et qui compte
cent huit marches.
Plusieurs de ces repos donnent entrée h divers établisse-
mens qui tiennent à la destination principale du monument.
On y trouve l'église du Saint-Esprit, l'entrée de IHotel-
Dieu , des portes lambardes.qui nous ont paru mériter d'être
dessinées, et une pharmacie tenue par de saintes sœurs de
la Charité , qui est, suivant l'usage, un modèle de soins et
de propreté, et dont presque tous les médicamens sont don-
nés aux pauvres. A lextrémité de ce vaste escalier d'un effet
si pittoresque s'ouvrait la porte dorée , dont lesbattans étaient
couverts de bronzes richement ciselés. Deux superbes co-
lonnes de porphyre rouge oriental ornent ce majestueux por-
tique.
Autrefois ce magnifique escalier aboutissait dans le centre
du monument. On se trouvait à l'entrée en face du choeur ,
et on avait derrière soi la nef. L'effet en devait être unique
et admirable, comme celui d'une autre échelle de Jacob,
qui conduisait le pèlerin jusqu'au ciel. Une malheureuse
restauration faite en 1781 a détruit ces prestiges , sous le
prétexte de garantir les fidèles de l'action du vent et du froid
J78 REVUE DE PAras.
qui s'introduisaient par cette ouverture jusqu'au milieu du
pavé de l'église. L'esprit de destruction s'est toujours cou-
vert de quelque prétexte , et il faut lui savoir gré de s'être
caché une fois sous le masque de la charité.
Mais ce qui ne peut s'expliquer , c'est l'acte d'un autre
vandalisme non moins déplorable qui a dépouillé cette église
de l'un de ses plus nobles monumens. Les drapeaux pris sur
les Anglais commandés par le duc de Clarence,à la bataille
de Baugé en Anjou, y avaient été déposés ; ils ont disparu. Il
n'y a pas de termes pour caractériser cette honteuse et barbare
profanation. Jamais les voûtes d'un édifice ne durent au
jaspe, au porphyre et à l'or des ornemens plus splendides que
celui qu'elles reçoivent d'un drapeau pris sur Tennemi. Ce
furent long-temps les plus beaux atours de Notre-Dame
de Paris.
Près d'une autre entrée qui a un porche d'un style bizarre,
mais toujours curieux, est une petite façade du palais
épiscopal, ornée de colonnes ioniques cannelées, d'un si
bon goût qu'elles ont fait croire à quelques érudits qu'elles
étaient antiques. Elles sont d'une époque moderne, mais di-
gnes de l'honneur qu'on leur a fait.
Sous les voûtes des vestibules sont encore suspendus grand
nombre d'exi^oto. Des chaînes et des bracelets d'un poids
énorme attestent les souffrances et la piété des malheureux
qui sont venus là s'acquitter du vœu qu'ils avaient formé,
et sanctifier leur reconnaissance. Le clocher de cette église
est remarquable par son élévation de près de deux cents
pieds , et par sa figure pyramidale : il est entièrement con-
struit ne pierres volcaniques dont le ton noirâtre tranche vi-
goureusement avec un mastic rouge dont la partie supérieure
est recouverte.
Dans un temple aussi célèbre devaient être conservées des
reliques d'un grand prix; elles étaient nombreuses j mais ou
y remarquait plus particulièrement l'image en bois de la
vierge Marie , qui avait fait de l'église du Puy un des lieux
de la France les plus fertiles en miracles et un des lieux les
plus vénérés de la chrétienté. Des papes et des rois vinrent
souvent lui rendre hommage, implorer sa miséricorde, et
combler ses autels de pieux trésors.
LITTERATURE. 170
Elle était en bois de cèdre et d'un noir d'ébène , ainsi qur
l'enfant céleste , comme toutes les vierges miraculeuses dont
l'image était rapportée de l'Orient. Un manteau d'un tissu
d'or la recouvrait ; une double couronne ceignait sa tête ;
sur la première étaient enchâssés des camées antiques fort
curieux, et tous ses vêtemens se couvrirent peu à peu de
bagues , de cœurs d'or et de bijoux. Faujas de Saint-Fond,
qui en a fait la description , y remarqua une cornaline orien-
tale antique de la plus grande beauté. Elle était gravée en
creux , et représentait un Apollon d'un beau dessin , tenant
de sa main droite une branche de laurier, et s'appuyant
de la gauche sur un cippe où sa lyre est posée. Cette pierre
avait pour bordure une bande d'or émaillé.
Charlemagne vint y prier Dieu. Le Roi robert II , vou-
lant visiter les églises les plus célèbres du royaume , ar-
riva, en 1029, en Auvergne, à l'abbaye de Sauvigny, se
rendit à Saint-Julien de Brioude , et de là à Notre-Dame
du Puy.
En 1062 , le comte de Bigorre entreprit , avec sa femme
Clémence , un pèlerinage à Notre-Dame. Il voua s a personne
et son comté à cette église , et s'engagea à lui payer perpé-
tuellement une rente annuelle de soixante ëcus.
Le roi Louis-le-Jeuue vint deux fois la visiter , et y cé-^
lébra la fête de l'Annonciation de la Vierge. Les papes
Gélase II, Calixte II, Innocent II et Alexandre III, ont
laissé leurs noms dans ses souvenirs.
Nous arrivons à l'une des plus poétiques illustrations de
Notre-Dame du Puy. Elle reçut le pape Urbain II le jour
de l'Assomption de l'année logo , au moment où il se rendait
à Clermont pour présider leconcile qui devait décider de la
première croisade.
L'évêque du Puy , Aymar de Monteil , y fut choisi pour
chef des croisés, avec le titre de légat ou vicaire du pape.
Aymar se rendit à cette expédition autant comme guer-
rier que comme ministre de la religion , et après avoir par-
tagé la gloire et les souffrances des premiers chrétiens qui
se vouaient à la conquête du Sépulcre, mourut h Antiochc
le I" août 1098.
Philippe-Augiiste vint aussi au Puy, vers la fin d'octobre
180 REVUE DE PARIS.
bre 1188 , implorer l'assistance de la Vierge contre les mal-
heurs qui pourraient le menacer pendant son voyage en la
Terre-Sainte.
On voit, dans une lettre de Pierre-le-Vénérable à saint
Bernard , que saint Louis a deux fois visité Notre-Dame
du Puy. C'est dans un de ces voyages qu'il lui fit don d'une
épine de la couronne de Jésus-Christ, acquise des Vénitiens ,
auxquels l'empereur de Constantinople l'avait engagée. La
république de Venise, prêtant sur des reliques, offre un
trait caractéristique dans Thistoire d'un siècle.
Le roi saint Louis et Jacques d'Aragon eurent une entre-
vue au Puy, où ils tinrent leur cour. Philippe-le-Hardi fit
un vœu à la Vierge révérée du Velay; mais, ne pouvant
lui-même l'accomplir, il y envo}^^ deux gentilshommes,
qui, au nom du roi, s'acquittèrent de la commission. Phi-
lippe, reconnaissant toutefois l'insuffisance de ce moyen,
vint, en i283, à l'église Notre-Dame, et fit présent à cette
cathédrale d'une riche croix qui renfermait les reliques les
plus précieuses.
Philippe-le-Bel, en laSS, année où il fut élevé sur le
trône , visita Notre-Dame du Puy ; il y séjourna pendant la
fête de la Toussaint, fit don à l'église d'un calice d'or de
grande valeur.
Charles VI entra deux fois au Puy, en iSSget 1394. Dans
cette dernière occasion, il fut accompagné de ses oncles,
les ducs de Bourgogne et de Berry, et d'une nombreuse et
brillante escorte de seigneurs. Thierde Montreuil,évêque ,
le reçut magnifiquement. Les habitans lui firent hommage
d'une figure en or de la Vierge qui leur attirait tant d'illus-
tres pèlerins, etoflrirent à ses oncles deux autres images en
argent. Pour récompenser les habitans du bon accueil qu'il
en avait reçu, le roi les exempta de toute contribution pen-
dant trois ans.
Charles VU voulut aussi visiter la bienheureuse Notre-
Dame; il s'y rendit en i433. En sa qualité de chanoine, il
assista aux offices, vêtu de l'aumusse et du surplis. Il y fit
une secoiide visite , assembla dans cette ville les états-géné-
raux du Languedoc, séjourna assez long-temps dans le châ-
teau d'Épailly , situé à un quart de lieue du Puy, et c'est
^ LITTÉRATTJRE, 181
dans ce château qu'il apprit la mort de son père le roi
Charles VI, et qu'il fut proclamé roi de France.
Louis XI, au mois de février 147G, fit une neuvaine à
Notre-Dame du Velay. Les chanoines , en l'absence de Té-
vêque, se portèrent au-devant de lui jusqu'à Fix , qui est à
trois lieues et demie du Puy, le haranguèrent et lui présentè-
rentles clefs de leur cloître. Louis XI les écouta favorablement,
leur ordonna de retourner seuls, disant qu'il voulait arri-
ver au Puy en pèlerin et non en roi. Il fit même, malgré les
représentations de ses courtisans , trois lieues à pied. Arrivé
à la porte de l'église, il fut revêtu d'un surplis et de la cape
canoniale. Après sa prière, il laissa sur l'autel une bourse
contenant trois cents écus d'or. Le lendemain, il entendit
trois messes , et déposa pour chacune trente écus d'or. Les
deux jours suivans il assista aux mêmes offices et fit de pa-
reilles libéralités. D'autres présens enrichirent encore le tré-
sor de la sainte. Le roi continua d'ailleurs les privilèges de
cette église , lui en accorda de nouveaux , étendit ses dons jus-
que sur plusieurs autres communautés religieuses de la ville,
et en combla les pauvres.
Charles, son frère,succe3sivementducdeBerry et de Nor-
mandie , qui, lors de la ligue du bien public, en avait été
considéré comme le chef, vint, en 1470, comme duc de
Guienne, visiter l'église de Notre-Dame, à la tête de quatre
cents chevaux, le 7 mars, premier jour de carême, vers
midi. La ville fit à ce prince une digne réception. Les habi-
tans allèrent au-devant de lui j usqu'à Colet, à une demi-lieue
du Puy , et les rues sur son passage furent ornées de ten-
tures , formées par de belles et riches tapisseries. Le duc
Charles passait pour être lettré : il s'arrêta long-temps et
avec intérêt dans la bibliothèque de Pierre Odin, officiai.
La reine , femme de Louis XI , Charlotte de Savoie , fit un
voyage de dévotion au Puy ,- quatre mois après la naissance
du dauphin. Elle arrivadans cette ville, le 3i d'octobre, ac-
compagnée de la duchesse de Bourbon et d'une nombreuse
suite. La ville lui rendit les honneurs dus à l'épouse de son
souverain. Chaque quartier s'empressa de manifester sa
joie par des représentations analogues au goût du siècle :
les neuf plus belles filles de la rue Panessac, entre autres ,
2 16
182 REVUE DE PARIS.
ayant pris le costume des neuf preux , en représentèrent
l'histoire , ce qui paraît indiquer que l'éducation des fem-
mes était alors moins négligée qu'on ne le suppose, même
au fond de ces montagnes; car il est douteux qu'aujourd'hui
les jolies filles de la rue Panessac, au Puy, soient capables
de représenter convenablement Ihistoire des neuf preux.
La belle Yolande , fille du roi d'Aragon, y vint en pèle-
rinage. Charles VIII, après avoir repassé les Alpes , au re-
tour de son expédition d'Italie , fit, en 1493 , un voyage à
Notre-Dame (lu Puy. François P% la reine Éléonore, les
princes ses fils, et les principaux seigueurs de la cour,
montèrent, en i533, au vieux temple chrétien, honoré de
la présence de tant de rois. Quinze cents enfans, vêtus des
couleurs de sa liviée , furent rangés sur son passage, à tra-
vers des rues couvertes d'un beau sable fin et parsemées
de fleurs. Au-dessus du vaste escalier de l'entrée principale,
le doyen, à la tête du chapitre, reçut le roi, lui présenta
la croix à baiser , et le couvrit du surplis et de Taumusse.
Le lendemain, le bailli du Velay oflfrit au roi, au nom
de la ville, une image d'or , enrichie d'un saphir , semblable
à l'image de Notre-Dame. Cette riche amulette avait appar-
tenu au roi René. Quelque temps après , François I" en-
voya deux candélabres d'argent pesant plus de cent marcs.
François I^"^ est le dernier roi qui soit venu en pèlerinage
à Notre-Dame du Puy. Cette madone eut une célébrité non
moins brillante que celle de Notre-Dame de Lorette en
Italie , et il serait impossible de dénombier les pèlerins de
lout rang , de tout âge et de tout sexe , qui , sur la réputa-
tion miraculeuse de ses miracles , quittaient leurs foyers
éloignés pour lui porter des hommages, lui oflrir des pré-
sens et implorer son secours. La dévotion des montagnards
n'était pas moins exaltée ; ils accouraient en foule à la ville
devant la sainte protectrice du Velay , et quand il arrivait
que la fête de l'Annonciation tombât le Vendredi-Saint, on
voyait un si grand concours de peuple aspirer aux indul-
gences attachées à cette coïncidence miraculeuse de jours
fériés , que nombre d'individus suffoqués dans la presse y
perdaient la vie.
A une lieue de la ville , sur un rocher assez escarpé , on
LITTÉRATURE. 1 83
voit encore les restes d'un château dont l'histoire tient es-
sentiellement à celle de la ville du Puy. Les anciens maîtres
de ce vieux manoir eurent de longues querelles avec les
évêques ; ce sont les débris du château de la famille des
Polignac.
Les habitans du Puy eurent beaucoup à souffrir de ces
querelles et de ces guerres , soit contre les vicomtes , cntie-
prenans et guerriers , soit contre les évêques , qui avaient
des armes tout aussi terribles que les épées et les lances.
La foudre de l'excommunication frappait alors avec plus
de sûreté un peuple religieux. Tous ces débats furent la
cause de longues calamités.
Il faut dire aussi , pour être impartial , que ces monta-
gnards avaient toute l'énergie qui distingue cette noble fa-
mille d'hommes ; vigoureux et turbulens, plus d'une fois
ils se révoltèrent contre leurs magistrats, et dans une émeute
terrible , le viguier et les archers éprouvèrent toute la co-
lère du peuple. Le bailli , qui s'était réfugié dans le clocher
de l'église des Cordeliers, en fut précipité du haut en bas j
d'autres officiers furent tués et mis en pièces. L'évêque
lança aussitôt son excommunication sur les coupables. Le
roi Philippe-le-Hardi , informé de cet événement , con-
damna , par lettres d'avril 127^ , les habitans du Puy à une
amende de 3o,ooo livres. En même temps cette ville fut
privée de ses privilèges , de la garde des clefs des portes ,
des forteresses et du consulat , et de tous les droits qui ap-
partenaient à la commune. Le sénéchal de Beaucaire con-
damna au dernier supplice les chefs les plus avérés de cette
émeute.
Déjà le peuple s'était révolté contre le pouvoir de Tévê-
que Robert de INIehun, à son retour du concile de Latran.
Il fut obligé de se réfugier en Forez. Le pape Alexandre III
avait écrit, le 7 juillet 1207 , aux habitans, pour les exhor-
ter à suivre leurs anciennes coutumes, parce qu'il craignait
que la conduite de l'évêque ne disposât ces montagnards à
embrasser l'hérésie des Albigeois. Mais ces désirs de conci-
liations produisirent peu d'effet. Innocent III leur ordonna
de se soumettre , et on courut aux armes. Le pape Ho-
noré III envoya des évêques , comme commissaires conci-
184 BEVUE DE PARIS.
liateurs , mais inutilement. Alors il confirma rexcommuni-
cation. Bientôt il eut recours à la médiation du roi Philippe-
Auguste 5 qui fit un accord où , sans déroger beaucoup aux
privilèges que les habitans avaient obtenus des rois Louis-
le-Groset Louis-le-Jeune,il laissait néanmoins une grande
autorité à Tévêque ; il revint dans le Velay , et chercha à se
concilier la bienveillance des révoltés, qui furent forcés de
lui demander pardon j ce qui fit qu'un chevalier , nommé
Bertrand des Gares , qui avait été excommunié , conjura sa
perte. Il se rendit avec plusieurs stipendiés dans le village
de Saint-Germain-de-la-Prade , près de Fabbaye de Doé ,
et , le 21 décembre 1219 , il Tassaillit et lui donna lamort.
Les habitans du Puy furent consternés de cet attentat ;
ils coururent armés sur les parens de l'assassin Bertrand et
sur ses complices , et le chevalier ne trouva moyen de se
soustraire à la mort que par une rude pénitence dans un
cloître , qui lui fut infhgée par la cour de Rome.
Plus de soixante ans s'écoulèrent dans la privation des
privilèges. Ce ne fut qu'au mois de janvier i344 que la
commune fut rétablie au Puy. Le roi Philippe de Valois ,
afin de pouvoir fournir aux dépenses d'une guerre qu'il al-
lait faue contre les Anglais , vendit fort cher aux habitans
la permission d'avoir des consuls , une maison commune ,
et les droits dont on les avait dépouillés.
Pendant quelque temps les évènemens dont cette ville
fut le théâtre sont communs à plusieurs autres villes de
France , et offrent le même caractère de détresse publique.
Il existe cependant un usage de cette époque qui parait par-
ticulier à la ville du Puy. Ses habitans , depuis un temps
immémorial , ne souffraient pas de juifs dans leur enceinte;
et, sïl arrivait qu'un individu de cette nation fût reconnu
dans la ville , il était pris et traduit devant un tribunal com-
posé de juges d'une singulière espèce ; c'étaient les enfans
de chœur de l'église. Une sentence, rendue par ces enfans,
le 17 juin iS^S , condamne un juif qui se trouve dans la ville
.'i une amende de 3oo livres. Théodore , un des historiens
de l'église du Puy , assure que ce privilège leur fut accordé
par le roi Charles-le-Bel , en l'an iSaj, à l'occasion du
meurtre d'un enfant de chœur , commis par le plus dis-
LITTERATXJRE. 185
tingiié des juifs établis au Puy , d'où ils furent bannis sans
retour.
Le seizième siècle, si fécond en perturbations et en mal-
heurs qui se firent sentir dans les moindres villages et dans
les châteaux les plus retirés , comme dans les palais des rois
et les grandes villes , ne ménagea pas ses orages aux liabi-
tans de ces vieilles masures qui se groupent autour d'un noir
rocher basaltique, et roula jusque dans leurs montagnes la
tourmente des dissensions religieuses qui divisaient le
royaume.
Les partisans des Guises et de la maison de Lorraine ,
sous le prétexte de protéger avec zèle l'ancien catholicisme;
ceux de la maison de Bourbon qui avaient embrassé avec
ardeur les principes du calvinisme , excitèrent le peuple à
s'armer , et alimentèrent pendant trente-trois ans celte
longue et terrible guerre civile , si funeste à notre pauvre
ville du Puy, à la France et au genre humain.
Le baron des Adrets , le tigre du Dauphiné , franchit un
jour le Rhône , tomba au milieu du Forez , prit Montbrison,
pilla les bourgs et les villages , eu laissant partout des traces
de sa cruauté, et se présenta devant le Puy pour le sou-
mettre. Mais , voyant quil ne pouvait s'en rendre maître
sans artillerie, et pressé auti-e part dans des escarmouches,
il ne voulut pas long-temps séjourner devant celte ville,
et se relira à Lyon.
Les habitans du Puy , d'abord alarmés, se réjouirent de
sa retraite ; mais il avait laissé quelques compagnies d'in-
fanterie sous le commandement de son lieutenant Blacons ,
qui aspirait plus que tout autre au pillage de la ville et sur-
tout de l'église. Le clergé et les consuls , effrayés de celte
armée de religionnaires composée encore de sept à huit
mille hommes , campée au village de Pont-cn-Peyrat , à
quatre lieues du Puy , et qui paraissait décidée à un blocus
en attendant mieux, cherchèrent à obtenir l'éloiguement de
Blacons par une sorte de traité. Il promit tout ce qu'on lui
demandait, à condition qu'il lui serait donné par la dépu-
tation la somme de 3,5oo livres. Elle lui fut comptée le
lendemain. Il s'en empara, mais au lieu de tenir cette pro-
messe , il les viola toutes , et loin de conduire son armée à
2 x6.
186 REVUE DE PARIS.
Lyon , il la dirigea sous les laurs de la ville , et y arriva
le 4 août i562 , à la pointe du jour. Heureusement elle était
munie de défenseurs; les nobles du Velay y étaient rassem-
blés pour Tarrière-ban. L'évêque Antoine de Sénectère dis-
sipa éloquerament les alarmes des citoyens , ranima leur
courage , et s'appuyant sur la valeur des seigneurs Latour-
Maubourg , Jonchères , Beaune et Laurent de Pousols , il
les disposa à se défendre vigoureusement. Et la ville du
Puy fut sauvée par lïntrépide présence d'esprit de son
prélat.
L'ennemi s'empara du village d'Aiguilhe , saccagea les
faubourgs , fit plusieurs attaques contre les portes de Pa-
nessac , de Saint-Jean et d'Avignon , pénétra jusqu'à la
grande rue, et pilla entièrement les églises des Carmes ,des
Cordeliers et des Jacobins j mais les habitans jDartout se
présentèrent avec aixleur au combat, et défendirent si bien
leur muraille d'enceinte , que les protestans furent forcés à
la retraite. Ils se retirèrent au château d'Espali , qu'ils dé-
molirent en grande partie , et se répandirent ensuite dans
les campagnes pour tout ravager.
Enfin Blacons fut obligé de se retirer, le lo août , près des
murs du château de Polignac. Cette armée en déroute fut
vivement incommodée du canon des remparts dece château,
et finit par être défaite par une sortie du seigneur vicomte
Armand de Polignac. Claude , son fils aîné , se trouvait parmi
les protestans. Après la victoire , le père en mourut de cha-
grin. T.;e capitaine Merle, que nous avons rencontré partout
où il y avait une guerre aventureuse à entreprcndi'C , eut
grande envie plusieurs fois de visiter l'église qui possédait
la riche madone ; il inquiéta seulement les habitans, mais
ne put jamais pénétrer dans leur ville.
En i585, François de Coligni, comte de Châtillon, à la
tête de 2,4oo hommes soutenu par un autre corps qui mar-
chait à quelque distance, vint attaquer les vieilles portes de
la capitale du Velay. Repoussé , ils s'en vengea en prenant
et dévastant le château de Polignac , bientôt repris par les
bourgeois du Puy.
Les complots, les émeutes , les attaques du dehors se re-
nouvelant sans cesse , dans une nuit où Içs royalistes Icu
LITTÉRATURE. 187
ierent de surprendre la ville, TEstrange, qui avait remplacé
comme gouverneur du Gévaudan le baron de Saint-Vidal ,
leur tua beaucoup de monde. Les principaux seigneurs ,à la
tète du parti royal, et notamment le sénéchal de Cluste ,
périi'ent dans ce combat; une foule de citoyens s'étaient
rendus sur la place du Martouret. C'est alors que se réuni-
rent contre les ligueurs un grand nombre de paysans , aux-
quels on donna le nom de croquans.
Le Puy , souvent attaqué par les protestans ,et qui avait
beaucoup souffert, des ravages qu'ils exerçaient aux en-
virons, embrassa le parti de la ligue; mais en iSgo, par la
médiation da duc de Joyeuse , la ville se soumit à Henri IV.
Nous lie décrirons pas tous les couvens et toutes les égli-
ses qui abondaient dans cette admirable cité des vieux temps,
si curieuse encore pour le peintre et Tarcliéologue ; mais
nous ne pouvons nous dispenser de donner , en quelques
notes rapides, un croquis de son rocher pyramidal de Saint-
Michel, aussi curieux par sa forme bizarre que par l'anti-
quité de Termitage qui le domine. C'est presque un obélis-
que, dont le diamètre est estimé à 70 pieds et l'élévation
à 200. Il est situé dans un faubourg à environ quatre cents
pas du mont Corneille. Un escalier taillé dans le roc, divisé
jpar dix rampes soutenues par des murs de terrasse , mène
à la cime du rocher. Une chapelle, une cellule, une citerne
formaient la demeure et suffisaient à la vie du cénobite qui
venait vivre et prier dans ce tombeau si près du ciel. Tout
le monument est d'architecture romaine. Son portail est
orné de mosaïques , formées de pierres blanches et de ba-
saltes colorés , qui rappellent les beaux monumens lombards
de lltalie.
Nous avons toujours vu placés, sur la partie la plus élevée
d'un rocher ou dune montagne, les temples dédiés à l'ar-
change guerrier, qui terrassait les monstres et les dragons,
et cette harmonie poétique est assez belle pour être remar-
quée encore une fois.
Ce fut Truan, doyen de la cathédrale, qui le premier
voulut consacrer une église à saint Michel sur le faite de ce
rocher nommé Aiguilhe. Lévèque Golcscalc posa en l'an-
ni'C 962 la preinière pierre de ce hardi monument, qui fyj.
188 REVT7E DE PARIS.
appelé Seguret, de securus ,h raison de sa position invincible
à toutes les attaques.
Une petite chapelle , construite sur un plan octogone, et
sous le vocable de Saint-Clair, est au pied du rocher. Ce
monument gracieux a été considéré par quelques savans
comme un temple de Diane ,' il n'a rien d'antique j il appar-
tient tout entier au moyen âge, et sa construction doit dater
tout au plus du neuvième ou du dixième siècle. C'est un
baptistaire, moins vaste, moins somptueux que ceux de
Pise ou de Florence, bien humble sans doute, mais bâti à
l'instar de ces admirables monumens.
Nous n'oublierons point l'église collégiale de Saint-Pierre,
fondée en l'an 998 par l'évêque Gay, Le motif de son érec-
tion nous appartient tout entier; c'est un coup de pinceau
qui d'un seul trait peint une époque : Pons et Bertrand de
Polignac avaient fait prisonnier dans l'église du Puy l'évê-
que Gay , prévôt de cette cathédrale , et l'avaient conduit
dans les prisons de Mende. Ce fut à l'occasion de cette vio-
lence que Pons et Bertrand, pour réparer leur attentat , fu-
rent obligés par des donations nombreuses de contribuer h
la fondation de l'église. Elle fut pendant long-temps la prin-
cipale paroisse de la ville.
Une autre encore a une illustration plus célèbre ; l'église
des Jacobins possède le tombeau qui contient les entrailles
de Bertrand du Guesclin , et son cœur , renfermé dans une
boite en plomb, scellée du sceau de la ville. Le connétable,
après avoir soumis le château de Chaliicrs en Auvergne ,
passa au Puy, entra dans le Gévaudan, et mit le siège de-
vant le château de Randon , où la noblesse de l'Auveigne et
du Velay se montra digne de combattre sous un tel chef.
Après divers assauts meurtriers, le gouverneur et ses prin-
cipaux olliciers vinrent rendre les clefs de la forteresse de-
vant l'agonie d'un héros. Us furent introduits dans sa tente,
où, dangereusement malade, il cxpii'a quelques momens après
ce triomphe. Son corps fut transporté dans l'église de Saint-
Denis, près de Paris, et ses entrailles placées dans un cé-
notaphe à Saint-Laurent-des-Jacobins-du-Puy. Un service
solennel y fut célébré le 23 juillet i38o. Cinquante torches
de oirc et un drap d'or bordé de noir et orné de ses ai'nics
LITTÉRATURE. 189
furent la pompe fournie par les chevaliers montagnards qui
lavaient suivi pour aller combattre les Anglais. Couché sur
son tombeau , il y fut représenté en relief, armé et cuirassé ,
avec cette épitaphe : Cy gist honoi'ahle homme et vaillant
messire Bertrand Claikin, comte de Longue^ille , jadis con-
nétable de France, qui trépassa l'an MCCCLXXX, le xiii*
jour de juillet. Le mausolée est masqué maintenant par la
boiserie des stalles du cœur. Les notables municipaux de la
ville du Puy devraient une restauration à un monument si
précieux et si honorable pour leur patrie.
Dans SCS jours de solennité , la ville du Puy eut ses spec-
tacles , et , sans compter la fête des fous , cérémonie bizarre ,
qui était particulièrement observée dans les cathédrales du
Puy et de Viviers, et que les canons de deux conciles eurent
peine à abolir , elle jouit sur un véritable théâtre , ou sur un
échafaud, suivant l'expression du temps, dressé dans la place
du Plot, de la représentation d'un drame : c'était Holoplierne
décapité par Judith. Aux fêtes de la pentecôte , la re-
présentation dura deux jours. Ou peut juger que les prédi-
cations en place publique n'y manquèrent pas non plus,
et D. Gissey cite un frère Basile, venu en njûi ,qui fit plu-
sieurs sermons qui produisirent tant d'effet que les hommes
semblaient renoncer à toutes leurs passions j les joueurs ve-
naient déposer devant lui leurs cartes et leurs dés, les
femmes, leurs bagues, bracelets et chaînes, et « ceux qui,
» s'adonnaient à l'art magique, leurs mandragores, brevets,
« charmes, caractères , et les livres dont ils se servaient en
» leurs sorcellories. «
Cette ville si curieuse eut encore léglise de Saint-Jean-
de-Jérusalem , ou de Saint-Jean-de-la-Chevalerie, et la
commanderie des Templiers, et la maison des consulats,
puis ses poi-tes et ses tours 5 malheureusement tous ces édi-
fices ont subi les outrages du temps ou des hommes, et,
comme partout sur le sol entier de notre noble France , la
plupart de ses monumens historiques ont été broyés sous la
force de destruction qui est l'instinct des vieux peuples
comme celui des enfans. Heureusement de temps à autre,
dans nos provinces ,un homme au génie de conservation ap-
paraît, et la ville du Puy a le bonheur de posséder un con-
100 REVUE DE PARIS.
servateur de nos vieilles gloires, qui a réuni les antiques et
les curiosités du Velay dans un admirable Musée dont Tar-
rangement et le goût feraient honneur à nos plus grandes
cités. M. le vicomte de Becdelièvre a eu Theureuse idée de
rassembler tous les fragmens qu'il a pu recueillir dans tous
les genres, antiquités, inscriptions, meubles, armes, mé-
dailles et tableaux, et d'en former pour la capitale une col-
lection des plus curieuses et des plus remarquables. Nous
ne devons pas laisser ignorer qu'un préfet des plus distin-
gués, M. de Bastard, lui a prêté le plus noble appui. Les
sages administrateurs ne sauraient être aujourd'hui trop
recommandés à la reconnaissance publique. Nous devons
rendre la même justice au conseil municipal de la ville du
Puy , qui encourage ce magnifique établissement de ses dons
et de sa protection. Nous voudrions citer tous les dignes ci-
toyens qui le composent ; mais ils nous sauront gré d'indi-
quer parmi eux l'estimable M. Delalande, si profondément
versé dans la science numismatique.
Le Puy et Saint-Paulienont fourni la plus grande partie
des objets curieux renfermés au Musée ; mais la vieille Vel-
lavie tout entière était fort riche d'anciens monumens; elle
en eut de celtiques, de gaulois et de romains ; ses édifices
du moyen âge sont admirables , et l'on y compte presque
autant de vieux châteaux que de cimes de rochers. Ses plus
anciennes traces d'ouvrages faits de mains d'hommes, et
qui font ressembler quelques-unes de ses montagnes à des
nécropoles, remontent à la plus haute antiquité. Ses tu-
muli^ les ruines de la tombe de las fadas, les débris de Ja
voie romaine, les pierres milliaires de Chamelix et de
Saussac, les chapiteaux, les fûts de colonnes, les bosses,
les bas-xcliefs, les fragmens de poterie recueillis de toutes
parts, y sont aussi nombreux que dans nos plus riches pro-
vinces. Si nous écrivions un ouvrage spécial sur le Velay,
nous aurions des volumes à composer : heureux si nous pou-
vons présenter quelques aperçus écrits rapidement, travaux
informes et pénibles, et toujours au-dessous des sujets que
nous avons à traiter.
L'histoire de la ville du Puy, l'histoire même du Velay,
après le règne de Henri IV, où nous sommes arrêtés , n'offre
LITTÉRATrRE. 191
plus d'intérêt spécial. Les vieux manoirs féodaux, comme
dans toutesles autres provinces, tombent devant la puissance
de Richelieu • puis un roi à large renommée centralise tous
les faits de l'histoire et toutesles puissances de l'administra-
tion autour de lui. Il n'y eut plus que Versailles en France,
et le brillant cortège d'un règne illustre.
Une élude nous resterait encore à faire, si l'espace ne
nous manquait), et si elle n'avait déjà été si convenablement
essayée et remplie pour son époque , par Faujas de Saint-
Fond, dans son grand ouvrage sur les volcans éteints du
Velay , non moins riches pour le savant que ceux de l'Au-
vergne. Circonscrits dans nos travaux pittoresques, nous ne
pouvons qu'indiquer à nosjeunes voyageurs ce qui leur reste
à explorer dans les basaltes de la Haute-Loire , ses belles
colonnades fondues dans ses nombreux cratères, et ses ro-
chers trachytiques et phonotiles , vieilles ruines du premier
monde, édifices élevés par une puissance qui soulève les
montagnes, les 'sépare, les brise, pour élever ses monu-
mens. Au milieu de ces scories agglutinées , de ces laves
lithoïdes entassées , l'esprit reste confondu , et les études du
monde primitif deviennent une science pLilosophique, qui
pourrait bien être la meilleure à enseigner aux hommes,
quand ils auront oublié tout à-fait la religion , la morale et
la poésie.
Ch. Nodier et Tatlop. (i).
(i) Cet article doit faire partie du grand ouvrage des Voyages
pittoresques et romcmtiques dans l'ancienne France.
LA VENDEE ET L'ECOSSE.
La guerre civile de la Vendée est un des épisodes les plus
intéressans de la révolution française. Cette gueri-e fut mal
connue en Angleterre tant qu'elle dura, etl'histoire blâmera
nos ministres, qui négligèrent de profiter de l'occasion
qu'elle leur offrait d'obtenir des avantages importans pour
une cause qui était la nôtre. On nous disait , il est vrai , d'une
manière générale , que les royalistes de France avaient des
partisans arznés dans le Poitou , et qu'ils avaient eu plusieurs
fois le dessus en combattant les républicains. Maispeu d'An-
glais savaient positivement que, tandis que toutes les autres
provinces françaises restaient soumises plus ou moins pa-
tiemment à Robespierre et ses collègues, la Vendée, pro-
vince à peine connue de nom parmi nous, avait sur pied de
nombreuses armées qui livraient des batailles rangées , —
gagnaient des victoires décisives, — prenaient des villes for-
tifiées, et qui plus d'une fois auraient pu, avec quelques
secours de troupes et d'argent, terminer peut-être la révo-
lution , en marchant sur Paris. Il était raisonnable de con-
clure qu'un pays capable de pareils efforts dans une cause
abandonnée}par presque tout le reste de la France, avait en
lui-même quelque chose de particulier; et lorsque nous con-
sidérons la nature de cette particularité , nous y trouvons
une grande leçon pour les princes et les peuples.
Personne n'oserait nier que pendant les dernières années
du règne de Louis XVI , quelque changement essentiel ne
fut devenu indispensable dans l'ancien gouvernement despo-
tique de la France. Les fardeaux de l'état, qui auraient dû
être supportés par tous les sujets du monarque en propor-
tion de leurs moyens, pesaient eotièreraent sur le peuple et
LITTÉRATURE, 193
la classe intermédiaire, sans que ni îe clergé ni la noblesse
contribuassent aux dépenses générales. Les finances étaient
dans un état de banqueroute virtuelle, et la majorité des
sujets irrités contre leurs gouvernans réclamait la restitu-
tion de ces droits dont l'avaient dépouillée les vieilles lois
féodales. Ce n était pas une situation de choses à être endu-
rée dans le dix-huitième siècle, eten conséquence un chan-
gement était sollicité hautement de toutes parts. Des hom-
mes ambitieux s'emparèrent de l'exaltation nationale pour
précipiter cet esprit de réforme louable dans tous les excès
delà plus furieuse révolution qu'eût jamais vue le monde.
Au lieu de rendre au peuple ses légitimes franchises et de
garantir au roi, à l'église et à Taristocratie la possession de
cette part de privilèges compatible avec un gouvernement
bien pondéré, ils démolirent jusqu'aux fondemens de tout
ce qui constituait Tancieu ordre de choses, renversèrent le
trône, bannirent la noblesse, renièrent non seulement leur
culte, mais la religion , mais Dieu même, et ce fut à Tinsti-
gation des misérables auteurs de cette anarchie, que le pré-
texte de conserver la liberté fit commettre les cruautés les
plus horribles.
Ces démagogues n'auraient pu exercer sur la populace
assez d'ascendant pour la faire servir à l'exécution de leurs
criminels desseins, si, avant la révolution, l'aristocratie fran-
çaise avait été dans l'habitude de remplir , à l'égard des
classes inférieures , les devoirs qui sont nécessaires pour ci-
menter l'union des divers rangs de la société. Le noble ou
gentilhomme propriétaire doit ordinairement résider pen-
dant une saison de l'année au moins sur ses domaines. Il est
le supérieur naturel et le meilleur patron de ses fermiers et
de ses voisins les plus pauvres. La dépense de son revenu
parmi eux est une des sources de leur prospérité^ — sa libé-
ralité doit venir à leur aide dans les occasions de détresse;
— il est l'arbitre de leurs différends ; — ils sont à leur tour
les compagnons de ses chasses et autres divertissemens
champêtres. Grâces à ces continuels échanges de bons offi-
ces , les chaînes qui rattachent le plébéien au noble sont na-
turellement remplacées par les liens plus honorables et plus
doux d'une affection mutuelle!
2 17
194 j REVUE DE PARIS.
Malheureusement cet ordre de choses avait été totalement
bouleversé en France. Une fatale politique, mise primiti-
vement en pratique par le cardinal Richelieu, avait déna-
turé les devoirs de la haute noblesse, comme on appelle la
classe la plus élevée en dignité et en richesses de Taristocra-
tie française. Faisant consister leur importance dans leur
résidence continuelle à la cour et dans le succès de leurs in-
trigues pour obtenir la faveur royale , les nobles abandon-
naient Tadministration de leurs domaines à des intendans,
et les vassaux n'éprouvaient ni reconnaissance ni crainte
pour un seigneur qui laissait tout faire à un subordonné ,
et dont ils ne connaissaient l'existence que par les redevan-
ces perçues en son nom. Là où les deux principales classe»
de la société vivaient dans cet état de défiance, il était facile
de semer la zizanie entre elles , et d'exaspérer les classes in-
férieures contre une noblesse qui ne se révélait à elles ni
par ses bienfaits , ni par aucune influence. Il y avait d'ho-
norables exceptions individuelles à cette erreur générale ,
mais elle régnait dans tout le royaume , et ce fut la princi-
pale cause qui fit déborder la révolution française au-delà
des limites d'une réforme sage et modérée. Loin de pouvoir
lever dans les provinces et sur leurs domaines une troupe
capable de s'opposer au torrent de la fureur jacobine , les
nobles trouvèrent souvent leurs plus cruels ennemis parmi
leurs propres paysans , et furent même chassés par ceux
qui, dans des circonstances différentes, au lieu de s'insur-
ger contre eux, auraient été leurs plus fidèles défenseurs.
Ce fut ce qui tendit à augmenter beaucoup l'émigration;
mesure fatale en elle-même, parce qu'elle semblait unir
aux soldats de l'étranger ces propriétaires qui avaient par
leur naissance le plus grand intérêt à repousser l'invasion
du sol.
La Vendée et les départemcns voisins étaient des pays assez
généralement à l'abri de cette discorde entre la noblesse et
les paysans, qui eut de si funestes résultats dans le reste de
la France. Cela provenait en grande partie des circonstan-
ces locales.
La région dont la Vendée forme le centre comprend un
plus vaste espace de pays que celui qui porte plus spéciale-
LITTÉBATURE. 195
xaent le nom de Vendée , c'est-à-dire une portion considé-
rable des départemens de Maine-et-Loire, de Loire-Infé-
rieure, des Deux-Sèvres , et de Vendée proprement dite.
Le sol n'est guère bon pour la charrue , mais admirablement
propre à l'éducation du bétail. Il est divisé en pâturages de
médiocre étendue, mais très-riches en produit, et qui sont
situés parmi des bois qui avaient fait donner à toute cette
partie du Poitou le nom du Bocage. Les paysans y habi-
taient chacun une petite ferme séparée ; tous y étaient dans
une aisance indépendante; aucun n'y jouissait de ce qu'on
aurait pu appeler de la richesse; mais ils n'avaient guère
à gémir des fardeaux publics, étant exempts des plus lourds,
moyennant l'obligation, adoptée par eux, d'entretenir en
état les canaux de dessèchement. Ces canaux , joints aux
mauvaises routes , aux nombreuses haies , aux bois qu'on
rencontre sans cesse et aux fréquentes pluies, rendent la
Vendée presque inaccessible à d'autres qu'à ses habitans,
qui, familiarisés avec ces obstacles, sont accoutumés à les
franchir au moyen d'une longue perche garnie de fer, qu'ils
portent avec eux , et qui , dans la guerre , fut souvent dans
leurs mains une arme redoutable. Les Vendéens étaient un
peuple religieux , moral et paisible , sans autre ambition
que de continuer de jouir, comme leurs pères, de leur
culte, de leurs lois et de leurs possessions.
Les nobles de la Vendée avaient, comme leurs vassaux ,
un caractère qui se rapprochait plutôt des mœurs primitives
que des mœurs modernes. Ils vivaient beaucoup sur leurs
terres. Ceux qui allaient de temps en temps à Paris avaient le
bon sens de mettre de côté les manières de la capitale pour
reprendre leur simplicité patriarcale, dès qu'ils étaient de
retour dans le Bocage. Lorsque les dames sortaient, c'était
à cheval ou dans des voitures traînées par des bœufs ; lors-
que le seigneur allait à la chasse , ce qui lui arrivait souvent ,
dans les cantons boisés, les paysans le suivaient, et y acqué-
raient une grande adresse au tir , parce qu'ils n'étaient
guère moins amoureux que leurs maîtres de cet exercice
guerrier.
Les baux des fermes et la nature de leur exploitation n'é-
taient pas moins favorables que le reste à entretenir 1'?^-
196 EEVUE DE PARIS.
tachenient réciproque du propriétaire, et du tenancier,
parce qu'il y avait entre eux communauté d'intérêt et par-
tage de produit. Le tenancier avait le soin des troupeaux,
et payait au propriétaire une rente proportionnée à ses pro-
fits, de manière à avoir tous deux part égale des accidens
heureux ou malheureux de la saison. Il n'y avait guère de
ferme dont la rente excédât 25 à 3o louis par an , et c'était
un grand propriétaire que celui qui possédait vingt ou trente
de ces fermes , de telle sorte que parmi les grands et les
petits il y avait peu de riches , mais pas de pauvres. Le
dimanche et les fêtes offraient des scènes d'hospitalité mu-
tuelle entre le gentilhomme et le paysan. La famille de ce-
!ui-ci dansait dans la cour du château, et la famille du
seigneur se mêlait ordinairement à la danse. C'est ainsi que
dans les divertissemens et les affaires , les intérêts pécu-
niaires et les cérémonies religieuses , les nobles et les vas-
saux étaient unis comme les membres de nos anciens clans ;
c'est ainsi que l'intelligence plus exercée et la supériorité
naturelle des propriétaires vendéens avaient pu conserver
sur l'esprit de la classe inférieure cette influence qu'on
eût vainement cherchée ailleurs en Francedans les relations
entre gentilshommes et paysans.
Ce ne fut pas toutefois l'influence de s nobles vendéens qui
donna le premier signal de l'insurrection. Deux autres cir-
constances plus immédiates l'occasionèrent.
La Convention nationale avait imposé au clergé catholique
un serment qui , proclamant son indépendance de la supré-
matie de Rome, était en contradiction directe avec les voeujs-
religieux que chaque prêtre prononçait en entrant dans les
ordres. La plupart des ecclésiastiques se démirent volon-
tairement ou furent expulsés forcément de leurs cures, sur
leur refus de prêter le serment. Le sort de ces curés , de
qui les paysans avaient reçu jusque-là leur instruction reli-
gieuse, et qui s'étaient acquittés de leurs fonctions avec un
dévouement paternel, ne put qu'exciter l'indignation des
Vendéens lorsqu'ils les virent expulsés violemment et rem-
placés par d'autres d'une conscience moins scrupuleuse, e*
par conséquent d'une morale moins pure. Ce fut le sujet
d'un mécoutcntemcut général parmi les habitans du Bocage.
LITTÉRATURE. 197
Une autre cause qui poussa encore plus immédiatement
les Vendéens à courir aux armes fut la loi de la conscrip-
tion , qui appelait toute la jeunesse sous les drapeaux de la
république, alors engagée dans une guerre de conquêtes
étrangères. Une levée de deux cent mille hommes venait
d'êti'e proclamée. Aucun des motifs révolutionnaires qui en-
traînaient les autres provinces ne parlait à l'intérêt des Ven-
déens en faveur de cette mesure extraordinaire. Ils voyaient
même avec trop d'horreur tout ce qui s'était fait contre le
clergé catholique et la personne du roi pour s'y soumettre.
L'insurrection éclata , et fut bientôt organisée. Rassemblés
en armée nombreuse , ils élurent leurs officiers , et les pri-
rent principalement, mais non exclusivement parmi les no-
bles, livrèrent bataille aux forces régulières de la Conven-
tion, non-seulement furent plusieurs fois victorieux, mais
encore montrèrent une grande aptitude à se rallier après la
défaite , et causèrent enfin plus de mal aux républicains
que les meilleures troupes des armées alliées. Dans cette
guerre, comme dans plusieurs autres , lintelligence de ceux
qui commandèrent et le courage désespéré des soldats eux-
mêmes créèrent un genre particulier de tactique , adapte
en même temps au caractère des troupes et aux circonstan-
ces de la localité. Cette tactique fut maintes fois supérieure
à la discipline des troupes régulières , qui ne donne pas
toujours les avantages qu'on devrait en attendre contre l'im-
pétuosité du courage et la persévérance d'un ennemi actif.
Le. mode d'attaque ordinaire des Vendéens était une espèce
de guerre de buissons. Au moyen d'une manœuvre quils
exprimaient dans leur langue par le mot s'égailler, ils se
répandaient en tirailleurs autour des colonnes serrées de
l'ennemi, qui, s'avançant à travers un pays extrêmement
difficile par lui-même , se trouvait de toutes parts assailli
par un feu bien nourri et des balles bien ajustées, sans aper-
cevoir aucun point palpable où il pût diriger lui-même son
attaque avec quelque apparence de succès. Les cris des in-
surgés, leurs décharges continuelles et leur dispersion sur
une si large étendue de terrain , semblaient doubler leur
nombre; et si les républicains venaient à lâcher pied, les
Vendéens, conduits par leurs braves chefs, n'hésitaient pai
2 17.
198 REVUE DE PARIS.
à foudre sur eux , afin de compléter , par une attaque ser-
rée, la terreur qu'ils avaient inspirée, grâces à leur premiers
façon de combattre.
Il est inutile de remarquer que pour se disperseretse ral-
lier ainsi , les Vendéens avaient besoin de tout le dévoue-
ment et de toute rintelligenee de chaque soldat; cardiaque
petit corps détaché , chaque individu même , devait, sous
sa propre responsabilité , savoir choisir sa position , ainsi que
le moment favorable de l'attaque et de la retraite.
Pendant que les Vendéens étaient en armes et victorieux ,
il y avait aussi sur pied une armée de Bretons pour la dé^
fense de la monarchie , sous le commandement du célèbre
Charette , qui remporta plusieurs succès. Il fut malheureux
pour la cause de ces armées indépendantes que leurs chefs,
à ce qu'il parait, ne fussent ni d'accord ni disposés à s'en-
tendre. Les résultats de leurs fréquens triomphes auraient
été bien plus ijiiporlans. Il fut plus malheureux jpour eux
encore que les ministres de la Grande-Bretagne , comme
nous l'avons déjà fait observer, ne fussent pas mieux infor-
més de l'avantage qu'il y aurait eu à leur envoyer des
armes, des munitions et un corps de foixes auxiliaires.
Lorsque les royalistes se furent rendus maîtres de Tile de Noir-
moutier, ces secours auraient pu leur être fournis sans dif-
ficulté. La seule tentative sérieuse qui eut lieu en faveur de
ces braves insurgens fut l'expédition mal concertée de Qui-
beron , entreprise justement après que la cause royale était
entièrement perdue en Bretagne.
L'insurrection de la Vendée , commencée en mars 1798 et
considérée comme guerre générale, se termina à la défaite
de Quiberon, le 20 juillet 179J.
On est naturellement conduit à comparer les guerres ci-
viles d'Angleterre pendant le dix-seplième siècle, avec la
révolution de France à la fin du dix-huitième; et l'esprit
est surtout frappé de l'analogie entre l'insurrection de la
V^cndée et celle qui fut dirigée par Montrose et les High-
landers (montagnards écossais) dans le siècle précédent.
Le parallèle n'est pas sans doute exact sur tous lesponts.
Les Ilighlandcrs {lÉcosse étaient conduits au combat par
kur amour naturel de la guerre , leur usage habituel des
LITTÉRATURE. 199
armes et leur attachement patriarcal pour leurs chefs. Les
Vendéens , peuple pacifique , ne levèrent létendard de la
révolte que pour défendre leur religion et leurs libertés
personnelles. Les Higldanders , commandés par le génie su-
périeur d'un homme dont le cardinal de Retz disait qu'il
était celui qui remplissait le mieux pour lui son idéal des
héros de Plutarque , étendirent la guerre plus loin que les
Vendéens , et profitèrent mieux de leurs victoires , mais
fureutaccablés par une seule défaite. Les habitans delà Ven-
dée , commandés par différens chefs , ne montrèrent pas la
même énergie dans le succès 5 mais , se confiant moins à la
fortune dun seul homme, ils se ralliaient et redevenaient
victorieux après avoir subi plusieurs échecs répétés. Le
mode de combattre des «Vendéens et des montagnards écos-
-sais était différent ; les tirailleurs du Bocage comptaient sur
Ja guerre de buissons , taudis que les montagnards, après
avoir fait feu , chargeaient en colonnes peu nombreuses ,
mais serrées , sur divers points d'une ligne étendue , et
comptaient principalement sur leur habileté à manier Tépée
écossaise dans une action d'homme à homme. La religion ,
qui joua un gi-and rôle dans la guerre vendéenne, n était
pas au nombre des motifs qui excitaient Tarmée de Mont-
rose. Tels sont les points de dissemblance; mais les points
d'analogie sont plus généraux et plus fortement marqués.
Dans ces deux guerres mémorables , ce fut une race à
part, une race primitive . qui se souleva contre les forces
régulières du reste de la nation pour défendre les institu-
tions anciennes qui lui avaient été léguées par ses pères.
Dans les deux guerres, l'intrépidité, la sagacité naturelle ,
la force du corps et l'activité renchrent les insurgens supé-
rieurs à leurs adversaires disciplinés, par l'impétuosité de
l'attaque , la justesse des combinaisons, la célérité des mar-
ches et la patience à supporter les fatigues de la guerre.
Dans les deux guerres , ils obtinrent de brillantes victoires,
malgré le désavantage du nombre , malgré le manque d'ar-
mes convenables et surtout de munitions.
Leshabitans du Bocage avaient encore cette ressemblance
avec les montagnards écossais, que les mêmes désavantage»
accompagnaient leur mode particulier de faire la guerre .
200 REVUE DE PARIS.
Étant tous volontaires , et servant sans solde, ils se croyaient
libres de quitter Tarmée quand cela leur plaisait , et une
victoire devenait plus fréquemment encore qu'une défaite
le signal de la diminution de leur nombre. Les Vendéens ,
comme les montagnards , étaient sans expérience dans l'at-
taque des places fortes , et quelques-uns de leurs plus grands
revers furent la conséquence d'imprudentes entreprises de
cette nature. Dans un pays ouvert, favorable à l'action
de la cavalerie , ces guerriers primitifs combattaient avec
moins d'avantages que dans des terrains bordés de clôtures.
Le nombre de chefs et officiers indépendans tendait à intro-
duire la discorde dans leurs conseils. Ce fut ce qui désor-
ganisa plus d'une fois tous les plans de Montrose, et para-
lysa presquL- toujours les efforts des Vendéens. Enfin, pour
conclure , une guerre qui fit tant d'honneur aux chefs qui
la dirigèrent se termina , en France comme en Ecosse, par
leur ruine et leur mort. Plusieurs périrent par les exécu-
tions militaires ou sous les coups d'une sentence judiciaire;
leurs familles furent exilées ou privées de leur héritage -
et ils ne laissèrent après eux d'autres fruits -de leurs succès
que la gloire de leur nom.
Les républicains d'Angleterre eurent une femme pour
retracer leurs exploits , M" Hutchinson : il a manqué aux
montagnards de Montrose un historien tel que la marquise
de la Rochejacquclein. Cette dame illustre , auteur des Mé-
moires sur la Guerre de la Fendée , était née à la cour ,ct
cependant elle écrit avec la chaste simplicité et la calme
dignité d'une matrone romaine. Son style est entièrement
exempt de cette espèce de coquetterie littéraire qu'on trouve
quelquefois dans les meilleurs ouvrages français , plus re-
marquables en général par l'esprit que par la simplicité.
M'"*^ de la Rochcjacquel in était une femme trop délicate
et d'une éducation trop féminine pour paraître capable de
supporter personnellement les privations et les périls où
elle se trouva jetée. Elle le sentait elle-même, lorsqu'elle
dit à une dame anglaise qui avait désiré être présentée à
une dame si célèbre : « Convenez que vous vous figuriez
me trouver pins semblable à une héroïne! » Son caractère
dans la vie privée était sans rc^proche . comme on peut le
LITTERATURE.
201
deviner à la pureté de senlimens et de style qui règne dans
son ouvrage (i)
— Depuis la révolution de 1789, quarante ans et plus
se sont écoulés j que de nouveaux contrastes , que de nou-
velles analogies entre cette révolution et celle de la Grande-
Bretagne 1 Après la guerre d'Ecosse et la guerre de la
Vendée , après léchafaud de Charles I" et Téchafaud de
Louis XVI , après la république anglaise et la république
française , après Cromwell et Napoléon , aucune des deux
restaurations n'a pu fermer l'abîme ; api'ès Charles II et
Jacques II , après Louis XVIII et Charles X, nous avons
vu 1688 et i83o, Guillaume et Louis-Philippe , une cour en
exil à Saint-Germain, une cour en exil à Holyrood-house.
Cette fois , l'expérience de l'Angleterre sera-t-elle perdue
pour la France ? L'analogie s'épuisera-t-elle jusqu'à 1742?
La Vendée du dix-neuvième siècle relèvera-t-elle l'éten-
dard de la Rochejacquelein , comme l'Ecosse du dix-hui-
tième releva celui de Monti^ose ? Marie de Modène , le
chevaher de Saint-Georges et Charles Edouard menacèrent
pendant soixante ans encore la nouvelle dynastie de leurs
prétentions , prétentions soutenues par des sentimens che-
valeresques bien plus que par des intérêts ; en sera-t-il de
même des Tprétentwns jacobites de France? La suite de ce
parallèle appartient à l'avenir
L'enthousiasmejacobitedes montagnards écossais dans le
dix-huitième siècle , particulièrement pendant la rébellion
de 1745 , offre le plus beau sujet peut-être qu'un auteur
puisse choisir pour une composition romanesque ou histo-
rique. Cette guei're civile et ses évènemens remarquables
laissèrent à la génération contemporaine des souvenirs sans
aucun mélange de cette aigreur politique qui succède géné-
ralement aux dissensions civiles. Les montagnards écossais
firent ici leur dernière levée de boucliers ; ils formaient la
principale force de l'armée de Charles-Edouard , où , par
(i) Préface to the Memoirs o/'M™« la Roche jacc|ueleiu.
202 KEYUE DE PARIS
les particularités de leurs mœuvs en paix comme en guerre
et leur chevaleresque bravoure , ils se montrèrent sous un
jour plus favorable à la poésie qu'à la prose de la vie réelle.
Leur prince , jeune , vaillant , patient à la fatigue, et mé-
prisant le danger, conduisait son armée à pied dans les
marches les plus rudes , et il mit en déroute une armée ré-
gulière dans trois batailles ; c'étaient là des circonstances
capables de fasciner l'imagination et de séduire de jeunes
enthousiastes à sa cause, en dépit de toutceque la prudence
et la raison pouvaient objecter contx-e une pareille entre-
prise.
Le prince aventureux , comme on sait, se trouva être un
de ces personnages de l'histoire qui se distinguent pendant
une seule et brillante période de leur carrière, semblables à
ces météores lumineux qui traversent le ciel, et qui éton-
nent les regards autant par la rapidité de leur disparition
que par l'éclat qu'ils oct jeté en passant. Une longue nuit
vint couvrir de ses ténèbres le reste de la vie d'un homm?
qui dans sa jeunesse s'était montré capable de si grandes
choses , et sans chercher à le suivre plus loin , on peut dire
que son exil ne fit plus voir en lui qu'un prince malheureux
qui cherchait à échapper à ses pensées amères dans des dis-
tractions indignes de lui.
Cependant la grande conspiration jacobite , dont Tinsur-'
rection de 1745 n'était qu'un incident précipité par l'avor-
tement d'un plan plus étendu , fut reprise par les jacobites
d'Angleterre dont les forces restaient intactes , ayant eu U
prudence de ne pas les mettre en action. Le résultat extra-
ordinaire produit par des petits moyens en 1^45 leur in-
spira l'espoir de plus importans succès quand tout le parti
jacobite anglais , qui se composait alors de presque toute la
noblesse pi'ovinciale, se mettrait en avant pour accomplir
ce ({u'avait tenté si bravement une poignée de chefs écossais.
il est probable que les jacobitcs d'alors étaient incapa-
bles de réfléchir que la petite échelle sur laquelle avait eu
lieu cette insurrection était en grande partie la cause de ses
succès imprévus. C'est à la faiblesse même de leur nombre
qu'il fallait attribuer l'activité remarquable des insurgens.
la discipline parfaite , l'union et l'unanimité qui animèrent
LITTÉRÀTrr.E. 20B
pendant quelque temps leurs conseils. Malgré la défaite dé-
tînitive de Charles-Edouard , les jacobitcs anglais continiiè-
rent long-temps à méditer des projets de révolution et à
porter des toasts de révolte jusqu'à ce que Tàge eût blanchi
leurs cheveux. Une autre génération se leva qui ne parta-
geait pas leurs sentiraens, et enfin les élémens delà sédition
qui avait couvé sous la cendre s'éteignirent tout-à-fait. Cette
opinion enthousiaste n'échauffa plus que quelques imagina-
tions ardentes et quelques têtes faibles qui enfantèi'ent quel-
ques projets aussi désespérés qu'aventureux. Ainsi un jeune
Écossais d'un nom illustre rêva de pouvoir surprendie le pa-
lais de Saint-James pour assassiner la famille royale. Ces
complots mal conçus auraient pu faire faire explosion à d'au-
tres conspirations plus sérieuses, si la politique de Robert
Walpole, de peur de faire croire à un danger plus grand
que le danger réel , n'avait préféré prévenir les conspirateurs
plutôt que de faire bruit de la découverte de leurs intri-
gues. Plus tard encore le Prétendant put venir impunément
à Londres se convaincre par lui-même de la faiblesse de son
parti. Après s'être flatté pendant quelque temps que la Pro-
vidence , qui l'avait protégé dans de si nombreux hasards ,
lui réservait toujours quelque occasion plus ou moins rap-
prochée derecouvrer letrôneauquell'appelaitsa naissance,
ce prince vit tant d'occasions lui échapper les unes après les
autres, qu'il avait'désespéré lui-même de sa cause lorsque
la mort de son père lui prouva qu'aucune des grandes puis-
sances de l'Europe ne s'intéressait plus à sa querelle. Elles
refusèrent de lui reconnaître le titre de roi de la Grande-
Bretagne, et de son côté il renonça lui-même à celui de
prince de Galles.
Pendant que la vie de Charles-Edouard s'épuisait dans la
solitude et l'abandon, le nombre de ceux qui partagèrent
ses dangers et ses malheurs s'était réduit à quelques vieux
jacobites, héros d'une histoire terminée. Tous ceux de mes
contemporains en Ecosse qui comptent soixante ans doi-
vent se rappeler plusieurs de leurs connaissances du temps
de leur jeunesse, qui, selon la phrase écossaise, avaient été
dehoï's en i''/\^. Leurs principes politiques et leurs plans
de restauration n'étant plus dangereux , ceux qui les rè-
204 REVUE DE PARIS.
valent encore n'excitaient plus la contradiction. On regar-
dait les jacobites qu'on rencontrait dans le monde comme
des hommes qui avaient prouvé leur sincérité en sacrifiant
leurs intérêts même à leur opinion. C'eût été, en société,
un acte d'impolitesse que de blesser leurs sentimens ou de
ridiculiser le compromis à l'aide duquel ils cherchaient à
continuer leur opposition à la politique du jour. Tel était
ce gentilhomme du Perthshire qui , se faisant lire les jour-
naux, exigeait qu'on lui désignât le roi et la reine par les
initiales du mot, comme s'il eût craint d'avoir l'air d'ac-
quiescer à l'usurpation de la dynastie de Hanovre. Georges
III ayant entendu parler de la manie de ce gentilhomme,
chargea le député du Perthshire de lui porter les compli-
mens , non pas du roi d'Angleterre , mais de l'électeur de
Hanovre , et de lui dire combien il respectait la constance
de ses principes.
Ceux qui se rappellent ces vieux débris d'un autre ordre
de choses peuvent regretter que le temps ait fait disparaître
avec eux le dernier vestige des mœurs du siècle précédent.
Leur amour du temps passé , leurs récits de prouesses che-
valeresques, amusaient l'imagination; leur idolâtrie pour
les mèches de cheveux des Stuarts , pour les bagues , pour
les rubans et autres souvenirs du temps où ils semblaient
vivre encore même au milieu d'une génération nouvelle ,
était un enthousiasme intéressant; leurs principes politiques,
s'ils avaient eu pour nous le titre de pères , auraient pu les
rendre dangereux à la dynastie régnante , mais tels que je
me les représente , il ne pouvait y avoir sur la terre aucune
espèce d'hommes plus propres à jouer le rôle de grands-pè-
res innocens et respectables.
Walter Scott (i).
1" avril i83ii.
(i) Traduit par M. H. C. de Saint-Michel.
Wn Wo^aqc b'agcimcttt
EN ESPAGNE.
Pendant le printemps de 1829, la curiosité m'ayant con-
duit en Espagne, je fis une excursion de Séville à Grenade
avec un ami attaché à l'ambassade russe à Madrid. Le ha-
sard nous avait amenés de deux parties du globe bien éloi-
gnées de celle où nous nous trouvions, et la conformité de
nos goûts nous inspira le désir de parcourir ensemble les pit-
toresques montagnes de l'Andalousie. Si ces pages tombent
sous ses yeux , n'importe dans quels lieux les fonctions de
sa carrière diplomatique ont pu le conduire, soit qu'elles le
trouvent figurant dans les pompes des cours ou méditant
sur la magnificence plus réelle de la nature , puissent-elles
lui rappeler notre aventureux pèlerinage et le souvenir de
celui à qui ni le temps ni Téloignement ne feront jamais
oublier Taménité de ses mœurs et son mérite.
Et ici, avant d'aller plus loin, qu'il me soit permis de
présenter quelques observations préliminaires sur l'aspect
général de l'Espagne et sur la manière d'y voyager. On se
figure en général ce pays comme une douce contrée méri-
dionale, parée de tous les charmes de la voluptueuse Italie.
C'est , au contraire , à lexception de quelques provinces
maritimes, une contrée agi-este, austère et triste, avec des
montagnes nues, des plaines immenses dépourvues d'arbres,
silencieuses , solitaires et participant de l'aspect sauvage des
déserts de l'Afrique. Ce qui ajoute encore à ce silence, à
cette solitude, c'est l'absence d'oiseaux chanteurs, consé-
quence naturelle du défaut de bois et de haies. On voit l'aigle
et le vautour planer autour des monts rocailleux et au-des-
2 18
206 REVUE DE PARIS.
SUS des plaines 5 des troupes d'outardes timides se gussent
dans les bruyères ; mais ces myriades d'oiseaux de plus pe-
hte espèce qui animent la face de la terre dans les autres
pays ne se trouvent que dans certaines parties de l'Espagne,
etplutot encore dans les vergers et les jardins quientourent
les habitations que dans la campagne.
Dans les provinces centrales, le voyageur, en traversant
de vastes plaines ensemencées , tantôt vertes et ondoyantes,
tantôt doi'ées , tantôt nues et brûlées par le soleil, cherchera
vainement la main qui y a guidé la charrue. Enfin il aper-
cevra sur une montagne escarpée un village avec des forti-
fications mauresques en ruines, ou quelque vieille tour,
ancien refuge des habitans pendant les guerres civiles ou les
invasions des Maures. L'usage de se réunir pour se protéger
mutuellement existe encore chez les paysans espagnols, par
suite de la continuelle maraude des voleurs errans.
Mais si la plus grande partie de l'Espagne est privée de la
riche parure des bois ou des forêts et des grâces de la culture
d'ornement , le pa3^sage a un caractère de grandeur bien pro-
pre à compenser ce qui leur manque sous d'autres rapports.
On y retrouve quelques-uns des attributs des habitans, et
je conçois mieux le fier, l'indomptable , le frugal Espagnol,
depuis que j'ai vu le sol qu'il habite.
Les traits simples et sévères des paysages espagnols ont
quelque chose de sublime. Les plaines des Castilleset de la
IManche s'étendant à perte de vue empruntent une sorte d'in-
térêt de leur nudité et de leur immensité même ; c'est une
impression analogue à celle que produitl'Océan. En parcou-
rant ces solitudes sans limites apparentes , on aperçoit de
loin en loin un troupeau sous la conduite d'un pâtre immo-
bile comme une statue , portant son long bâton ferré en
guise de lance ; une iile de mules traversant lentement l'a-
ride campagne , comme les caravanes de chameaux dans le
dései't , ou un pâtre qui chemine seul, armé du stylet et do
la carabine. Ainsi le pays , les habitudes, tout, jusqu'à la
piiysionomie du peuple, a le caractère arabe. L'usage géné-
ral de ne marcher qu'avec des armes prouve le peu de sû-
reté des routes. Le berger dans les champs, aussi bien que
le pâtre dans les plaines incultes , porte toujours son fusil et
LITTERATURE.
207
son long couteau. Le riche villageois s'aventure raremeivt
à se rendre au marché voisin sans son trahuco (i), ou sans
se faire suivre par un valet armé. Le plus court voyage
exige les préparatifs d'une expédition militaire.
Les dangers des chemins donnent lieu à une manière de
voyager qui rappelle, sur une plus petite échelle, les cara-
vanes de l'Orient. Les arrieros ou muletiers se réunissent en
convoi , et partent , bien armés , à des jour fixés. Les voya-
geurs que le hasard leur adjoint augmentent encore leurs
forces. C'est au moyen de ce mode primitif de communica-
tion que se fait tout le commerce du pays. Les muletiers ,
voyageurs privilégiés de la Péninsule , la traversent depuis
les Pyrénées et les Asturies jusqu'aux Aspuxaras, à la Ser-
rania Je Pionda et même aux portes de Gibraltar. Leur vie
est dure et frugale j des alforjas , besaces de toile grossière ,
renferment leurs maigres provisions. Lne bouteille de cuir,
suspendue à Farçon de leur selle , contient du vin ou deTeau
pour le passage des montagnes stériles ou des plaines arides.
Une des couvertures de leurs mules leur sert délit, et leur
selle d'oreiller. Ces hommes, de taille médiocre, mais bien
faits et robustes , ont le teint brun et hàlé , Tceil ferme et
tranquille, mais plein de feu quand de soudaines émotions
les agitent 5 les manières franches, mâles et polies; jamais
ils ne passent près de vous sans vous saluer gravement avec
l'une de ces phrases : Bios guarde a ustecl; — Vaj a usted
con Dios , cahallero (Dieu vous garde, Dieu vous accom-
pagne , cavalier, )
Comme les muletiers ont souvent toute leur fortune sur
le dos de leurs mules, ils ont toujours des armes à la portée
de la main, prépaiées à leur servir dans un combat déses-
péré; mais leur nombre les met à l'abri des attaques dos
petites bandes de voleurs; et le bandolero isolé, armé jus-
qu'aux dents , rôde autour d'eux sans les aborder, de même
qu'un pirate suit de loin un convoi de bàtimens marchands
et n'ose l'attaquer.
Le muletier espagnol possède un fonds inépuisable c\e
chansons et de romances qui charment sa vie passée sur les
(i) Mousquet ou carabine.
'208 REVUE DE PARIS.
chemins. Les airs de ces chansons populaires sont d'une ex-
trême simphcité , et ne consistent que dans un petit nombre
de notes. Les muletiers les chantent d'une voix forte avec
des cadences prolongées, assis sur leur mule, qui semble
les écouter avec une gravité infinie, et régler son pas à la
mesure. Les paroles sont de vieilles romances traditionnelles
sur les Maures, des légendes de saints ^ des îais d'amour, et
plus souvent encore des complaintes sur quelque fameux
contrebandier ou bandolero , car les contrebandiers et les
bandits sont des héros poétiques pour le peuple en Espagne.
Quelquefois le chant du muletier est improvisé, paroles et
musique, et se rapporte à quelque scène locale ou à quelque
incident du voyage. Le talent d'improvisation, commun en
ce pays , vient, dit-on, des Arabes. Il y a je ne sais quel
charme dans ces chants , entendus au milieu des campagnes
agrestes et solitaires qu'ils célèbrent , et accompagnés par
le bruit argentin de la sonnette des mulets.
Rien de plus pittoresque que la rencontre d'une file de
mules dans un passage de montagne : vous entendez d'abord
les sonnettes de la mule conductrice , dont le bruit mono-
tone rompt le silence des hauteurs a4riennes, et peut-être la
voix d'un muletier rappelant à son devoir quelqu'une de
ses bêtes , qui s'arrête ou s'écarte , ou bien chantant de
toute la force de ses poumons une romance d'un autre siècle.
Enfin vous apercevez les mules tournant lentement le dé-
filé , quelquefois descendant une pente si rapide qu'elles se
dessinent en relief sur le ciel, d'autres fois avançant péni-
blement à travers les ravins, au-dessous de vous. A mesure
qu'elles approchent, vous distinguez leurs aigrettes de cou-
leur éclatante , les couvertures ornées de glands et les har-
nais brodés; puis quand elles passent près de vous, le tixi-
ij<co toujours chargé, placé derrière les paquets, comme
un avertissement des dangers de la route.
L'ancien royaume de Grenade dans lequel nous allions
entrer est une des parties les plus montagneuses de l'Es-
pagne. De vastes sierras ou chaînes de montagnes dénuées
d'arbres et de buissons , bigarrées de marbres et de granits
de diverses couleurs , élèvent leurs cimes brûlées du soleil
au milieu d'un ciel bleu foncé. Mais des vallées verdoyantes
LITTÉRATIRE. 200
et fertiles sont cachées dans leur sein , et le désert y cède
ia place à )a culture, q^ui force même les rochers à produire
l'oranger, le figuier, le citronnier^ et à se parer des fleurs
du myrte et du rosier.
Dans les gorges les plus sauvages de ces montagnes , des
villages ou des bourgs entourés de murailles crénelées ,
construits comme l'aire de l'aigle aux sommets des préci-
pices ; des tours démantelées , perchées sur des pics élevés ,
rappellent les siècles de la chevalerie, les guerres des Mau-
res et des chrétiens, leurs romanesques combats pour la
conquête de Grenade. En traversant ces hautes chaînes, le
voyageur est souvent obligé de mettre pied à terre et de
conduire son cheval par la bride pour gravir et descendre
des sentiers éti'oits , raboteux , qui ressemblent aux degrés
d'un escalier en ruine. Quelquefois le chemin côtoie des
abîmes à vous donner le vertige et dont aucun parapet ne
vous sépare; d'autres fois il plonge dans des pentes rapides,
dangereuses et sombres , ou bien il passe dans desbarrancos
ou ravins formés par les torrens de l'hiver, chemins obscurs
frayés au seul contrebandier. De temps en temps apparaî*
une croix de triste présage sur un monceau de pierres , dans
un coin de la route , monument du vol et du meurtre , qui
avertit le passant qu'il est dans les lieux hantés par les ban-
dits , et que peut-être à Iheure même il est épié par un de
ces brigands en embuscade. Souvent au 'détour d'une som-
bre vallée , surpris d'entendre un rauque mugissement dans
les airs , on lève la tête et Ion découvre sur un des rebords
verdoyans de la montagne un troupeau de fiers taureaux
andaloux destinés aux combats de l'arène. Rien de plus im-
posant que l'aspect de ces animaux en liberté qui parcou-
rent , farouches et indomptables , leur pâturage natal ; pres-
qu'étrangers à Ihomme , ils ne connaissent que le pàtx'e qui
les garde et n'ose pas toujours en approcher. Le cri de ces
taureaux et leurs yeux menaçans quand ils regardent du
haut de leur montagne ajoutent encore à l'expression sau-
vage de la scène.
Ce fut le premier de mai que nous partîmes, mon com-
]>agnon et moi , de Séville pour Grenade. Nous connaissions
le pays que nous avions à parcourir, la diiîiculté des che-
3 18.
310 IIEVUE DE PARIS.
juins et kux' peu de sûreté; eu conséqueuce, la meilleure
partie de nos bagages avait été envoyée d'avance par les mu-
letiers , et nous ne portions avec nous que nos habits et l'ar-
gent nécessaire pour la route, avec un surplus destiaé à sa-
tisfaire les bandoleros , dans le cas où nous serions attaqués;
car il faut savoir faire leur pai't si on veut éviter les mauvais
traitemens auxquels s'exposent les voyageurs trop prudens ou
trop pauvres. Nous louâmes deuxbons chevaux pour nous avec
un troisième pour porter notre léger bagage , et un robuste
Biscayen d'environ vingt ans, qui devait nous servir de guide
dans le labyrinthe de cea montagnes, prendre soin de nos
bêtes , enfin nous servir suivant les occurrences de valet de
chambre ou de garde de corps ; car il était armé d'un for-
midable trabuco pour nous défendi-e,à ce qu'il prétendait,
contre les rateros ou voleurs isolés, et ses vanteries à pro-
pos de cette arme étaient interminables , bien qu'à la honte
de sa prudence militaire, la carabine en question resta tou-
jours pendue derrière le selle, il est vrai, mais non chargée.
Toutefois c'était un serviteur fidèle, zélé, de bonne hu-
meur, aussi fécond en dictons et en proveibes que ce
modèle des écuyers, le célèbre Sancho, dont nous lui don-
nâmes le nom ; véritable Espagnol , qui dans ces momens
les plus gais et malgré la familiarité avec laquelle nous le
traitions , ne sortit jamais des bornes d'une conduite respec-
tueuse.
Ainsi équipés et escortés ,nous nous mîmes en route, bien
décidés à tirer le meilleur 'parti possible de notre voyage.
Avec de semblables dispositions , quel délicieux pays à
parcourir ! La plus misérable auberge en Espagne fournit
plus d'aventures qu'un château enchanté , et chaque repas
est uneespèce de prouesse. Que d'autres regrettent les che-
mins unis à barrières de péage, les hôtels somptueux d'un
pays cultivé et cixilisé, où tout est surfaces planes et lieux
communs de grandes routes ; quant à moi, vive l'Espagne,
avec ses monts agrestes , ses mœurs franches à demi barbares
et les hasards de ses mauvais chemins qui la rendent si
romantique.
A notre première halle ihi soir nous eûmes une de ces
bonnes fortunes espagnoles ; nous arrivâmes après le coucher
LITTÉRATURE. 211
du soleil dans une petite ville des montagnes, fatigués d'a-
voir traversé uneimraenseplaine inhabitée , où nous avions
été plusieurs lois trejupés par la pluie. Une compagne de
miquelets, alors occupée à poursuivre des voleurs dans ces
parages, se trouvait à l'auberge où nous descendîmes. Des
étrangers tels que nous étaient un objet d'étonnement dans
cette ville écartée. L"hôte , aidé de deux ou trois ôm ses voi-
sins en manteaux bruns , étudiait nos passeports dans un
coin de la salle, tandis qu'un alguazil en petit manteau noir
prenait des notes à la sombre clarté de la lampe. Les pas-
seports en langue étrangère les intriguaient fort, mais notre
écuyer, Sancho , vint leur prêter le secours de ses lumiè-
res , et sut augmenter notre importance par l'éloquence
hyperbolique d'un Espagnol. En même temps la distribution
de quelques cigari-es nous gagna tous les cœurs, et bient(3t
la commune entière fut en mouvement pour nous faire ac-
cueil. Le corrégidor en personne ^^ut nous visiter ; un grand
fauteuil de roseaux fut porté avec pompe dans notre cham-
bre par rhôtesse elle-même, pour que Tillustre voyageur
pût être assis plus commodément. Le commandant de la
compagnie ci-dessus mentionnée soupa avec nous et nous
amusa infiniment par le récit animé d'une campagne qu il
avait faite dans l'Amérique du Sud, et de ses exploits amou-
reux et guerriers, qui devaient tout leur intérêt à ses phrases
ampoulées , à ses gestes multiphés . surtout à certains rou-
lemens d'yeux qui voulaient dire beaucoup de choses. Il
prétendait avoir les noms etsignalemensde tous les bandits
de la province . qu'il comptait dénicher et prendre les uns
après les autres. Cet officier voulut bien nous oflrir l'escorte
de quelques-uns de ses hommes, — «Mais, repi-it-il, un
seul vous suffira; les voleurs nous connaissent j la vue dun
de mes gens jettera répouvante dans toute la Sierra. « Nous
le remerciâmes de son offre obligeante en l'assurant dans le
même style qu'avec le redoutable écuyer Sancho , nous ne
craindrions pas d'affronter tous les ladrones de l'Andalousie.
Tandis que nous soupions avec notre ami aussi fanfaron
que le Drawcansir de la Répétition (i) , les sons d'une gui-
(i) Personnage vantard, espèce de fier à-bras . dans la comédie
du duc de Buckiiiîzham.
212 REVUE DE PARIS.
tare se firent entCDclre , accompagnés d'un cliquetis de cas-
tagnettes , et bientôt après d'un chœur de voix chantant un
air populaire. C'était une galanterie de l'hôte , qui avait
rassemblé , pour nous fêter , les musiciens amateurs et les
belles du voisinage , et nous vîmes dans la cour une vérita-
ble scène de gaieté espagnole. Nousprîmesplaceavecl'hôtc,
l'hôtesse et le commandant , sous le portail , et la guitare
ayant passé de main en main tomba dans celles d'un jovial
cordonnier , qui nous parut lOrphée du lieu. C'était un
homme d'une figure agréable , avec d'épaisses moustaches
noires, et les manclies de sa chemise retroussées au-dessus
du coude. Ses doigts parcouraient l'instrument avec une lé-
gèreté et une habileté remarquables, et il chantait de peti-
tes chansons d'amour , en lançant des œillades expressives
aux femmes , près desquelles il paraissait en grande faveur.
Il dansa ensuite le fandango avec une joyeuse Andalouse,au
gi'and bonheur des spectateurs. Toutefois aucune des fem-
mes présentes ne pouvait se comparer à la fille de Ihote,
la jolie Pépita, qui s'était hâtée de faire une toilette pour
le bal improvisé , et avait orné ses cheveux d'une guirlande
de roses. Elle se distingua dans un boléro avec un jeune
et beau dragon. Nous avions commandé que l'on servit du
vin etdesrafraîchissemens en abondance; cependant toutes
les règles d'une joie honnête furent observées.
(The Alhambp.a). ( i)
(i) Cet article, traduit pour la Rei^ue de Paris, forme le
Jel)ut (lu nouvel ouvrage de VVashinloii-Irving récemment publié à
Londres et à Paris.
( iV, cin D. )
Î)0î)aflf0.
L'ILE DE JOHANNA.
Ce fut dix jours environ après avoir doublé le cap de
Bonne-Espéranec j et lutté contre les vents d'est , que nous
nous trouvâmes , le 21 juillet , au-delà de la baie de Delagoa ,
près de l'entrée sud du grand canal de Mozambique, entre
la côte d'Afrique et l'ile de Madagascar. Ce fut un vrai plaisir
pour nous de voir enfin le vaisseau filer dix nœuds à Theure ,
et tourner directement sa proue vers Bombay , but de notre
voyage ; plaisir d'autant plus vif que nous venions d'être
retenus près d'une quinzaine en-deçà du cap , avançant tout
juste autant, pendant ces quinze jours, que nous aurions
pu le faire en quatre avec un vent favorable. Mais rien ne
s'efface plus vite de l'esprit que le souvenir du vent contraire
et du mauvais temps. Lorsque nous hissons les bonnettes»
lorsque nous filons en douceur les écoutes , et contemplons
avec extase le ciel bleu, nous nous imaginons que nous al-
lons avoir bou vent et temps superbe tout le reste du voyage.
En cette occasion , la chose se fit selon nos espérances, car,
le 25 juillet, nous fûmes en vue de Johanna , une des îles
Comoro, et jetâmes l'ancre le lendemain, sans avoir vu ni
l'Afrique à gauche, ni Mozambique à droite. Dans sa partie
la plus étroite le canal de Mozambique n'a guère moins de
deux cent milles de largeur , et presque partout ailleurs il
en a plus du double. Par conséquent, comme nous suivions
214 REVUE DE PARIS.
presque le juste milieu , nous n'avions aucune chance de
voir terre d'aucun coté , et nous pouvions nous croire tou-
jours sur le vaste Océan.
Le massacre bien connu de Madagascar, dans Robînson
C/-u5oe, tout fabuleux qu'il est, ainsi que cinquante autres
incidens de la même source , s'empare si bien de l'imagina-
tion que je ne me suis jamais trouvé près du théâtre imagi-
naire des aventures de ce célèbre voyageur sans désirer
avoir aJBPaire à ses sauvages , ou tenter l'essai de quelques-
unes de ses mille et une ressources. C'est de cette séduisante
facilité à combiner des situations difficiles , à côté de cette
intarissable invention pour opposer des palliatifs à des maux
à peu près inévitables, que naît, je crois, le grand intérêt de
l'ouvrage de De Foe aux yeux des marins. En effet dans le cours
de ma vie maritime, j'ai souvent eu occasion d'apprécier l'heu-
reux exemple de Robinson. Il nous enseigne admirablement
qu'il existe une consolation dans toutes les circonstances péni-
bles , et qu'il y a peu d'obstacles qu'il ne soit possible de
surmonter par les nobles efforts d'une mâle persévérance.
Nous jetâmes l'ancre dans la baie Johanna , à deux ou
trois cents toises du rivage , en face d'un grand bois de co-
cotiers , qui formait l'espèce de frange de l'étroite ceinture
d'une plage blanche, composée, selon toute apparence, de
débris de corail. Cette petite rade ou cirque est au nord de
l'île; et la meilleure situation pour mouiller un vaisseau est
juste devant cette partie du rivage où un ruisseau se dirige
du nord au sud avec un pic volcanique au sud-est demi-est,
et la mosquée mahométane à l'est. C'était la première fois
que je voyais le splendide paysage de l'hémisphère oriental j
j'avais bien vu des cocotiers et autres arbi'cs de la famille
des palmiers à Antigua et à Saint-Christophe j mais les[îles
Caraïbes m'avaient semblé bien mouis remarquables que
celles du canal Mozambique, et cela peut-être parce que
le paysage des Indes occidentales est troublé par des images
qui ne sont pas tout-à-fait en harmonie avec les tropiques.
Je fais allusion aux maisons européennes des planteurs , aux
bateaux de forme anglaise; au grand nombre des blancs, et
même au mode de culture de l'Occident. Mais aux îles Co-
moro, où tout est primitif et oriental, l'œil du voyageur
LITTERATURE. 215
n est pas distrait par des objets quil a déjà vus ailleurs :
tout ce qu'il aperçoit est nouveau et aussi franchement tro-
pique qu'on peut le désirer. Les naturels, sans être noirs
de jais comme les nègres, le sont encore assez avec leur
peau d'un bronze foncé. Le climat étant passablement
chaud, ni les naturels ni leurs esclaves africains ne sont
surchargés de vêtemens. La plupart savent quelques mots
d'anglais, qu'ils ont attrapés dans leurs communications
avec les navires de la compagnie des Indes qui viennent
leur acheter des fruits et des végétaux ; mais ce qu'il y a de
comique, c'est que ces insulaires, comme certains nègres
d'Afrique, se sont approprié les titres des nobles d'Angle-
terre ou d'autres personnages distingués, et qu'ils sont connus
entre eux , aussi bien que des étrangers qui les visitent, par
ces noms, paisibles conquêtes de leur vanité.
Lorsque nous gouvernions le vaisseau vers le mouillage,
un pilote se présenta en s'annonçant comme lord Gibbon.
Nous connaissions parfaitement la route,- mais nous accep-
tâmes ses services pour la curiosité du fait , lorsqu'il nous
produisit un paquet de certificats attestant tous ses titres.
Son canot nous iôtéressa encore plus que lui , car nous n'a-
vions jamais vu canot semblable. S'il était venu dans une
chaloupe au lieu d'une pirogue , le désappointement eût été
considérable, car rien peut-être n'est plus impatientant,
quand on arrive dans de nouveaux parages , que de ne pas
trouver les choses assez différentes de celles que l'on vient
de quitter; mais rien de plus caractéristique de l'hémisphère
où nous abordions que ce petit navire pittoresque, grossiè-
rement creusé dans im tronc d'arbre , d'une longueur de
trente à quarante pieds sur un pied et demi de large seule-
ment, pointu comme un coin à chaque extrémité, sans quille
ni agrès d'aucune sorte , et qui aurait chaviré par conséquent
vingt fois pour une sans une couple de longues aiguilles de
carène placées en travers et s'étendant des deux côtés. Aux
extrémités de ces espares était attachée, au moyen de cour-
tes étraves , une planche ou plutùt une poutre qui touchait
l'eau , et qui en flottant au bout de ces longs leviers ou aiguil-
les de carène empêchait cette embarcation singulière d'être
retournée sens dessus dessous.
210 REVUE DE PARIS.
Il est clair qu'un canot ainsi fait ne pouvait venir bord à
bord d'un vaisseau, au moins à la manière ordinaire ; de
sorte que notre ami lord Gibbon fut obligé de se diriger sur
la proue , espérant saisir les cordages appelés tire-veilles pour
se hisser à bord. Le vaisseau ne filait que deux nœuds. Ce-
pendant quoique la surface de la baie fût aussi unie que celle
d'un lac , les six noirs qui ramaient avec les pagayes man-
quèrent leur manœuvre , et dépassèrent notre échelle de
hors le bord. Le sondier,dansles chaînes des grands hau-
bans , voyant le pilote en dérive , cria à un des matelots du
sabord de gaillard de lui donner une corde ; et le bout du
câble de la voile de fortune lui étant remis, il le jeta auxin-
sulaires. Lord Gibbon était debout à la proue de sa pirogue,
vêtu d'une longue robe blanche et d'un turban à la turque ,
formantun contraste plaisant avec les gens de son équipage,
dont toutes les hardes réunies auraient à peine fait deux
mouchoirs de poche. Sa Seigneurie saisit la corde , et s'é-
lanca vers le vaisseau, mais hélas ! sans parvenir à ses fins.
Soit que la corde fût molle , soit que les plis flottans de sa
robe lui eussent embarrassé les pieds, il tomba dans l'eau
jusque par-dessus les oreilles, et en fut retiré par nos co-
quins de matelots , qui riaient de tout le«r cœur en le dé-
posant, dans un piteux état, sur le tillac. Lord Gibbon
parut cependant très-indifférent à cette mésaventure, et
prétenta ses certificats humides avec bonne grâce, ajoutant
en anglais passable que le roi de Johanna nous envoyait ses
complimens , et nous offrait tout ce que contenait son île.
L'ambassadeur était sans souliers ni bas , et nous pensâmes
qu'il venait de les perdre; mais nous trouvâmes plus pressé
de le questionner sur ses lèvres qui nous paraissaient sai-
gnantes , et nous lui demandâmes s'il était blessé dans sa
ehute. Il nous rassura bientôt en nous montrant que ce que
nous prenions pour du sang était l'effet de son habitude de
mâcher le bétel, d'où provenait aussi lacouleurnoiredesei
dents.
Nous nous étions attendus à être entourés par les naturels
dans leurs pirogues , au moment ou nous jetâmes l'ancre ;
mais le pilote parut seul. Il nous dit que le roi , n'ayant
aucune confiance en la probité de ses sujets, ayait défendu
LITTÉRATURE, 217
qu'aucun s'approchât de nous , parce qu'il désirait extrê-
mement conserver la paix. Nous sollicitâmes naturellement
la levée de cet interdit, en déclarant au messager royal que
nous saurions avoir soin de notre propriété et maintenir Tor-
dre parmi nous. Aussitôt que le vaisseau fut au mouillage,
tous les officiers, excepté un ou deux, obtinrent la permis-
sion d'aller faire une excursion au rivage. Un des passagers ,
deux midshipmen (aspirans ) et moi , nous partîmes ensem-
ble à la quête des aventures , et nous nous dirigeâmes vers
la ville, qui était située à un mille et demi du rivage, sur le
revers de la montagne. En débarquant, nous nous trouvâ-
mes dans un bois délicieux de cocotiers, dont le taillis infé-
rieur consistait en plantains, bananiers, orangers, citron-
niers, et, je crois, en mangoustans. Les cocotiers s'élançaient
jusqu'à soixante-dix et quelquefois quatre-vingt pieds. On
nous dit qu'il n'est pas rare d'en voir s'élever jusqu'à cent ;
mais je ne me souviens pas d'en avoir vu de si hauts. Le
fruit croît en grappes énormes au sommet delà tige, immé-
diatement au-dessus des branches. Le tronc, depuis lepicd,
est entouré d'une série de cercles , traces sans doute des pré-
cédentes branches qui ont successivement fleuri et tombé.
Ces cercles sont très-dislincts près du sommet; plus bas , le
tronc devient si uni que les naturels sont obligés de faii-e
des entailles pour s'aider à y monter , soit pour cueillir le
fruit, soit pour extraire le jus de l'arbre, que les Anglais
appellent toddy. On peut dire en peu de mots comment s'y
prennent les naturels du pays pour grimper ainsi sur le co-
cotier, et c'est un exercice curieux. Us commencent par at-
tacher leurs pieds ensemble , soit aux gros orteils , soit aux
chevilles , par une longue courroie de dix à douze pouces.
Cette courroie, qui entre dans les entailles faites à l'arbre ,
est assez forte pour supporter tout le poids du corps. Us
passent ensuite autour de l'arbre et de la taille de l'homme
une large ceinture plate qui les enserre tous les deux dans
le même anneau , le corps étant à la distance de douze à
quinze pouces de l'arbre. Le grimpeur fixe d'abord lacour-
roie qui lui attache les pieds sur le premier échelon, tandis
qu'il ajuste horizontalement la ceinture qui l'embrasse avec
l'arbre ; il appuie ensuite les mains contre le tronc, à quinze
a 19
218 REVUE DE PARIS.
OU dix-huit ponces au-dessous de la hauteur des reins. Se
penchant alors en arrière , et tendant la ceinture , il divise
le poids de son corps entre la ceinture et ses bras, de ma-
nière à relâcher la courroie des pieds. Puis il relève les jam-
bes vivement pour atteindre la seconde entaille. Cela fait,
le grimpeur détache ses raains de l'arbre , et saisit la cein-
ture, qui se détend à son tour , lorsque le corps se rappro-
che du tronc , et que tout son poids est supporté par la
courroie des pieds. La ceinture est lancée àdix-huitpouces
plus haut par un mouvement soudain ; les mains saisissent
de nouveau le tronc , et les pieds ne soutiennent le corps
qu'après être parvenus à une autre entaille, et ainsi de
suite jusqu'au sommet. Le grimpeur porte avec lui un pot
de terre suspendu à son cou et un énorme couteau à sa cein-
ture. Il tranche les jeunes bourgeons , et recueille le toddy,
qui paraît être la sève destinée par la nature à la formation
du fruit. Ce suc, sorti récemment de l'arbre à la fraîcheur
du matin , est un breuvage délicieux . assez semblable en
apparence au petit Ldt , avec un léger goût acidulé , une
saveur sucrée et un piquant analogue à celui de la bière
au gingembre. Lorsqu'on le laisse quelques heures en re-
pos , il fermente , et se résout en une liqueur qui enivre ,
comme j'ai eu trop souvent l'occasion de le vérifier depuis sur
nos matelots.
Je ne saurais espérer de donner une juste idée des forti-
fications burlesques de la capitale de Johanna, qui pour-
raient être facilement escaladées et prises d'assaut par l'é-
quipage d'une chaloupe, armé seulement de traversins (i).
Les maisons sont construites en gros fragmens de lave , les
rues sont si étroites qu'il est incommode à trois personnes
d'y marcher de front. Chaque habitation est couverte d'un
toit plat sans fenêtres. On y entre par une petite porte qui
conduit h une cour carrée, à l'une des faces de laquelle esb
un large portique , sous lequel il faut passer pour pénétrer
dans les chambres basses qui sont aussi sombres que pos-
sible. Les parquets sont de boue et les murailles en raaçon-
(i) Barres de bois sur lesquelles les rameurs appuient les pIcJs.
( N. du T. )
LITTÉRATURE. 219
nerie nue , avec uu sofa de bambou çà et là. Ou trouve sur
quelques-unes Je ces huttes des balcons ouverts et des ga-
leries qui doivent être assez agréables aux heures de la
fraîcheur du jour 5 ce sont les demeures de la classe supé-
rieure, de l'aristocratie titrée de Johanna. La démocratie,
c'est-à-dire les esclaves , arrangent leur ameublement avec
plus de goût et d'une manière plus confortable que leurs
maîtres , quoique leurs huttes soient beaucoup plus petites.
Ces maisons sans prétention sont disposées en petites places
autour des maisons de pierre, et construites en grande par-
tie avec des branches de cocotier. Voici comment : on fiche
d'abord en terre plusieurs pieux , à cinq ou six pieds d'in-
tervalle les uns des autres , et qui s'élèvent à une hauteur
de six à huit pieds , suivant la hauteur qu'il s'agit de donner
au mur. Entre chaque paire de ces pieux on place ensuite
deux ou trois des larges branches en palme du cocotier.
Les feuilles qui partent en angle droit de la branche sont
tressées en natte. Tout cela se fait avec beaucoup de soin,
et l'aspect des murs est remarquable par sa symétrie , com-
binaison qui est presque toujours d'un effet agréable en ar-
chitecture , quels que soient d'ailleurs les matériaux. Le
tissu de ces murs verdoyans n'est pas serré de manière à em-
pêcher le passage de l'air et de la lumière, quoique les na-
turels sachent au besoin faire avec le feuillage de cocotier
des nattes imperméables. Les toitui'cs de ces simples de-
meures sont couvertes de feuilles de plantain , entremêlées
de roseaux , et attachées avec une espèce de graminée très-
abondante dans l'Ile. On y entre par un espace laissé vide
dans le tissu , large à peu près de deux pieds , sur trois de
hauteur , et au lieu de porte , c'est un buisson qui vous ar-
rête. Nous vîmes cependant deux ou trois portes en treil-
lis, mais c'est évidemment un luxe au-dessus du goût géné-
ral de la société de Johanna. L'intérieur des huttes est
partagé eu deux compartimcns , dont l'un, qui est le prin-
cipal , contient un sofa de bambou avec des feuilles de co-
cotier nattées en travers , et dont l'autre est la cuisine, où
les naturels préparent leurs caiavances et leurs pois sauvages.
En traversant deux ou trois des plus grandes places de la
partie fashionablc de la ville , l'une après l'autre, nous fûmes
220 REVUE DE PARIS.
accueillis par les cris si discordans d'une multitude d'enfans
que nous étions tentés de retourner plus vite que nous n'é-
tions venus. J'ai à peine besoin de dire que tandis que les
hommes mûrsderile de Johanna se contentent chacun d'une
aune de vêtement , les enfans restent à peu près comme ils
sont venus au monde. Généralement parlant, ces enfans
ont de très-gros ventres et sont assez laids.
J'entrai en conversation avec une petite vieille mère grand,
à moitié aveugle , qui nourrissait ou prétendait nourrir un
petit enfant noir comme du jais. Je lui fis quelques ques-
tions, qu'elle ne comprit pas sans doute, car elle me tendit
son enf^mt et m'invita à le prendre pour voir combien il était
joli, croyant peut-être que je le marchandais. Je n'avais
nulle envie d'en être l'acheteur, mais je ne pouvais non
plus me refuser à ce doux appel , et je saisis cette espèce
de petit crapaud huznain , que je tins à la longueur de mon
bras, comme j'aurais fait d'une brosse à cirage ,dont il avait
la taille et la couleur. La maison était tout aussi petite que
les autres, et je ne mesouviens pas d'avoir vu une habitation
moins confortable, excepté peut-être dans les provinces les
plus reculées d'une chère petite île verte.... pas tout-à-fait
aussi loin que le Mozambique, mais que je ne nommerai pas
(l'Irlande).
Après cette visite domiciliaire aux faubourgs, qui sont
habités entièrement , à ce qu'il paraît, par la partie noire
ou esclave de la population , nous priâmes notre guide, qui
s'appelait Mahomet, de nous conduire au palais du roi.
Nous avions engagé cet insulaire comme notre cicérone, en
partie à cause de son nom si classique dans l'histoire d'O-
rient, en partie à cause d'une baguette rouge qu'il portait à
la main, et qu'il nous assura être un symbole officiel d'au-
torité. Cette autorité ne se trouva pas suffisante cependant
pour nous obtenir l'audience immédiate que nous deman-
dions à Sa Majesté le roi de Johanna. Le crédit de Mahomet
ne put nous conduire plus loin que l'antichambre, petit
appartement carré, qui ressemblait exactement à un chenil
encombré. La chaleur y devint bientôt intolérable, en dé-
pit des efforts des nombreux serviteurs, qui éventaient la
compagnie avec les larges feuilles sèches d'un immense pal-
LITTÉRATURE. 221
mier, dont je ne sais pas le nom, mais que je crois être le
talipot de Ceylan. Nous fûmes enfin forcés de nous réfu-
j^ier au plein air, pour éviter une température un peu au-
dessus du centième degré, jusqu'à ce que Sa Majesté fut
prête à nous recevoir • et sous la direction de Mahomet , nous
nous rendîmes à la mosquée , la première que j'eusse vue de
ma vie.
Pour être impartial envers cet édifice, je dirai qu'il res-
semblait merveilleusement à un poulailler avec un toit
pointu de pigeonnier, ouvert de tous les côtés, moins un.
On faisait des objections pour nous laisser entrer, mais en
faisant luire une petite monnaie d'argent, nous violâmes
les lois du prophète, si toutefois il est aucune loi qui dé-
fende l'entrée d'une mosquée aux chrétiens, ce que je ne
pense pas. A tout événement nous entrâmes dans celle-ci ,
après avoir ôténos souliers à la demande du prêtre, car tan-
dis que les chrétiens se découvrent la tète pour pénétrer
dans une éghse , les musulmans se découvrent les pieds ;
heureusement pour les nôtres que le parquet était couvert
de nattes douces et propres. Au fond était l'autel , ou ce qui
nous parut l'être, espèce de boîte ouverte, grossièrement
terminée en cornes gothiques. Divers manuscrits orientaux
étaient çà et là, et je remarquai avec intérêt quelques-unes
des inscriptions identiques en caractères arabes , décrits par
sirWilliam Jones , dans sa relation de Johanna , comme des
extraits de l'Alcoran, si je ne me trompe. Le plaisir que ce
grand orientaliste éprouva la première fois qu'il trouva ces
écrits, et son bonheur de pouvoir les interpréter sur les lieux
mêmes , doivent avoir été bien vifs. Je me souviens d'avoir
ressenti quelque chose de semblable dans un autre genre
d'émotion , lorsque je vis pour la première fois l'orange de
Saint-Michel aux Açores , et plus encore lorsqu'un Chinoisme
montra long-temps après l'arbrisseau à thé, dans un champ
près de Canton.
Nous allâmes ensuite à la maison de notre guide, où il
nous présenta , non pas il est vrai à ses femmes , car toutes
ces dames étaient renfermées derrière un écran de nattes,
mais à quelques individus mâles de la famille , et entre au-
tres à un gentilhomme au teint cuivré, qui dans ses commu-
2 iD-
222 REVUE DE PARIS.
uications avec nous se qualifia de duc de Devonshire, et
sollicita vivement Thonneur de laver notre linge. Sa Grâce
était un petit homme triste , au dos voûté, sans souliers ni
bas, et avec un nez si court que si vous regardiez son visage
de profil, la ligne faciale , comme l'appellent les physio-
nomistes, descendait sans interruption du front aux lèvres.
Le pauvre duc ne se doutait guère de la cause du rire que
son métier de blanchisseur , son titre et le contraste de sa
tournure et de sa physionomie, excitaient chez ceux d'entre
nous qui avaient vu le noble homonyme de Sa Grâce dans
l'hémisphère occidental.
Notre hôte nous offrit du toddy fraîchement extrait de
l'arbre, et moussant dans une noix de coco, grossièrement
façonnée en forme de coupe 5 après quoi , feignant d'avoir
puisé plus de hardiesse dans cette libation, nous essayâmes
de donner un coup d'œil derrière l'écran jaloux qui nous
séparait des dames dont le caquet se faisait entendre de
temps en temps. Notre impertinence eut le sort qu'elle mé-
ritait, car nous ne pûmes apercevoir qu'une vieille sorcière,
très-sagement placée en première ligne , comme une sorte
défigure de Méduse, pour défendre les plus jeunes. Les
musulmans ne parurent pas très-contenu de notre curiosité ;
mais ils furent promptement apaisés, parce que nous attri-
buâmes la liberté que nous avions prise aux effets du gé-
néreux breuvage dont ils nous avaient régalés. Nous fîmes
encore mieux notre paix en insistant pour payer un prix
très-raisonnable du toddy. Notre hole empocha l'argent et
l'affront avec un sourire qui, accompagné d'un coup d'œil
du côté de l'écran , semblait signifier que pour la moitié
de la somme il nous eût laissé emmener avec nous, par-
dessus le marché, la vieille elle-même que nous avions en-
trevue.
Il était temps de retourner au palais; nous nous levâmes
et baissâmes la tète pour franchir la porte, heureux de re-
trouver l'air pur et limpide de ce climat céleste, et de con-
templer autour denous un de plus magnifiques paysages que
puissent désirer des yeux mortels. Nous admirâmes bien
mieux en ce moment le contraste de ce climat avec Ihomme
et k's œuvres de ses mains. Dans le fait, pendant la pro-
LITTÉRATURE. 223
nienade de ce jour-là, nous fîmes maintes fois la pénible
observation du triste défaut d'harmonie qui existait entre
les habitans et un pays où , selon l'expression de lord
Byron, tout est divin, excepté l'homme. Le feuillage des
arbres naturellement change de nuances à mesure que la
montagne s'élève et que la végétation varie ; mais, dans ces.
latitudes-, il s'étend avec une continuelle abondance jusqu'au
faite des plus hauts pics., qui n'en sont pas moins complète-
ment revêtus que le vallon le plus bas de la plaine et les
bords de l'eau. Ce trait des iles.du tropique, le plus carac-
téristique peut-être de tous, estcertainement parmi ceux qui
séduisent le plus l'œil de l'étranger. A Madère et aux Açores
la végétation est limitée à une riche ceinture autour de la,
base des montagnes , et mêriie dans les Indes occidentales.
les sommets sont laplupart arides.
L'île de Johanua, comme Madère et toutes les autres iles^
volcaniques que je connais , est dentelée ou découpée, de-
puis son extrême hauteur jusqu'au rivage , par de profonds
ravins , distinctement marqués latéralement par des lignes
de lumière , mais qui se perdent généralement dans l'obscu--
rite de la partie moyenne. Ce sont les lits des torrens qui
pendant la saison pluvieuse s'y précipitent à grands flots.
Lors de notre \isite à Johanua , nous ne découvrîmes qu'un
cours d'eau qui ne pouvait prétendre à aucun des attributs
d'une cataracte des montagnes , mais se frayait doucement
une route étincelante de bord en bord , sur une pente d'un
demi mille de hauteur perpendiculaire, où sa source étaitpar-
fois entretenue par le passage d'une nuée. La tête de ce petit
torrent tombait enfin en silence dans un terrain plat, à tra-
vers lequel il allait de détour en détour se perdre dans la
baie, après avoir arrosé un bois de cocotiers.
Nous errions de rue en rue depuis quelque temps, lorsque
nous rencontrâmes le gouverneur de l'Ile, Arabe de bonne
mine et de belle taille, d"un teint olivâtre, sans le moindre
mélange de la fatale couleur africaine; — fatale couleur en
effet, cause de tant de ciumes et de malheurs dans ce
monde ! Son Excellence avait ce jour-là mis sur sa tête un
énorme turban blanc, et jeté sur ses épaules, non sans
grâce, une magnifique robe écarlate, assez comiquemeiîst
224 REVUE DE PARIS.
assortie, diraient les dames, avec les jambes et les pieds
nus de Sa Seigneurie. Notre entretien avec ce digne fonc-
tionnaire fut interrompu par un message du roi ; et comme
notre désir de voir Sa Majesté n'avait fait que s'accroître
par notre connaissance de ses sujets, nous ne perdîmes pas
un moment pour nous présenter.
Le palais , qui aurait pu tenir dans une salle à manger or-
dinaire d'une maison d'Europe , était bâti en forme de na-
vire, autant qu'il avait été possible de le bâtir ainsi avec
des pierres et du ciment. Il paraît que les architectes du
gouvernement avaient vivement combattu cet étrange ca-
price ; mais le goût royal était sacré , et les pauvres ma-
çons de Johanna avaient fait comme ils avaient pu. Je sup-
pose que le roi n'était pas très-satisfait du l'ésultatj car
pour suppléer à ce qui manquait encore à cette ressem-
blance, objet de son désir, Sa Bïajesté avait attaché un
beaupré à l'extrémité de l'édifice, dont il prétendait faire
l'avant , et en dessous il avait fait pratiquer deux espaces
ronds, en guise de trous pour les câbles. En bons courti-
sans , nous nous empressâmes d'applaudir à ces inventions ,
comme très-naturelles et très-convenables.
La cour de Johanna, malgré ces fantaisies, avait ses éti-
quettes de palais aussi bien qu'aucune autre cour du globe.
Au lieu d'être immédiatement introduits en présence du
roi , nous apprîmes que le monarque , fatigué de la longue
audience qu'il avait accoidée au capitaine de la Folage, et
à notre passager , sir Evan Nepean , gouverneur de Bombay ,
venait de se coucher, et ne pouvait, sous aucun prétexte,
être réveillé avant vingt minutçs. Nous nous estimâmes
heureux de ne pas attendre davantage, et nous fendîmes la
foule des courtisans, avec le secours du lord-chambellan,
dont nous enviâmes sincèrement les vêtemens, aussi rares
que légers ; il nous conduisit à une sorte d'antichambre , où
il nous fallut monter par un escalier, ou plutôt par une
échelle ; car si cet antichambre n'eût appartenu à un palais ,
il aurait bien pu passer pour un grenier à foin. En quelques
minutes , nous nous y vîmes entourés des grands-ofiiciers de
la couronne , dont la présence produisit une chaleur com-
parable à celle d'un four : nous fûmes forces de nous adres-
LITTÉRATURE. 225
ser à notre ami de la baguette rouge , pour le prier de ne
pas nous laisser étouffer; il fit descendre quelques-uns de
ces personnages , aux dépens de notre popularité , vu qu'ils
ne voulurent pas comprendre qu'il y allait de la vie à subir
leur empressement.
Cependant ces Orientaux, comme les Espagnols , sem-
blent dans leurs momens de plus grande familiarité ne ja-
mais oublier les signes extérieurs de la politesse , et nous
apprîmes ce jour-là ce que c'était que le gracieux salamelec
de l'Orient, qui consiste à porter au front les doigts de la
main droite pendant qu'on salue. J'ai observé dans Tlnde
que quand la personne veut vous faire un salam plus res-
pectueux encore, elle commence par toucher la terre avec
la main, comme pour dire, je pense, qu'elle est censée se
prosterner devant vous. Ce salut conventionnel est certes
préférable au vrai cotou des Chinois , qui frappent de la
tète contre terre à se fendre le crâne.
La plupart des naturels de Johanna, même les nègres,
parient un peu l'anglais ; mais pour donner une idée des
progrès que la classe élevée à faits dans la langue , voici à
peu près tout le vocabulaire des ducs et des comtes de la
capitale des Comoros : — « Comment vous portez-vous ,
monsieur? — Charmé de vous voir. — Le diable vous em-
porte. — L'homme de Johanna aimer beaucoup l'Anglais.
— Goddem ! — C'est bon , n'est-ce pas ? — Quoi de nou-
veau ? — Espérez-vous séjourner long-temps ? — Il fait
beau! » Après vous avoir adressé ces paroles d'introduc-
tion, Sa Seigneurie ou Sa Grâce, baissant la voix, et
souriant d'un air insinuant , ajoute : «Avez -vous besoin
d'oranges? — Voulez-vous une chèvre? Bon marché! — Je
ne vends que du bon : envoyez-moi votre linge; je le lave
moi-même. — Je le rends très-blanc. — J'ai de tout chez
moi. — Goddem ! » Et cela dit , on vous montre une liasse
de certificats des maîtres d'équipage des divers navires qui
relâchent à Johanna, anglais ou américains, attestant, les
uns sérieusement, les autres avec une hyperbole ironique,
que Sa Seigneurie ou Sa Grâce, le porteur, est un excel-
lent blanchisseur , et qu'on peut s'y fier . pouri^u qu'on ne le
perde pas de vue.
226 REVUE DE PARIS.
Nous avions épuisé tout le vocabulaire anglais du monde
lashionable de Johanna , excepté les jurons, partie de la
langue que les marins ont le mieux enseignée à messieurs
les courtisans, lorsque le l'oi daigna se lever de sa couche
de bambou , et nous appeler en sa présence. La salle d'au-
dience pouvait avoir douze pieds de long, sur huit de large,
avec une fenêtre en biais, comme l'étambot d'un navire.
Sous la lumière de cette ouverture était le roi, assis, avec
sa couronne sur sa tête, attribut qui me paraîtrait devoir
être de rigueur chez toutes les majestés , ce qui éviterait
d'amers désappointemens aux enfans et aux nourrices qui
vont pour voir le roi aux Tuileries ou au palais de Saint-
James. Mais au lieu d'un sceptre dans la main et d'un globe
dans l'autre, attributs non moins légitimes, Sa Majesté le
roi de Johanna appuyait ses deux mains sur la garde d'un
énorme sabre rouillé , planté perpendiculairement entre ses
jambes, tandis que ses coudes reposaient sur les bras d'un
grossier fauteuil qu'il avait échangé sans doute, avec quel-
que subrécargue , pour un bœuf ou deux. Sa couronne pro-
digieusement grande , était garnie tout autour de pierres
très-précieuses , j'ose dire. Sur tout cela était jeté, non sans
élégance, un chàle de l'Inde qui pendait de chaque cote
jusqu'au parquet, couvert de nattes. Nous pûmes remar-
quer sous le châle une lourde robe de velours noir, étrange-
ment taillée , avec des bandes de galon d'or et une armée
de gros boutons. Les pans de la robe dérobaient à nos yeux
la coupe et la qualité des vêtemens inférieurs de Sa Ma-
jesté; mais certainement il n'en portait aucun au-dessous
du genou , ni à ses pieds , excepté une paire de sandales en
bois , épaisses d'un pouce et lacées sur le coude-pied avec
des tresses de gazon. Tout ce luxe cachait à demi un vieil-
lard rond, gras et jovial, dont la physionomie n'annonçait
pas plus d intelligence que celle de ses sujets de Tanlicham-
bre. Cependant, grâce à l'instinct de toute grandeur, il
donna à la conversation une tournure intéressante , en nous
«Icmandant si nous avions jamais vu un almanach arabe?
Sur notre réponse négative , et pour satisfaire notre cu-
riosité, il lira de son fauteuil un rouleau de papier, et nous
lut les noms des mois , avec ce qu'il croyait èlre une Ira-
LITTÉRATrRE. 227
(luction anglaise. Je fis le courtisan, en paraissant très-
cmerveillé de la science de Sa Majesté, qui me dit tout-h-
coup : « Savez-vous dans quelle constellation est à présent
le soleil ? « Je n'en avais pas la moindre idée, et fus un
peu confus d'une pareille question à moi adressée en pleine
cour. Sa Majesté daigna suppléer à mon ignorance , en
disant d'un air de triomphe : — «Le soleil est maintenant
dans le lion.» En vérité, je crois que je lui fis plus de
plaisir en lui fournissant l'occasion de briller par cette
prouesse scientifique , que si j'avais pu répondre moi-
même.
Toutefois, Sa brune Majesté poursuivit sa question, en
me priant de lui faire un cadran solaire , disant que le seul
qu'elle eût lui paraissait très-i/nparfait. Je commençais à
croire que c'était un nouveau piège ; car , quoique j'eusse
quelque faible idée des principes de la gnomonique, je ne
me sentais pas le talent de construire un cadran sur-le-
champ et sans consulter les livres. On apporta cependant le
cadran de Sa Majesté, et je compris tout de suite pourquoi
le pauvre roi le trouvait imparfait , en voyant sur le cuivre
5i ip N, tandis que Johanna est située à 12 172 S ! ! ! Lors-
que je voulus lui expliquer cette erreur ou cette malice de
celui qui lui avait fait son cadran , il prétendit que pour tout
ce qui regardait les cadrans solaires , les discussions devaient
avoir lieu en plein air 5 de sorte qu'après avoir fait servir à
chacun un veri'e de toddy frais , il ajourna laudience à la
rue. Je soupçonne que la secrète intention du roi était de
nous faire admirer la beauté de son palais, ainsi que le bon
goût avec lequel il lui avait fait donner une forme si extraor-
dinaire.
L'ilc de Johanna se trouvant directement sur le passage
des navires qui se rendaient dans Tlnde par le canal de Mo-
zambique, et étant riche en fruits, végétaux et viandes de
boucherie, est un lieu de relâche important pour les navi-
res. Presque tous ceux qui s'y arrêtent donnent quelque chose
au roi pour se le rendre favorable. Cette précaution est in-
dispensable ; car son autorité est si absolue quil fixe le prix
de chaque article dès qu'un vaisseau jette lancre dans la
baie. En général , il vient lui-même à bord pour faire son
228 REVUE DE PARIS.
marché particulier , et s'y laisse volontiers amadouer par un
présent de poudre, de mousquets et de pistolets; ou quel-
quefois son caprice préfère un vieil uniforme et des épaulct-
tes ternies. Bref! Sa Majesté trouve toujours quelque chose
à son goût.
Lorsque nous retournâmes à la plage , après de fameuses
enjambées sur les flancs escarpés de la montagne, la baie
présentait un spectacle plus animé que le matin. Le vaisseau
était environné d'un essaim de pirogues, et les agrès du
bord étaient garnis de naturels qui s y cramponnaient comme
les coquillages aux racines du mangoustan dans les rivières
de l'Inde, Sous les arbres du rivage , des centaines de noirs
accompagnés de leurs femmes et de leurs petits négrillons ,
plus semblables à des escarbots et à des mûres qu'à des en-
fans, formaient des groupes babillards à côté de hautes py-
ramides de toutes sortes de fruits, d'œufs, de végétaux et
de poissons , qu'ils offraient de vendre ou d'échanger contre
des couteaux, des aiguilles, des miroirs et autres colifichets.
Nous eûmes quelque peine à nous ouvrir un passage à tra-
vers ce marché bruyant , et une fois dans notre chaloupe ,
il ne nous fut guère plus facile de traverser les rangs pressés
de toutes les pirogues. Enfin nous trouvâmes le vaisseau
presque conquis par tous ces insulaires dont quelques-uns
n'étaient guère moins bien parés que leur roi , grâce aux
épaulettes , aux boutons , aux vieux galons et autres friperies
que leur laissent les navires allant dans Tlnde.
Tant que le jour dura il eût fallu employer la force pour
balayer le vaisseau de tous ces insulaires; mais à la nuit
tombante ils s'en allèrent tous peu à peu , et quelques-uns
ayant perdu leurs canots de vue , ne firent aucune façon
pour se jeter dans la mer la tête la première, comme s'ils
étaient un peuple amphibie. Le bruit dura quelque temps
sur la plage , quelques lumières brillèrent encore sous les
arbres , mais enfin nous ne vîmes et n'entendîmes plus rien.
Aussitôt que souffla la première brise de terre nous levâ-
mes l'ancre, et long-temps avant que le jour parût, nous
étions déjà à vingt lieues nord de Johanna. Le dimanche
2 août, nous repassâmes l'équateiu-, et entrâmes dans l'hé-
misphère septentrional. Le ii ^nous vîmes la côte de l'Inde
LITTÉRATURi:, 229
et le 12 nous mouillâmes dans la magnifique rade de Bom-
bay.
(Fragments of Voyages and Travels.) (i)
(i) Notre prochain extrait des souvenirs maritimes du capi-
taine Basil Hall sera sa curieuse description de Bombay et le cha-
pitre intitulé ru sisge a bord. (iV. du D.)
UISTOIUE DU DIX-HUITIÈME SIECLE.
Êtes-vous comme moi ? Les romans contemporains me
sont à charge. Toutes ces histoires maussades de passions
finies me trouvent froid à la dixième page. Que si , pour ra-
jeunir son sujet, l'auteur se fraye un chemin sanglant jus-
fju'à la guillotine , cet instrument rouge me cause des nau-
sées sans frisson. Que si , pour animer ces héros, il les
conduit en mauvaise compagnie par une nuit d'été calme et
claire , cette mauvaise compagnie devient tout-à-coup de si
mauvais ton qu'il est impossible , même h votre frère de
dix-huit ans , de s'y complaire. Aujourd'hui c'est pitié de
voir comme on se plonge dans le ruisseau ou dons le sang.
Boue compacte ou sang caillé , on ne sait pas d'autre cou-
leur. Aussi avons-nous perdu le secret des petites histoires
si amusantes , si joviales , si roses d'autrefois. Blasés que
nous sommes !
Autrefois c'était le bon temps pour les petites histoires ;
le roman en quatre volumes sales et mal imprimés , délas-
sement favori des cuisinières , des femmes d'huissier et des
crocheteurs , marchandise de triste digestion qui se ren-
contre sur le quai aux Volailles , aurait fait reculer d'hor-
reur même les laquais et les femmes de chambre. Un auteur
qui se respectait faisait paraître son histoire à distance , et
en plusieurs parties séparées , quand cette histoire était
trop longue. Candide était la mesure la plus excellente de
ces excellons petits contes. M""" de Pompadour , quis'y con-
naissait, aimait les petits volumes qu'on lit tout bas, dans
LITTÉRATURE. 231
ie creux de la main , d'un coup d'œil , et qui se cachent sous
]e pli d'une dentelle quand arrive quelque roi importun.
Littérairement parlant , j.e pleure encore M""= la marquise
de Pompadour • elle a emporté dans sa tombe le secret
du joli.
Le joli .'quelque chose de frisé, de musqué , de migiiard,
en nœuds j en pantoufles , à jambes petites , à pied étroit ;
quelque chose de vicieux et d'élégant à la fois ; un faux
brillant dont l'éclat ne fatigue pas ; il arrive , il entre , il se
pare, il rit dans la glace, il s'assied à table avec vous, il
chante , il minaude , il écrit de petits billets , il aime les
opéras et les belles danseuses, il s'occupe de petite musique,
de petits vers, de petites intrigues, de tout ce qui est petit
et mignon ; c'est le joli qui a taillé les verres à facettes, qui
a inventé la poudre à poudrer, les mouches et les ballets ;
c'est le joli quia fixé les amours au plancher, qui a jeté
son fard à la joue. Pauvre petit monstre ! il est parti avec
M. Voisenon,^et M.Dorat, etM. Crébillon fils. Il est parti;
on croyait que le beau allait venir à sa place , mais le beau
n'est pas venu , et nous autres , pauvres oisife de transition ,
nous sommes restés par terre entre le beau et le joli, à peu
près comme l'art dramatique de nos jours entre les deux
théâtres français.
En attendant le beau, qui doit venir bien certainement,
qui nous rendra le joli que nous avons perdu ? La littérature
de l'Empire a fait ce qu'elle a pu pour cela. Elle a eu M. De-
moustiers, et M. Luce de Lancival , et M. Andrieux , et
M. Jouy , et M. Bouilly , et tant d'autres , et tous les autres!
— Mais , dit Montaigne , l'archer qui outrepasse le but faute
comme celui qui ne l'atteint pas.» Ces illustres archers,
partisans du joli, ont manqué le but en l'outrepassant. A
force de courir après le joli , ils sont tombés dans le trop
joli, les infortunés quïlssont! Le trop joli ! abime immense
dont la littérature de l'Empire ne se relèvera jamais.
Quoi qu'il en soit, je regrette le joli comme les amateurs
de boston ou de reversi regrettent le reversi et le boston.Des
jeux plus modernes ont remplacé les jeux de leur enfance ,
et ces jeux qu'on leur fait jouer, ilslesjouentmal, ilslesjoueut
en se rebiffant. Pauvres bonnes gens! leur histoire est Ihis-
232 REVUE DE PARIS.
toire de nos faiseurs de moyen-âge ou de nos fabricans de
terreur révolutionnaire ! Ils font du moyen âge ou de la terreur
comme les autres jouent le wisk ou Fécarté faute de mieux :
ils auraient si bien fait le joli !
A ce propos , je veux vous raconter l'histoire de Rosette
en style joli. Vous aurez de jolies aventures , de jolis bou-
doirs , un joli héros, une jolie femme ; en fait de romans
jolis , aimez-vous yingola? Dites que oui ! car , voyez-vous,
j'ai mon histoire à raconter.
Bien entendu que c'est le héros de mon histoire qui par-
lera souvent en son propre et privé nom. Il n'y a pas de
meilleui-e entrée en matière que celle de Gil Blas : — Je
suis né de parens , etc.
Laissez donc parler mon Marquis toutes les fois qu'il
voudra parler , et moi , laissez-moi me dégager de toute res-
ponsabilité envers vous. Vous voilà face à face avec mon
Marquis écrivant à un autre Marquis ; de tout ce qui doit
s'ensuivre , joli ou beau , je me lave parfaitement les mains
avec de la pâte d'amandes, de l'eau rose, dans une porce-
laine de vieux Sèvres , et une dentelle de Malines pour es-
suie-main.
M Enfin, Marquis, j'ai possédé la heWeRosette. » Je vous
fais remarquer ce commencement classique en ce temps-là ,
et ce ton leste et piquant , et cette expression qui va droit
au fait ^ f ai possédé \ Notre Marquis commence positive-
ment comme Desgrieux , comme Saint-Preux et tant d'au-
tres ont commencé. Mais revenons à cette narration , qui
déjà doit vous intéresser.
« Voici son portrait, marquis (le portrait de Rosette) :
elle a de l'esprit , du jugement ^ de l'imagination, des talens.
Extérieur éi^eillé , démarche légère , bouche petite, grands
yeux , belles dents , gyaces sur tout le visage. Rosette en-
tend au juieux le coup d'œil, elle part à votre appel, et
vous rend aussitôt votre déclaration. Voilà celle qui a fait
mon bonheur. «
Ainsi était faite Rosette au dix-huitième siècle. Au-
jourd'hui Rosette est pâle , mélancolique , courbée ; elle
n'entend pas le coup d'œil , et ce n'est qu'au bout de trois
cents pages qu'elle vous rend votre déclaration , si encore
LITTÉRATURE. 233
elle ne s'est pas noyée ou pendue dans l'intervalle. Vive la
Rosette d'autrefois !
« Voilà comme ce bonheur me vint. Cher Marquis , il y
« a huit jours , en allant au Palais-Royal, je vis arriver le
» président de Moudonville. // était pimpant à son ordi-
» naire; la tète élevée, l'air content; il s'applaudissait pat-
» distraction , et se trouvait charmant par habitude. Il ba-
n dinait avec une boite d'un nouveau goût , et y prenait
» quelques légères couches de tabac , dont cp-ec certaines
T. minauderies'^ se barbouillait le visage. — Je suis à vous,
» me dit-il I je cours au /7îeWr/ie«. « Ce dernier trait du pré-
sident Mondonville est le seul qui puisse s'appliquer aux
présidens de notre époque. Régler sa montre au méridien
ou au canon du Palais-Royal est en effet une occupation
convenable à un magistrat ; mais l'air pimpant où est-il f
les minauderies que sont-elles devenues ? C'est à peine si
nos magistrats de vingt ans osent sourire. Cependant sui-
vez , s'il vous plait , le président Mondonville et son ami
le Marquis.
« Mon cher Marquis , dit le conseiller , voulez-vous une
prise d'Espagne ? C'est ce marchand arménien qui est là-bas
sous les arbres qui me l'a vendu. ( Nous avons vu revenir
les marchands arméniens. ) Vous voilàbeau comme l'amour!
on vous prendrait pour lui si vous étiez aussi volage. Votre
père est à la campagne , divertissons-nous à la ville. Quel
désert que Paris ! il n'y a pas dix femmes ; aussi celles qui
veulent se faire examiner ont des yeux à choisir. » Ainsi parle
le conseiller à notre Marquis.
« Touchez là, ajoute le conseiller, je vous fais diner
avec trois jolies filles , nous serons cinq , le plaisir fera le
sixième ; il sera de la partie , puisque vous en êtes. J'ai
renvoyé mon équipage , et Laverdure doit me ramener
une remise. «
Ainsi parla le président. C'est, comme vous voyez, un
bon vivant et prêt à tout. Improvisant le plaisir comme
Antony improvise un meurtre , descendant de voiture pour
marcher en remise ; comme on disait dans ce temps-là :
il adu génie et de l'honneur, mais il tient furieusement au
plaisir. C'est une belle \ie que la jieunc. La nuit au bal, à
2 2U.
234 IIEVCE DE PARIS.
sept heures du matin au Palais,- il n'est ni pédant en parliez
fines , ni dissipé à la chambre. Charmant aune toilette,
intègre sur les fleurs de lis, sa main joue avec les roses
de Vénus et tient toujours en équilibre la balance de Thé-
mis. { Je crois, sans vanité , que j'attrape assez le style pré-
cieux. )
A la proposition du président, le mar([uis dit oui tout
aussitôt, et voilà les deux amis qui sortent gravement dvi
Palais-Royal, Ils traversent la place , jetant de côté et d'au-
tre un regard modeste sur les fenêtres du voisinage , toutes
garnies de Vestales parées comme des mystères; ils passent
devant le café de la Régence , veuf de la femme du comptoir
dont la fuite a tant excité la verve des chansonniers; au
coin de la rue ils trouvent Laverdure sans livrée et une
remise. « Tout est prêt, dit Laverdure; M^'*^ Laurette et
jyjiie Argentine vous attendent ; mais M'i'' Rosette est indis-
posée, et vous fait ses excuses, o Quel malheur que M'^^ Ro-
sette soit indisposée! Cette nouvelle rend notre Marquis
tout pensif.
Cependant ils montent en voiture; le Marquis est muet;
en revanche , le président ne déparle pas.
« Voyez , dit-il , ce grand Flamand qui passe ; il est au-
dessus et au-dessous de nous de toute la tête! Voyez le sage
Damis. A le voir, on le dirait ingénieux et spirituel, sa
physionomie est menteuse; cet homme-là n'est bon qu"à
être son portrait. ^ En passant dans la rue Saint-Honoré
devant la boutique du bijoutier. « Je n'ose , dit-il , regarder
la porte d'Hébert, il me vend toujours mille bagatelles mal-
gré moi , il donne des colifichets pour des lingots d'or. »
Ainsi médisant , ainsi parlant d'amour et de luxe , ils arrivent
à la porte de ces demoiselles.
Bien que ces demoiselles ne ressemblent pas à nos héroï-
nes de romans , blanches, pales, ternes, dont chaque mou-
vement est une mélodie , elles sont cependant dignes d'in-
térêt et d'attention. Laurette et Argentine montent en
voiture , on lève les stores , et puis fouette cocher ! la voilure
ne s'arrête qu'à la Glacière.
A la Glacière est située la petite maison du président ;
l'extérieur n'en est pas brillant, mais l'intérieur vous dé-
LITTÉRATURE. 235
dommage; au dehors c'est la forge de Valoain, mais au-
dedani c'est le palais de Vénus.
Ces petites maisous-là sont d'uue idée charmante; le
mystère en est l'inventeur, le goût les construit, la commo-
dité les dispose et l'élégance en meuble les cabinets. { Style
du temps.) On ne rencontre là que le simple nécessaire ,
mais c'est ce nécessaire cent fois plus délicieux que tous les
superflus; la sagesse est consignée h la porte , et le secret,
qui fait sentinelle, ne laisse entrer que le plaisir... (Toujours
style du temps. )
Alors on diue. Passons sous silence la description du di-
uer. Imaginez seulement « tout ce que peut la volupté quand
la faim vous sert à petits plats. » Le diner se prolonge long-
temps. Dans l'intervalhî qui sépare la bisque du reste du
repas , on parle longuement et chaleureusement de l'opéra
de Dardanus. Eu ce temps-là, parmi les sujets sérieux de
conversation, l'opéra tenait la première place; la cour n'a-
vait que le second rang. Au beau milieu de la conversation,
on p?'ésefite au:i. convives deux entrées. Ce spectacle calme
la dispute, et remet tout le monde dans son assiette et sur
son assiette.
Dans notre année i83 » , les romanciers sont prodigues de
portraits, et surtout de portraits de femmes. Ils vont vous
faire, et très-facilement, vingt-cinq pages sur une brune et
quarante sur une blonde. Autrefois les portraits de femme
étaient plus vifs et mieux sentis, et plus courts surtout.
Déjà vous avez eu celui de Rosette en trois mots; écoutez
celui de Laurette et d'Argentine, et dites-moi si M. Dcla-
touche lui-même, qui s'y entend fort bien cependant, a fjit
quelque chose de mieux.
Laurette est encore jeune, mais moins qu'elle ne le dit ,
et aussi moins qu'elle ne le pense ; c'est une grande fille bien
découplée , à l'œil noir , à la jambe grêle, née danseuse, et
qui pourrait se faire un voile avec ses épais cheveux noirs.
Argentine est une grosse maman, la main blanche et po-
telée, le sourire excitant , l'œil fermé à demi, grand pietl
bien fait et nez retroussé; toutes deux belles personnes, et
chantant le couplet à ravir ; car on chantait beaucoup le cou-
plet dans ce temps-là.
236 REVUE DE PARIS,
Quant à C ajustement de ces dames , le voici tel que je le
sais : ce jour-là Argentine était en robe détroussée de moire
citron; Laurette, au contraire, était parée et avait du
rouge. Toutes les deux étaient ajustées par la Duchapt.
Tout-à-coup , à la fin du repas, le vin de Champagne
débouché et au bruit des bouchons , légère et riante , entre
Rosette , qui se disait malade. Après un salut de joie ,
Rosette fait le tour de la table , et embrasse la société sur
le front, comme on embrassait alors , avec un petit bruit des
lèvres , très-agaçant, sonore et délicieuse musique, que la
nation française n'a pas retrouvée depuis.
Rosette est sans paniers, awec le plus beau linge du
monde, une chaussure fine et le plus petit pied qui se puisse
voir. Le dessert arrive; on profite du dessert, on boit, on
casse les bouteilles, et les verres , et les assiettes ; ou jette
les meubles par les fenêtres ; ces dames s'amusent comme
des marquises. C'était alors la mode chez les grandes dames ,
depuis le départ des ofliciers pour l'armée , de casser les por-
celaines , de briser les miroirs, eu un mot, défaire carillon
après souper.
Après le repas, on se promène dans le jardin; après la
promenade , on fait un médiateur : le président joue d'un
bonheur sans égal; Rosette est outrée, et répète souvent
qu'elle est en péché mortel, parce qu'elle ne voit pas un a^
noir. Ces dames trichent tant qu'elles peuvent; puis, lanuii
venue, on monte en voiture, chacun rentre chez soi. Voil;i.
j'espère, un petit roman bien préparé.
Moi j'aime ce roman, et je continue; d'ailleurs il me
semble qu'il est dans les bornes les plus strictes de la dé-
cence. Je vous défie de me citer un conte drolatique,
fantastique, ou romantique, plus décent que celui-là. Donc
je continue :
Le lendemain , le Marquis n'a rien de plus pressé que
d'envoyer savoir des nouvelles de Rosette ; le matin , il en-
voie Lafleur chez. Rosette ; à midi , il monte dans son car-
rosse, et se fait conduire au Luxembourg. Au sortir du
jardin, il a soin de n'être pas aperçu; il monte dans une
chaise à porteurs; il arrive chez Rosette; Rosette est à sa
fenctie, qui le regarde en souriant d'en haut. 11 entre ; Ru-
LITTÉRATrRE. 237
sette est coifTée en négligé ; elle est vêtue d'un désespoir cou-
leur de Jeu, un corset de satin blanc, une robe brodée des
Indes. Le second mot de Rosette est celui-ci : — « Dînez-
vous avec moi , Marquis ? »
Le Marquis , qui le matin a fait des armes rue de la Co-
anédie, chez Dumouchelle, accepte le dîner de Rosette; et
puis cet honnête dix-huitième siècle avait ce grand et poéti-
que avantage sur le nôtre, c'était d'être un très-grand man-
geur et grand buveur encore plus.
Après dîner , le marquis se souvient qu'il n'a pas encore
salué son père ; c'est un devoir auquel, tout passionné qu'il
est, il ne voudrait pas manquer; aussi il se rend sur-le-champ
à son devoir.
Ici , afin qu'il y ait une moralité à cette histoire , je vous
ferai remarquer la toute-puissance paternelle de cette épo-
que. Les héros des livres et des histoires de ce temps-là ont
toujours leurs parens présens à leur pensée. C'est une au-
torité qui domine toute leur vie. Héloïse est renversée à
terre par un coup de poing de monsieur son père ; Desgrieux
est à genoux devant son père, implorant vainement sa pi-
tié; Faublas le beau jeune homme , est emprisonné par son
père; que sais-je? L'autorité paternelle est partoutdans les
livres; vous ne me citerez pas un roman moderne, à trois
ans de date, où le héros parle de son père ou de sa mère;
il n'y a qu'Antony qui parle de cela , et par la très-bonne
raison qu'Antony est un bâtard. Ne soyez donc pas si fiers,
romans modernes, de votre prétendue moralité. Je reviens
à mon Marquis.
Le Marquis va donc chez son père. Il fait sa cour. Il lui
raconte une foule d'anecdotes; il l'amuse. C'est à peine s"il
se donne le temps d'envoyer à Rosette une navette dor, et
de lui demander à souper pour le soir.
Rosette , qui aime à faire des nœuds , accepte la navette
d'or et accorde le souper. Neuf heures sonnées , le Marquis
donne le bonsoir à son père en lui baisant la main , puis il
se fait conduire en voiture derrière l'hôtel de Soubise.
Derrière l'hôtel il prend un fiacre , qui fait quelque diffi-
culté pour marcher. Ce fiacre est marqué au n° 71 et à la
lettre X.
238 REVUE DE PARIS.
Il y avait alors en France une espèce de jeu fort répandu
dans les rues , qui rendait souvent un fiacre très-dangereux
pour celui qui avait besoin de lïncognilo. Des oisifs, arrê-
tés à la porte des cafés, jouaient à pair ou non sur le chiffre
des premiers fiacres qui passaient. Cet accident si commun
arriva justement au fiacre du Marquis.
Le Marquis arrive chez Rosette, où il a fait porter à l'a-
vance la robe de chambre. Rosette fait mettre le marquis
en robe de chambre de taffetas. Ce soir-là la l'obe de Rosette
était de taffetas bleu, et, selon l'expression du temps , elle
flottait au soiiffle des zéphyrs.
Pendant que Rosette fait mille grâces, danse et saute,
joue avec sou chat, boit des liqueurs à petites gorgées, et
se livre à toutes les folàtreries de sa jeunesse , un. orage
s'élève au dehors contre la pauvre fille. Le bruit était au
Marais d'une méchante affaire arrivée à un jeune homme
de famille dans une maison de jeu. Le père du marquis ap-
prend que son fils, qui s'est retiré de si bonne heure, n'est
pas dans son appartement. Le noble père s'inquiète et s'a-
larme. Où est son fils ? Un ami de la maison, nouvelliste
de profession ,lui apprend qu'on a vu passer devant tel cafâ
un fiacre n° 71 — X, dans lequel était le Marquis. Sur-le-
çhamp le père fait appeler le commissaire de police. Le com-
missaire , qui sait son monde , et qu'il a affaire à un homme
de la cour, arrive sur-le-champ. On cherche le fiacre 71 j ou
le trouve ; on le saisit ; on ne lui donne pas le temps de
mettre ses chevaux à l'écurie; on l'interroge; le pauvre
diable se croit perdu. Après bien des questions, le cocher
sait enfin ce qu'on lui demande. Il monte sur son siège et
il conduit droit chez Rosette le commissaire et le père
irrité.
Alors Rosette, malheureuse fille, voyant entrer le guet
chez elle, dans sa chambre si parfumée et si calme tout a
l'heure, demande tristement ce qu'on veut d'elle. Lep.'^rc
du marquis lui, répond que sa destination est marquée sur
un ordre qu'on lui fait voir. La douleur accable Rosette.
Elle se roule aux pieds de son bourreau à demi nue, la
pauvre fille! Le père est inflexible. Rosette demande du
secours à son ami le Marquis ; mais le Marquis reste soumis
LITTÉr.ATrRE. 239
a son père. Ils se soumettent donc tous les deux aux deux
plus grands pouvoirs de cette époque : le marquis à son
père , l'infortunée Rosette à la lettre de cachet.
Je vous prie une fois pour toutes , vous qui faites des
romans, de ne pas comparer votre époque à celle dont je
parle. La perte des lettres de cachet nous a ruinés , nous
autres [romanciers. Le peuple, en entrant à la Bastille, a
chassé la folle du logis , de son logis le plus commode. Savez-
vous, je vous prie, dans les tragédies grecques, un dieu
quel qu'il soit qui intervienne plus à propos et plus nette-
ment que le lieutenant criminel dans les romans du dix-
huitième siècle? Savez-vous une péripétie plus tôt prête et
plus terrible , et plus facile à trouver qu'une lettre de cachet ?
Sans le préfet de police , sans la lettre de cachet, Manon
Lescaut 5 ce grand chef-d'œuvre, ce type élégant, mais impur,
de la Virginie de Bernardin de Saint-Pierre et de TAtala
de M. de Chateaubriand, Manon Lescaut n'existerait pas.
Donc Rosette s'en va, comme Manon, dans une prison,
uniquement parce qu'elle a donné à souper à un beau jeune
homme. Pauvre Manon! Pauvre Rosette! Pauvres jolies et
tendres femmes hors la loi, qui rre vous doutiez pas de la
loi , qui obéissiez si facilement, si simplement à l'arbitraire I
Va donc rejoindre, ma jolie Rosette, va rejoindre à son
couvent la maitresse de Mirabeau !
La Bastille forme d'ordinaire la deuxième et dernière
partie des romans du dix-huitième siècle. Pendant la pre-
mière partie, le héros ou l'héroïne sont occupés unique-
ment à se faire mettre en prison ; le reste du livre est em-
ployé à sortir de cette même prison. Je ne ferai donc aucun
changement à la marche ordinaire de ces romans ; au con-
traire, fidèle à rusage,nous allons employer toutes nos
ressources à tirer Rosette de la malheureuse position où elle
est tombée.
Le Marquis , soumis à son père , rentre à Thotel tout
pensif. Ne pouvant se servir de la force, il emploie la ruse
^ur sauver sa maitresse. Dans toutes les grandes maisons
4e cç temps-là , il y avait un directeur en titre, quelque
abbé maître de la maison, qui servait d'intermédiaire enti-e
Je fils et 1p père, quand ce dernier était irrité. D'ordinaire,
240 REVUE DE PARIS.
<lans les romans cet abbé s'appelle Ledoux ; il est gour-
mand, dormeur , entêté , vaniteux , accessible à la pitié;
pour peu qu'on le flatte , on est sûr de lui. Le premier soin
du marquis est de faire appeler M. Ledoux. Il fait entrer
M. Ledoux dans sa bibliothèque , et il lui montre ses livres
défendus; dans la chambre à coucher, et il lui montre ses
miniatures et ses gravures pour plus de 200 louis ; puis il
lui fait accepter plusieurs pots déconfitures dont M. Ledoux
est très-friand. Puis Tayant ainsi intéressé, il lui parle de
ses amours et de Rosette, la représente telle qu elle était
cette nuit-là , bondissante , échevelée , agenouillée , les mains
jointes ! Et voilà M. Ledoux , bon et simple ecclésiastique ,
qui s'en va promettant de s'intéresser à Rosette , et s'y
intéressant déjà du fond du cœur.
Hélas ! hélas ! Pendant ce temps que fait Rosette ? La pau-
vre fille est enfermée à Sainte-Pélagie par ordre du roi et.
pour son bien; Sainte-Pélagie, un port de salut, où les bons
exemples ne lui manqueront pas. A peine arrivée , toutes les
religieuses viennent voir Rosette. Dans ce temps-là une fille
était une chos^ si importante ! On plaint Rosette ; elle pleure.
Elle est encore à demi nue, pleine de chagrin, les yeux bai-
gnés de larmes, la coiffure chiffonnée et bien triste. Bref ^
Laverdure, le valet de chambre, découvre Rosette; il se
déguise en femme , et sous ce déguisement il entre au cou-
vent, il voit la pauvre captive. Il lui donne un louis de la
part du Marquis ; il prend la lettre du Marquis et il revient
porteurde bonnes nouvelles. Digne Laverdure .'Aujourd'hui
le laquais est encore un moyen qui nous manque , comme
aussi la soubrette nous manque. Ni laquais, ni soubrettes!
comment faire pour nouer un drame? Comment remplir,
sans le secours de ces acteurs secondaires , les intervalles
que laisse entre ses diverses parties la comédie la mieux
faite ? Autrefois le laquais était un personnage indispensa-
ble , inhérent à l'action. Aujourd'hui c'est à peine si dans
un roman l'on se permet un commissionnaire pour porter
une lettre d'un quartier à l'autre. Nous dansons sur le fil
d'archal sans balancier et les deux pieds dans un panier ,
aujourd'hui.
Dans la lettre de Rosette à son marquis, il y a nécessaire-
LITTÉRATURE. 241
ment une phrase ainsi conçue : — « Faut-il que je sois mal-
>i heureuse, pour avoir adoré un homme qui mérite si fort
« de l'être ! » Et une autre phrase pour finir , comme celle-
ci : — « Adieu, je vais pleurer mon malheur ; je vous ai-
» merai éternellement! Rosette. « Que si ce ton de passion
subite vous étonne chez Rosette, qui a été jusqu'alors si
réservée et si polie avec son Marquis . je vous répondrai que
c'était là un des avantages de la persécution et des cachots
appliqués à l'amour. Ils anoblissaient la passion la plus vul-
gaire; ils faisaient d'une malheureuse fille un héros, un
martyr ; ils la mettaient tout d'un coup au niveau de son
amant quel qu'il fût ; ils lui donnaient le droit de lui parler
de son amour et d'un amour éternel , encore ! Telle qui n'eût
pas osé regarder son amant en face... une fois en prison elle
lui parlait d'égale à égale. J'imagine que ces pauvres filles
ont beaucoup perdu en considération, en amour, en bon-
heur même, à la suppression des lettres de cachet.
Quand le Marquis a découvert le couvent qui renferme
Rosette, il invite l'abbé Ledoux à prendre le chocolat avec
lui le matin. Tout en prenant le chocolat, ils lisent le jour-
nal du temps , les Noui^elles ecclésiastiques , pleines d'inju-
res contre les évêques constituaires. Le déjeuner fini , le
Marquis conduit l'abbé chez le président Mondonville. Mon-
tés en voiture, M. l'abbé prie instamn^ent M. le Marquis
de ne pas aller à toute bride dans la rue , ajoutant que les
lois ecclésiastiques lui ordonnent à lui, abbé, d'aller au pas.
Le Marquis enrage, cependant il va au pas. Dans la rue
ils rencontrent plusieurs seigneurs traînés par de mauvais
chevaux qui sejont un honneur injini par leur course ra-
pide. En passant devant l'Opéra, M. l'abbé Ledoux fait le
signe de la croix; un ecclésiastique ne manquait jamais à
cette sainte formalité dans ce temps-là; c'était le bon temps
de rOpéra. Alafin cependant, ils arrivent chez le président
Mondonville. Le président les reçoit d'un air grave , et après
avoir forcé M. Ledoux à prendre des rafraîchissemens , il
demande de quoi il s'agit. Alors le chevalier parle de Ro-
sette , il se plaint de la lettre de cachet, il atteste M. Ledoux
comme témoin de ses bonnes intentions ; il a beau dire, le
président reste froid et impassible. — Le cas est grave, dit
2 21
242 REVUE DE PARIS.
Mondonviîle, je n'y puis rien; Dieu et ma conscience me
défendent de me mêler de cette afFdire; ne m'en parlez plus,
mon cher Marquis! — Il est vrai , ajoute-t-il négligemment,
que cette fdle-là pense bien sur les affaires du temps , et
même elle a eu des convulsions en conséquence !
A ce ïaoXjillequipensehien et compulsions en conséquence .
Vabbé prête une oreille très-attentive. Rosette prend tout-
à-coup un grand ascendant sur Fespiùt de Fabbé. Dans ce
temps-là les controverses religieuses tenaient la place des
controverses politiques chez nous. Chaque faction avait ses
saints et ses martyrs. L'église était divisée en deux camps j
l'abbé Ledoux, en sa qualité deconvulsionnaire, s'intéresse
à Rosettejanséniste et du parti anti-constitutionnaire. Voilà
qui va bien.
Lorsqu'il s'agit du soulagement de leurs frères tous les
gens du parti sont très-ardeus. M. l'abbé Ledoux, qui veut
protéger religieusement Rosette , s'en va chez une de ses
pénitentes, une dame àeXaiSOus-Jerme ^ dévote de cinquante
ans qui a eu l'orgueil d'abandonner le rouge et les mou-
ches , et qui s'est mise sous sa direction. Cette dame suit
assiduement les sermons du père Renault , qui a choisi tout
exprès une petite église à l'extrémité de la ville afin d'y
fairefoule. C'est à cette dame que s'adresse l'abbé Ledoux
pour délivrer Rosette; aussitôt toute la troupe des bigotset
bigottes se met en campagne. M. Ledoux obtient par ses amis
un ordre de M. le lieutenant de police pour parler à Rosette
à sa volonté. Le soir, le marquis impatient d'apprendre des
nouvelles delà pauvre ^Wevajaire un médiateur chez M"* de
Lécluse, la femme soi-disant d'un officier, qui donne àjouer
pour l'amusement des autres et pour son profit personnel.
M"« de Lécluse tient une de ces maisons décentes où // ne
se passe rien, mais qui est commode parce qu'on y voit ai-
sément de jolies femmes sans scandale , sans avoir la répu-
tation de les chercher en ce lieu. Le Marquis imagine de se
déguiser et d'aller voir Rosette; M"^ de Lécluse, dont le
frère est abbé , lui prête un des habits de son frère, une
soutane, un manteau long, un rabat et le reste de l'ajuste-
ment; la perruque était modeste et arrangée comme parles
mains de la régularité; la calotte était très-liiisanto , etbril-
LITTÊRATrRE. 243
lait avec affectation ; enfin tout Textérieur du Marquis était
uni et recherché comme il était convenable à lareprésenta-
tion d'un directeur, jeune à la vérité , mais qui n'en est que
plus chéri des bonnes âmes. (Style du temps.)
Dans cet équipage notre ami monte en chaise , et il se rend
à Sainte-Pélagie. A Sainte-Pélagie on le reçoit comme un
docteur en Sorbonne; toutes les portes lui sont ouvertes ; ib
voit Rosette, il parle à Rosette, il la console, il entre dans
la chambre de la supérieure, qui veut se confesser à lui;
quelle chambre que cette chambre monastique! Tous les
récits et toutes les descriptions de monastères et d'abbayes
dans La Reine de ISavarre , le dix-huitième siècle les a en-
core embellis et enjolivés à son usage. Le Marquis trouve
Tabbesse à sa toilette ; les dévotes en ont une moins brillante
que les coquettes du monde, mais plus choisie et mieux
composée; les odeurs qui remphssaient les boites n'étaient
pas fortes et en grande quantité, mais elles étaient douces,
et répandaient un parfum suave qui embaumait légèrement
la chambre et flattait délicieusement l'odorat; son linge de
nuit , garni d'une dentelle petite mais fine , était travaillé
avec goût, sa robe de Perse blanche , son jupon desatin vio-
let, ses bas extrêmement fins ainsi que sa chaussure, tout
son déshabillé accompagnait bien sa taille et sa figure; ses
yeux étaient tendres et sa bouche rose : je m'arrête sur la
description de l'appartement; c'était une cellule moitié bou-
doir, fort bien entendue pour la prière et la volupté, la
méditation et le plaisir. ( Style joli. )
Je m'arrête ; ce pastiche vous fatigue peut-être autant
que moi , je vous raconterai tout simplement la fin de Ihis-
toire de Rosette. Rosette a fini par être une honnête femme
comme beaucoup de femmes équivoques de ce temps-là :
c'était un des privilèges les plus aimables de l'aristocratie
du dix-huitième siècle d'employer à son usage les belles et
les jeunes , de se ruiner avec elles et pour elles , de leur
faire partager ias jours de délire , ses nuits de débauche ,
son luxe , son jeu , toutes ses passions délirantes et ruineu-
ses. C'était l'aristocratie des belles qui s'associait pour une
heure de délire avec l'aristocratie des nobles et des riches ;
ces deux mondes se reconnaissaient et se comprenaient au
244 REVUE DE PARIS.
premier coup d'œil ; ils faisaient ensemble une alliance de
quelques années , qui durait tant qu'il y avait richesse d'une
part , et de l'autre jeunesse et beauté 5 après quoi, quand
la dernière bougie du boudoir était éteinte , quand la der-
nière couronne était tombée de la tête de Glycère ou de
Rosette, ce pacte de plaisir et d'amour se rompait à l'amia-
ble , chacun de ces deux mondes rentrait dans ses limites
naturelles, le jeune seigneur redorait son écussonde comte ,
et prenait en justice ou à la cour la place de son père : la
jolie fille, dépouillant ses habits de grande dame, quittant
son air rieur et évaporé y retenait ses éclats de rire, et , lais-
sant sous le seuil de son hôtel les grâces folâtres de sa jeu-
nesse, redevenait une simple bourgeoise, se mariait à un
commis aux gabelles ou h un procureur, et tout rentrait dans
l'ordre accoutumé; et deux ans plus tard, à voir le grand
seigneur à la cour ou le jnagistrat sur son siège , vous n'au-
riez pas dit que c'était là Clitaudre qui passait sa vie dans
les duels , ou dans les bals , ou dans les soupei's le soir ; et
deux ans après , à voir la femme de Tofficier aux gabelles ,
réservée et sage, économe et janséniste effrénée, élevant sa
fille dans les prmcipcsdela plus austère vertu, en attendant
que sa fille fasse comme elle, vous n'auriez jamais dit que
c'était là Cidalise que vous aviez connue en falbalas et sans
mouchoir , l'ame , l'esprit , le cœur , la tète et la gorge au
vent.
Rosette donc, après bien des larmes , et bien des intrigues,
et bien des ti'ansports de haine et d'amour, quitte la fatale
prison; elle est rendue enfin, grâce à l'abbé, à ses jours si
longs, à ses nuits si courtes, à ses fêtes et à son luxe et à
tout ce qui faisait sa vie ; puis quand elle a bien repris toute
sa liberté et qu'elle en est sûre. Rosette se mai-ic, et selon
ses mérites elle trouve un mari bon , fidèle , honnête , tra-
vailleur, qui est entré un des cent mille premiers à la Bas-
tille. Notre Marquis aussi, pour obéir à. son père et un peu
à son cœur , s'est marie après avoir doté Rosette; il a é])ousé
une jeune belle fille , venue toutcxprès de Normandie, une
blonde presque Anglaise, M"'' du Lurzay ,qui lui a apporté
deux cent bonnes mille livres de rente en fonds de terre,
et un tabouret à la cour. Le père du Marquis , heureux de
LITTEKATURE. 24D
vuir son fils devenu plus grave, l'a grondé beaucoup moins
depuis le jour de son mariage j cependant il le grondait en-
core la veille de sa mort.
Voilà toute ma jolie histoire ! Oh ! qui nous rendra ces
temps hcui'eux des belles histoires? qui nous rendra ces pe-
tits boudoirs ambrés , ces vastes salons tout dorés, ces sou-
pers de la nuit, ces conversations du matin, ces abbessea
coquettes, ces abbés charmans, ces conseillers petits-maî-
tres, ce monde de bon ton et de bonne compagnie, ces
jolies femmes si abandonnées , si rieuses , si patientes dans
le chagrin? qui nous rendra la Bastille, Saint-Lazare et
M, le lieutenant-criminel? qui nous rendra les contes de
Voisenon?
D'ailleurs, si vous êtes d'une morale tellement austère
que vous ne puissiez pardonner à la folle jeunesse ses mo-
ujens d'emportement et de plaisir, j'ai un second dénoue-
jnent à mon liistoire qui vous touchera peut-être, et qui
vous fera pardonner à Rosette sa légèreté et au Marquis sou
amour; cette société si corrompue, elle a été sévèiement
punie , vous le savez , de sa corruption ; ces jolis petits ro-
mans ont été suivis d'une terrible histoire; c'était un singu-
lier successeur à Voisenon que M. de Robespierre !
Notre Marquis, un matin, au plus fort de sa sagesse,
brave et honoré gentilhomme qu'il était, un peu goutteux
(cpendant, fut amené devant le tribunal révolutiounaire ,
et là il se déclara innocent; en conséquence il fut condamné
à morti
Huit jours après. Rosette estimable bourgeoise de la villo
de Paris , excellente mère , chère à son époux , estimée de
ses voisins, ayant donné asile à son curé proscrit, fut ame-
née devant le tribunal révolutionnaire, et condamnée à
mort.
Ils moururent tous les deux le même jour; et, trahies
sur la même charrette , ils ne se reconnurent ni l'un ni l'au-
tre ;, tant il y avait eu de naïveté dans les débauches de leurs
premières années et de sincérité dans leur réiorme.
Pauvre Rosette! pauvre Marquis!
Je ne suis pas sanguinaire; pourtant, si vous me dites
qu'ils sont morts innocens , je vous dirai : Non , ils ne sont
2 21.
246 RETUE DU PARIS.
pas morts iunocens ni Tim ni Tautre , le crêpe noir a expié
les scandaleuses et transparentes tentures roses de leur jeu-
nesse ; ils ont abusé , lui, de sa fortune et de sa noblesse ,
elle de sa jeunesse et de sa beauté ; ils ont fomente le désor-
dre dans ce monde de désordre 5 ils ont poussé de toutes
leurs forces à la décomposition morale de cette société dont
la chute les a entraînés 5 ils sont coupables elle et lui; les
ruines amoncelées par eux retombent sur leur tête; voilà
tout. Ainsi donc, jeunes gens de notre époque, je me ré-
tracte ; faites vos romans comme vous Tentendrez , donnez-
nous beaucoup de héros en habit noir et en gants jaunes,
iraînez-vous dans cette société monotone et sans couleur,
où vous ne trouvez que des scènes monotones et sans cou-
leur. Vos romans sont insipides , c'est bon signe pour la so-
ciété; vos héros sont plats et fades, tant mieux, c'est que
nous sommes moins pervertis; vos femmes sont sans inté-
rêt, je les estime à cause de cela justement ; si elles sont
sans intérêt, c'est qu'elles sont sans vice et sans passion;
Vjous-mêmes vous écrivez mal , c'est que vous n'avez rien à
dire : tant mieux encore , nous serons plus vite délivrés de
vous !
J'ai acheté à une \enle publique, au milieu de vieux
meubles et de vieux livres, le portrait de Rosette peint
au pastel par un élève do La tour.
Jules Jamn.
Cjc 6ranî»-J0atttt-2lnt0inf.
— Maître Jean de Chastueil , que vous voilà triste et
sombre! Vous amusez-vous à mesurer la distance du rem-
part au rivage, ou si vous cherchez de l'œil , sur la mer , la
trace des navires qui l'ont sillonnée la journée durant?
A cette voix connue , Jean de Chastueil, qui était accoudé
sur le haut rempart de la Tourette, répondit, sans détour-
ner les yeux : — Que Dieu vous soit en garde , et à moi
mêmement , monsieur.
— Il y a loin d'ici au rivage, poursuivit le premier inter-
locuteur en prenant place près de Chastueil ; et le fou qui
se hasarderait au trajet aurait plus besoin de messes pour
le repos de son ame que de trousseau pour sa fiancée.
— Comptez-vous pour rien le fardeau qu'il rejetterait en
arrivant là-bas?
— Eh! quoi donc?
— Le plus dur, le plus lourd, celui dont le poids acca-
ble, la vie, monsieur.
Il se fit un moment de silence ; chacun semblait recueillir
ses idées en regardant machinalement la plane surface de
leau ; après quoi le plus vieux reprit d'une voix douce :
— Beau neveu, si votre père était encore de ce monde,
il ne vous pourrait pas renier. Comme àlui^, esprit^, vaillance
et courtoisie vous manquent moins que sagesse et prudence.
Quel discours me venez-vous de tenir ? Je craindrais de
m'arrèter à la pensée qu'il a fait naitre en moi, de peur de
n'en pas obtenir le pardon du ciel.
— Monsieur de Marchctti , répondit le jeune hcmmc
Î248 RKVUE DE PARIS.
avec un dédaigneux sourire , vous êtes trop prompt à vous
alarmer. Je prends tout le péché de ceci , au risque de ma
vie future.
— Véritablement vous me faites peur. Chassez ces idées
noires. Est-ce par un soleil de printemps qu'on se doit lais-
ser aller au chagrin ?
Le jeune homme haussa les épaules; et, portant ses deux
mains à sa tôle , il retomba dans sa rêverie.
— Jean de Chastueil ?... Jean de Chastueil ?... cria vai-
nement M. de Marchetti. Au nom du ciel , espoir de tous ,
entrez en paroles avec moi, j'en sais peut-être qui calment
les douleurs Malheureux enfant, murmura-t-il, dégoûté
de la vie à un âge où l'on ne l'a vue que sous ses beaux as-
pects !... Que doit -ce être pour nous qui y avons si longue-
ment cheminé !... Beau neveu , reprit le vieillard qui pro-
menait ses regards sur la plate-forme, vous feriez sagement
de vous tourner envers ici j vous y verriez peut-être de quoi
avoir goût aux choses de la terre.
— Jeunesse et vieillesse ne sauraient s'entendre , répon-
dit brusquement Jean de Chastueil.
— Certes c'est grand dommage. L'office du soir vient de
finir à la Major | tout ce que Marseille renferme de jolies
femmes s'y était donné rendez-vous pour entendre monsei-
gneur de Belzunce ; et les voilà qui se promènent autour du
bastion... Quel est ce capitaine de quartier qui me salue?....
et cette jeune fdle fraîche comme une matinée de printemps
qui nous considère d'un air si attentif ?... Ah ! reprit-il en
ôtant son chapeau , c'est M. Mazerat et sa fille Anne.
— Anne Mazerat! s'écria le jeune homme.
— Prenez donc garck, dit M. de Marchetti en le retenant
par le bras; j'ai cru que vous alliez choir.
— Où est-elle ? où est-elle? demanda vivement Chastueil.
— Elle vient de partir ; le bastion vous la cache déjà.
— Trois fois malheur sur ma tête! Je l'aurais pu voir une
dernière fois !...
— Beau neveu , reprit le vieillard en le carressant douce-
ment delà maiu, il faut donc que l'on devine vos secrets?...
J'ai vu que vous aviez en moi une pleine confiance, et je
ne croyais pas avoir mérité de déchoir de votre amilic.
LITTÉRATURE. 249
— Qu"ai-jc à vous dire, s'écria le jeune homme dont le
cœur semblait près de se briser.
— Rieu que je ne sache. Vous aimez Anne Mazerat , vous
en êtes aimé.
— Aimé ! moi ! Eh ! quand je me pourrais bercer de cette
décevante espérance , en aurais-je plus de foi en mou ave-
nir ? Ce INIazerat... et ici Chastueil prit un air plus
sombre ; ce Mazerat...
— Vous a refusé la main de sa fille , poursuivit M. de
Marchetti sans s'émouvoir. Je sais encore cela. A ses yeux
peu importe que vous ayez droit de prendre la qualité de
noble marchand , qui est le propre des Marseillais , gentils-
hommes de nom et d'armes. Venu d'hier, enrichi à de petits
trafics , il n'est pas homme à vous en tenir compte. Mais si,
avec de la jeunesse, une chevelure blonde, une taille bien
prise et le reste à l'avenant , on plait aux dames , ce n'est
pas en restant les bras croisés à se dépiter contre la fortune
qu'on les obtient en légitime mariage. Ecoutez-moi de sens
rassis et avisons tous deux au parti qu'il vous convient de
prendre en cette occurrence. Vous aurez dit sans doute à
maître Mazerat que vous aviez quelque chose au-delà de la
cape et de Tépée , c'est à savoir un vieil oncle dont l'héri-
tage vous est, au moins , promis.
— Monsieur... balbutia Chastueil qui se sentit rougir.
— Je n'ai pas le cœur de vous en vouloir; toutefois son-
gez que je ne suis pas encore du mauvais coté de cinquante
années. Moi mort, vous aurez, bon an mal an, G.ooo livres
de revenu ; vivant , je n'ai guère que mes conseils et mou
amitié à vous offrir. Que voulez-vous ? j"ai tellement pris
accoutumance à ma fortune que je n'en saurais distraire lu
moindre part sans mimposcr une privation qui me rcndiait
Tesistence dure et triste.
— Je ne vous demande rien.
— Voici tantôt dix ans que vous êtes orphelin. Dès ce mo-
ment , dans ma pensée vous devîntes mon fils , et je jure , sur
ma foi de noble marchand , que si vous étiez l'enfant de ma
chair je ne vous pourrais pas aimer davantage. Je compris
alors que, l'espoir d'une fortune en héritage, c'est comme
1 aitrait du paradis pour uu indévot, et qu'avant toute chose
250 REVUE DE PARIS.
il faut vivre dans ce monde. Je fis un effort sur moi-même ,
je retranchai de mes dépenses i ,000 livres par année... Vous
ne sauriez croire avec quelle joie je voyais grossir mon
épargne.' Ce me fut un plaisir jusque-là inconnu. Quand ma
somme eut atteint la neuf-centième pistole, je résolus de
tenter les chances du négoce. Dieu vous bénira , beau neveu ,
car tout ce que j'ai entrepris pour vous m'a réussi. Écoutez-
moi de grâce jusqu'au bout, dit M. de Marchetli, qui vit à
un rapide mouvement du jeune homme qu'il allait être
interrompu. A l'heure qu'il est, poursuivit-il, vos neuf
cents pistoles ont été plus que triplées dans les calles du
Levant (i) , et le Grand-Saint-Antoine vous les rapporte en
laines et en drogueries.
— Eh quoi!
— Je n'ai pas fini, reprit le vieillard. 27 ,000 livres, c'est
peu de chose ; mais , avec cette somme , M. Taxil , agent de
la compagnie des Indes, consent à vous donner un intérêt
dans ses affaires. J'ai sa parole. En outre je peux disposer
annuellement de ces i ,000 livres dont je suis parvenu à
me priver. Beau neveu, j'ai regret à me sentir un si grand
besoin des aises de la vie, et à ne pas faire plus pour vous ;
mais j'ai l'assurance que le Mazerat entendra à mes propo-
sitions. Je l'ai déjà fait pressentir.
— Mon oncle!... mon père!... s'écria Jean de Chastueil^
qui craignait qu'une telle perspective de bonheur au milieu
de tant d'amères pensées ne provînt d'une erreur de ses
sens; si c'est un songe, par pitié laissez-moi m'abuser en-
core ; le réveil me serait trop pénible.
— Vous voyez donc bien, enfant, qu'il ne faut jamais
pousser les choses à l'extrême et se désespérer tout d'abord.
Je prends sur moi le soin de votre bonheur, vous dis-jc,
et si je n'avais connu votre caractère impatient, voilàlong-
temps (]ue je vous aurais mis dans ma confidence. Avant
trois mois Anne Mazerat aura nom de Chastueil.
— Pourrai-je jamais m'acquittcr envers vous? dit le jeune
homme en tenant son oncle étroitement embrassé.
(i) Galles, ports; par corruption Escales, qu'en a cru bon-
ucmcnt traduire eu français par Echelles.
LITTÉRATURE. 251
— La chose est possible... Ma dernière heure viendra;
elle me sera moins pénible si j'emporte avec moi Fespérance
que ma mémoire vivra dans votre cœur. Jean de Chastueil,
c'est vous qui me fermerez les yeux. Promettez-moi... Et
la voix du vieillard devint douce et timide . promettez-moi
de ne vous pas réjouir de ma mort.
— Quelle horrible idée avez-vous de moi? s'écria Chas-
tueil.
— Oui, oh oui , c'est une idée horrible, injuste. Pardon-
nes-la-moi. Si vous saviez, quand on est sur le déclin de
Tàge , combien il est dur de penser que d'autres comptent
déjà les heures qui vous restent , et que votre mort se trouve
dans les souhaits de ceux dont vous pressez la main!... J'ai
beaucoup vécu, hélas! et je n'oserais pas me dire à moi-
même tout ce que j'ai vu. Que de choses la mort arrange
ici-bas ! et combien de scènes de joie ont été éclairées par
les cierges des cercueils !... Mais vous, vous, mon neveu,
mon fils, vous aurez des larmes pour moi, n'est il pas vrai?
— Je vous jure
— Ne jurez pas; j'aime à vous croire, et cette consolante
pensée sera pour ma vieillesse comme un rayon de soleil.
En disant ces mots , M. de Marchetti s'était appuyé sur
le bras de Chastueil , et tous deux cheminaient lentement
derrière le rempart.
— Que la soirée promet dètre belle ! que la mer est pi.'re
et tranquille !... D'autres soirées se lèveront aussi belles, le
soleil couchant jouera aussi doucement avec la mer quand
je ne serai plus là... Mourir! quand on doit laisser, après
soi, tant de douces scènes dans le monde !... Voyez, oh!
voyez là-bas , près des iles, n'est-ce pas un vaisseau que
j'aperçois?... La vigie le signale... Pavillon blanc à croix
d'azur, flamme rouge!.,. Beau neveu, le ciel semble pren-
dre plaisir à vous protéger; c'est le Grand-Saint-Antoine !
— Le Gï^and-Saint-J ntoinel dit le jeune homme dont les
yeux étincelaieut de joie.
— Je n'aurai de repos que lorsque je l'aurai vu'à l'amarre.
On fait quelquefois naufrage au port.
Ils s'accoudèrent tous deux sur le rempart, suivant, avec
des yeux d'amour, la lente marche du navire. Cependant
252 REVUE DE PARIS.
la foule empressée accourait autour d'eux, — C'est lui!
c'est lui! disait-on. C'est le pavillon du capitaine Cha-
taud. — Voilà du travail qui nous arrive. — Richesse ! abon-
dance! Voici venir Ze Grand-Saint-Antoine qui porte dans
ses flancs de quoi faire vivre le peuple. — Vive le capitaine
Chataud! — Que bénie soit la mère de Dieu? C'est sa puis-
sante main qui a guidé le navire sur les mers du Levant!
C'est son divin souffle qui en a enflé les voiles ! — Que bénie
soit la mère de Dieu !..,. A la vue des signaux , les pilotes
de la santé se sont mis à courir, à force de rames , au-devant
du vaisseau que ses voiles ne peuvent plus servir. Le peuple
bat des mains , pousse de longues acclamations , et agite de
blancs mouchoirs. En ce moment, le Grand-Saint-Antoine
avait achevé de doubler les îles , le soleil venait de s'étein-
ire, un vent fiais courait dans les hauteurs de l'air, l'im-
mobile surface de la mer se parait de blanches couleurs ,
un mourant i-ayon teignait de feu le haut des voiles du na-
vire qui, pressé entre la blancheur des eaux et le sombre
azur des îles, flottait comme un point lumineux dans l'es-
pace. Tout ce mouvement de peuple dut être aperçu par
le vaisseau , car il mit en panne au travers des îles , hissa
tous ses pavillons , et lança autour de ses flancs de pâles
lueurs mêlées de fumée. Un moment après , la détonation
se fit entendre et éclata en mille échos , les uns courts et
secs, les autres prolongés et retentissans selon que les baies
qu'elle frappait étaient vastes ou resserrées , dominées par
de hautes collines ou bordées d'humbles rivages. La nuit
tomba sur cette scène , nuit sillonnée par les mille éclairs
des batteries qui répondaient au salut. Enfin, aux rapides
clartés du canon, on vit le bateau-pilote aborder le navire j
M. Marchetti leva les mains au ciel , le peuple fit éclater
des transports de joie , et tout rentra dans le silence et dans
l'obscurité.
C était bien le Grand Saint- Antoine. Parti de Seydele 3i
janvier 1720 , il s'était réparé à Tripoli de Syrie où il avait
chargé des marchandises et pris à son bord quelques Turcs
passagers pour l'île de Chypre. Durant sa longue naviga-
tion, six hommes de son équipage avaient succombé; trois
autres étaient morts .à Livourne où il avait fait relâche.
LITTÉRATURE. 2ô3
Quand il arriva à Marseille, des bruits couraient que la
peste sévissait dans les pays du Levant; mais Chataud at-
testa que la portion perdue de son équipage avait été frap-
pée par des maladies ordinaires ; il produisit à Tappui de
son dire une patente nette et une attestation des médecins
livournois. Les magistrats préposés à la garde de la santé
publique ajoutèrent une pleine foi aux paroles du capitaine,
et , craignant de compromettre trop d'intérêts eu s'opposant
à la mise à terre d'une si riche cargaison , ils se bornèrent à
faire déposer les marchandises aux infirmeries. Vingt jours
à peine écoulés , le garde de quarantaine placé sur le vais-
seau mourut dans d'horribles douleurs et d'un mal inconnu,
puis un jeune mousse, puis des hommes de service, puis
d'autres morts inopinées. Enfin le mal éclate avec ses signes
\isibles, ses brûlans charbons, ses livides tumeurs, mais il
ne se manifeste à l'art que lorsque l'art ne le peut plus saisir
pour le combattre, que lorsqu'il a agrandi son foyer et
qu'il fermente au sein des victimes. Les passagers ont eu
accès dans Marseille, et la peste y est entrée avec eux.
Cependant chaque jour des chaloupes circulent autour du
Grand- Saint- Antoine portant un foule impatiente de con-
templer ce beau navire dont les flancs ont recelé tant de
richesses. Chataud, triste et morne, répond à peine aux
questions qu'on lui adresse, aux mille cris dont on le salue.
Si tout ce peuple n'écoutait que son désir, il lierait le na-
vire à ses frêles embarcations et le traînerait en triomphe au
milieu du port. Voilà tout-à-coup qu'un bruit s'épand
qu'une mort jusque-là inouïe s'est glissée dans la ville, et
qu'une fois introduite dans une famille elle n'en sort qu'avec
le dernier cadavre. On s'interroge, on s'émeut; le mal
s'accroit, il gagne de proche comme un vaste incendie.
Un vague soupçon d'empoisonnement prend naissance , car
comment croire à une mort que rien n'annonce, qui vous
saisit comme la foudre , qui se cache dans le contact le plus
fugitif, le plus inaperçu, dans le serrement d'une main
amie, dans les baisers d'une amante ou d'une mère, dans le
parfum d'une fleur?... Bientôt ce soupçon se change en cer-
titude; les plus incrédules l'adoptent; on s'ameute, on de-
mande vengeance, et la peste, qui plane sur cette vaste
2 22
254 REVUE DE PARIS.
proie , l'enlace comme un serpent de ses nœuds invisibles ,
s'y rue et s'y plonge.
Il fallut bien croire enfin à l'horrible mal. L'épouvante
glace les cœurs ; les plus riches citoyens se réfugient dans
les campagnes ; ceux que le soin de gagner la vie de la jour-
née ne tient pas enchaînés vont camper aux bords des ruis-
seaux qui arrosent le territoire. Les villes voisines s'interdi-
sent tout commerce avec la malheureuse cité ; un double
cordon de soldats rejette dans le gouffre tout être vivant qui
voudrait tenter d'en sortir , et la famine , terrible sœur de
la peste, vient au secours du fléau. Ce qui restait du peuple ,
pâle fantôme , errait à l'aventure , tantôt cédant à l'abatte-
ment, tantôt livré à des transports de rage. C'est que la faim
et la mort étaient là , mort hideuse , mort sans espoir de
pitié ni de sépulture. Alors vous eussiez vu la triste huma-
nité dans tout son jour, les passions égoïstes poussées jus-
qu'à la barbarie , quelques traits de vertu sublime excités
par l'amour de Dieu et l'espoir d'une récompense dans un
monde meilleur , car il est des dévouemens que la terre ne
peut pas payer. Dans les rues jonchées de cadavres appa-
raissaient de loin en loin quelques passans armés de longs
bâtons pour repousser toutes les approches , et des bandes
hideuses de chiens qui se disputaient des lambeaux de chair
humaine ; pour tout bruit , le sourd murmure de la cité mo-
ribonde; sur la vaste mer, aucune trace de navire; les yeux
n'y rencontraient que les mâts du Grand-Saint- Antoine
qui s'élevaient là, nus et sombres, comme une menace.
Cette agonie de quatre-vingt mille âmes chrétiennes dura
toute une année.
Un jour enfin éclata la fureur populaire. Les portes du
lazaret furent assiégées, et la foule demanda à grands cris
que l'auteur de tant de maux lui fût livré. Femmes, vieil-
lai'ds , enfans , tous se débattant sous le fléau, faisaient re-
tentir l'air de leurs imprécations. — Chataud ! Chataud !
Qu'on nous le donne. Mille morts à Chataud. — Je veux un
morceau de sa chair. — Je lui arracherai le cœur pour lui
en battre les joues. — Chataud , qui m'a valu cet habit de
veuve ! — Chataud qui m'a tué mon pauvre enfant ! — Cha-
taud ! Chataud! Chataud!.... Et l'on frappait à coups rc-
LITTERATURE. 255
iloublés la solide porte qui commençait à crier sur ses gonds.
— Vois-tu d ici le Grand-Saint- Antoine qui nous a apporté
Chataud, l'homme de la mort? — Au feu ! au feu le Grand-
Saint- A ntoinel — Oui , oui, au feu ! — Qu'on attache Cha-
taud au grand màt!... — Il est là dedans, le maudit, bien
retranché contre sa peste. ■ — Oui, il nous Faura jetée et lui
seul ne l'aura pas. — Chataud! Chataud ! Chataud !... — Au
feu le Grand-Saint- Antoine ! . .. — Que veulent-ils faire de
la cargaison? La veulent-ils garder pour avoir toujours sous
la main du poison contre le peuple?— Au feu , au feu, Cha-
taud, le Grand-Saint-Antoine, et sa cargaison! La porte
allait céder à tant d'attaques lorsqu'un homme monté sur
la pointe du Pharo annonça qu'une chaloupe venait de sortir
du lazaret, suivie de bateaux plats chargés de marchandi-
ses. — C'est lui ! cria le peuple en battant des mains et en
se précipitant vers réminence. — Je reconnais sa face
de Satan. C'est lui ! — Faites-le bien souffrir. — Oh ! si l'on
me le donnait! — Chataud! Chataud! A peine sortie de
la baie qui baigne les murs des infirmeries (i) , la chaloupe
se sépara du reste du convoi et fit voile vers le château
d'If. — On le sauve! on le sauve!... — Chataud! Chataud!...
— Ouh ! ouh ! ouhî... — Malédiction sur ta tête. — Oh!
si je l'avais tenu!.... je lui aurais fait boire toute la bave
d'un pestiféré. — Prie Dieu que je n'en réchappe pas, mau-
dit ! — Ni moi , ni moi. — Ton petit doigt sera le plus gros
morceau de ton corps. — Je te retirerai ton sang goutte à
goutte. — J'en boirai. — Ouh! ouh! ouh! — Chataud! Cha-
taud! Chataud !.... En ce moment une fumée épaisse s'éleva
de l'île de Jarre. On j venait de livrer aux flammes la car-
gaison du navire. Le peuple , trompé dans son espoir de
vengeance , ne se retira que lorsqu'il eut perdu de vue la
chaloupe qui portait le fugitif. Puissent les portes de sa pri-
son ne se jamais rouvrir pour Chataud! Son plus cruel en-
nemi hésiterait à lui rendre la liberté.
Un seul homme resta , les bras croisés , l'œil morne , à
(i) Aujourd'hui le port des Catalans. S'il était permis de se
«•lier soi-raème , on ajouterait qu'on en a fait la description dans
Andréa.
256 REVUE DE PARIS.
contempler ce spectacle. C'était Jean de Chastueil. Oh! si
la mer ne le séparait pas de ce rocher fatal, comme il se
jetterait au travers du feu pour lui disputer son bien, sa
vie ! Quoi ! là , sous ses yeux !... Ainsi donc tant de projets
se sont évanouis comme un songe! plus d'espoir, plus d'a-
venir pour lui. De toutes les riantes imaginations qu'il s'était
faites, rien n'aura été vrai que son amour!... Et , sombre,
immobile, il suivait toujours des yeux cette flamme inexo-
rable qui grossissait en tourbillonnant , cette fumée , aussi
fugitive , hélas! que son bonheur. Quelque temps il voulut
lutter avec son cœur d'homme; mais le poids d'une telle in-
fortune clait trop accablant pour ses forces , et il céda au
désespoir. Anne Mazerat perdue pour lui , que lui fait la
vie? Il ira se jeter au fort de la contagion ; aucun danger ne
le pourra arrêter; c'est la mort qu'il veut, la mort qu'il
cherche; et peut-être laissera-t-il un nom de héros, peut-
être marchera-t-il l'égal de Belzunce et de Roze dans la
mémoire des hommes , et Anne Mazerat sera fière, un jour,
d'avoir été aimée dç lui.
Cette résolution prise, il partit brusquement, mais tou-
jours il tournait un involontaire regard vers ce point rou-
geàtre, cette île maudite qui vomissait des torrens de flamme,
vers ce ciel qui se teignait des lueurs de l'incendie comme
d'une parure, vers cette mer qui les reflétait en douces
teintes, car la nature, insensible qu'elle est, semble se plaire
à n'être jamais en harmonie avec les douleurs humaines.
Il s'entend appeler par son nom ; il voit un vieillard venir
droit à lui ; par un mouvement instinctif, il lève son bâton
ferré qu'il brandit comme une lance.
— M. de Chastueil, vous ne me reconnaissez donc pas ?
dit cet homme. Vous ne reconnaissez pas le vieux serviteur
de votre oncle ?
— Pardon, Antoine. Je n'étais pas à ce que je faisais.
Que m'importe maintenant ma misérable existence! Vaut-
elle que j'y prenne le moindre soin? répondit Chastueil
qui jeta son arme loin de lui.
— Vous savez donc la nouvelle!... Bon jeune homme!
que votre aflliction me touche !.... C'est que, par ces temps
de désastre, la douleur pour autrui est aussi rare que la joie
LITTERATURE.
257
pour soi-même ; on y a Tame usée, voyez-vous. EL puis,
allez dire à des mourans de plaindre les morts!... Mais pour-
tant il ne faut rien exagérer; il se faut faire une loi, mon
bon monsieur de Chastueil. Nous sommes tous entrés dans
ce monde pour en sortir Croyez-moi , reprenez votre
bàlon de Saint-Roch (i). Et le vieil Antoine, qui s'était
baissé pour le ramasser, le tendait au jeune homme.
— Non, non; tout est fini pour moi.
— Sainte mèi^e de Dieu! que vais-je devenir? Suis-je ar-
rivé à mon âge, etn'ai-je échappé à la peste que pour voir
mourir toute la famille! Pauvre jNl. de Marchetti!... Pauvre
moi!...
— Que voulez-vous dire?
— Hélas ! vous le savez de reste. Il est mort ce matin dans
mes bras,
— Qui?
— Votre oncle , ce bon M. de Marchetti, dit Antoine
étonné de Tair de surprise du jeune homme.
— Mort!...
Quelle fut la première pensée de Jean de Chastueil ?
Dieu seul le sait aujourd'hui. Il réprima ses mouvemens ,
garda long-temps le silence et finit par murmurer, d'une
voix émue, la rougeur sur le front, quelques mots inenten-
dus. Seulement , en cheminant côte à côte , Antoine crut
remarquer que M. de Chastueil cherchait à se tenir loin de
lui. Antoine avait fermé les yeux de son vieux maître,
frappé de peste.
Après avoir poursuivi sa funeste marche et dévoré qua-
rante-cinq mille liommes dans la ville et dans la campagne ,
la contagion cessa. Un matin, Jean de Chastueil , devenu
répoux d'Anne Mazerat, et l'un des échevins de Marseille ,
reçut l'ordre de se rendre au château d'If pour faire élar-
gir un prisonnier de renom. Arrivé dans lile , il vit le pont-
levis se baisser, et le commandant du fort, après avoir lu
(i) C'était le nom qu'on donnait à ces sortes de b tons. Dans les
temps depeste, ouaàMarseilleun culteparticulierpour sainlRoch.
llexisle une ancienne prière, en forme de litanie , dont chaqueverset
se termine par ces mots ; A hoste et à peste libéra nos, Roche
% 32.
258 REVUE DE PARIS.
le pli que lui remit Cliastueil, donna l'ordre d'amener le
captif à qui la cour venait de faire grâce. Puis cet homme
prit une plume et dit : — Monsieur récheviu, ayez la
bonté de signer que je vous viens de remettre le capitaine
Chataud.
— Le capitaine!
— Le voilà, dit le commandant en désignant du doigt un
homme sec et pâle qui marchait àpas pénibles. — Monsieur
réchevin , reprit-il en poussant légèrement du coude Jean
de Chastueil qui ne pouvait détacher sa vue de ce malheureux
jadis chargé de tant de maux , monsieur l'échevin, vous avez
oublié de signer.
— C'est juste, répondit Chastueil. Il signa d'une main
mal assurée, prit congé du commandant, et se jeta dans sa
barque avec son terrible compagnon de voyage. Ils sonten-
iin seuls !
— Vous, malheureux! dit-il avec un cri. Vous!. ...Et vous
ne craignez pas qu'à votre vue les pierres des tombeaux se
soulèvent.
— J'aurais voulu avoir assez de force pour supporter une
éternelle prison. Mon corps a trahi mon arae.
— Mais vous saviez que la peste était dans votre navire ,
vous le saviez...
— Ceci est mon secret; il mourra avec moi.
— Aventuré que vous êtes ! Ignorez-vous que vous courez
;i une mort certaine , affreuse? Tant de familles décimées,
tant de longues haines...,
— Me haïssez-vous , vous , M. de Chastueil, vous que je
revois dans une condition qui suppose tant de fortune ? de-
manda Chataud d'une voix sombre au neveu de M. de Mar-
chetti et en fixant sur lui ses regards pénétrans.
Jean de Chastueil pâlit , et baissa les yeux. Il sembla avoir
un cruel ressouvenir.
— Je savais que vous ne répondriez pas.
— C'est que la haine s'use , et la mémoire du malheur se
perd vite, balbutia Chastueil.
— Oui, dit Chataud en souriant amèrement, comme s'il
avait eu une autre pensée.
— Voici le rocher de l'Eslaque ; la plage y est large à qui
LITTERATURE. 250
veut fuir, dit Chastueil Voici les approches de la cita-
delle, on y peut trouver un refuge.... Partez, capitaine,
partez! Un jnoinent encore, il ne sera plus temps!
Mais la barque poursuivit sa route ; lorsqu'elle prit terre ,
il y avait , sur les quais du port, un long concours de peu-
ple;on murmuraitlenomdeChataud, et Cliataud descendit j
il traversa la foule, et il gagna sa demeure à pas lents.
Rey Dussceil.
|)ov(vait0 €0ntcm\>0Kant^
%uE DUC DE WELLINGTON.
On demandait à une dame renommée par son esprit ce
qu'elle avait trouvé de plus remarquable chez les grands
hommes qui s'étaient offerts à son observation : Leur mê-
diocriLé^ répondit-elle. Cette saillie est d'une application
assez générale.
Presque tous les portraits mentent; ce sont des ressem-
blances 5 et ils ne ressemblent pas 5 ils représentent commu-
nément rhomme en beau , et lui prêtent une grandeur et une
dignité dont l'original et ses amis ne se doutaient probable-
ment pas avant que l'art du peintre les eût fait ressortir.
Voilà d'où vient que ceux qui jugent de la figure du duc de
Wellington par les magnifiques gravures exposées clies les
marchands d'estampes la jugent mal. Les caricatures (et ceci
n'est pas une épigramme ) nous montrent bien mieux le duc
tel qu'il est, car il y en a qui ont un degré de ressemblance
extraordinaire. On oublie, à les voir , que ce sont des cari-
catures; on y reconnaît le duc lui-même , n'importe dans
quelle situation burlesque le caricaturiste l'a placé. Le duc
de Wellington a une physionomie si remarquable , qu'on l'ou-
blie difficilement quand on l'a vu. Ses traits sont prononcés,
son visage est excessivement long et hors de proportion avec
sa taille, qui est moyenne et aussi maigre que celle d'un
malade à la diète. Ce serait la plus infidèle personnification
de John Bull, à la panse arrondie. Rien ne rappelle le roast-
}>eef nourrissant de la vieille Angleterre dans celte face os-
LITTÉRATURE. 261
seuse, ni dans ce corps grêle et raide qu'emprisonne un
uniforme si étroit qu'on le croirait taillé pour un individu
plus mince encore que Sa Grâce. Cependant son extérieur
exprime encore assez bien son caractère habituel. Le duc de
Wellington est très-actifs mais jamais affairé ; dépêchant
rapidement la besogne , mais jamais avec précipitation : froid,
prompt, décidé, peut-être despotique, mais calme et ferme
dans des circonstances où tout autre serait embarrassé et in-
décis.
Les deux traits caractéristiques de ce personnage sont
cette décision et cette activité sans bruit. C'est à ces deux
qualités, à la première surtout, que milord a dû sa gran-
deur militaire et politique. La seconde est celle qui vous
frappait le plus dans la routine ordinaire de ses hautes fonc-
tions. Le duc premier ministre était partout; il avait du
temps pour tout; en Angleterre comme en campagne, les
plaisirs ne furent jamais abandonnés par lui pour les affai-
res , ni les affaires négligées pour les plaisirs. — Si vous vou-
lez tirer parti de votre journée à Londres , il faut vous lever
matin. Délibérer au lit, dans cette capitale, c'est s'exposer
à en être réduit le soir au mot de Titus. Lors de mon pre-
mier voyage aux bords de la Tamise , l'ami qui voulait bien
me servir de cicérone venait souvent me prendre au lever
du soleil. Le premier jour , nous entrâmes à sept heures dans
leparc de Saint-James. Quelqu'un s'y promenait avant nous,
respirant la fraîcheur j et jetant de tous côtés un regard
scrutateur, comme pour voir si les allées étaient bien pei-
gnées. C'était le duc de Wellington, qui partit dans la di-
rection de Downing-Street, où probablement il devait tra-
vailler dans ses bureaux jusqu'à onze heures, pour, se rendre
ensuite à la chambre des lords , selon son usage , à cette
époque la plus animée de la session , et aller de la chambre
des lords au comité du pont de Londres , alors , en construc-
tion , pour V passer deux ou trois heures à causer charbon et
pierre de taille avec lords Durham et Londonderry. — Un
peu avant trois heures nous étions à admirer la nouvelle
porte de Hyde-Park , lorsqu'un cavalier attira mon atten-
tion, u II me semble avoir vu ce personnage quelque part,
dis-je à mon cicérone. — Sans doute, me répondit-il, c'est
263 REVUE DE PARIS.
le duc de Wellington. Il y a conseil de cabinet, aujourd'hui
à trois heures; il profile des cinq minutes qui lui restent en-
core pour aller encore faire un tour à ses bureaux, n A sept
heures et demie nous étions au parterre de l'Opéra; M™'' Ma-
libran devait chanter : nous nous étions hâtés de diner. Un
homme entre dans une loge vide, à notre gauche, au-des-
sus de Forchestre : c'était le duc de Wellington. Après le
premier acte du Barbiere , je regarde : le duc n'y était
plus. « Je le crois bien, me répondit mon Anglais; lord
Winchelsea a annoncé qu'il ferait ce soir une motion à la
chambre haute : le duc aura voulu y être ; et puisque vous
connaissez déjà le Barhiere , suivons-le; vous assisterez à
la séance. — Quel est cet homme qui nous précède d'un air
si délibéré, demandai-je en entrant par le corridor des
étrangers? Dieu me pardonne! il franchit la barrière le cha-
peau sur la tète, comme s'il était chez lui , et va s'asseoir
au banc du trésor, sans parler ni regarder personne. — C'é-
tait le duc de Wellington avec son manteau à petit collet.
La manière habituelle de parler du duc est abrupte et
rapide , son débit lourd et peu distinct. 11 semble sentir ces
défauts et cherche à les surmonter. Lorsqu'il s'adresse à la
chambre , son éloculion est encore épaisse , comme si sa
bouche était trop pleine de dents : mais il parle avec assu-
rance et exprime ses idées avec clarté , concision et force.
Cependant s'il n'était qu'orateur à la chambre des lords ,
les trompettes de la gloire ne proclameraient pas son nom
aux quatre coins du monde; mais lorsqu'on le voit au banc
ministériel écouter des ennuyeux débats, on se dit qu'on
voit l'homme dont l'œil calme et pénétrant a dominé les
champs de bataille et dont le geste a pu envoyer des mil-
liers d'hommes à la mort; lorsqu'il prend la parole, on
croit saisir dans le son de sa voix l'accent de ce commande-
ment qui donna jadis des ordres de victoire. Mais on s'é-
tonne, en le rencontrant dans ces misérables détails de la
vie parlementaire , que le général ait pu descendre à ce rôle
insipide. Quelquefois il semble impatient lui-même de la vie
politique, et l'ame du guerrier se trahit dans son regard.
La conversation du duc de Wellington indique encore
mieux son caractère que ses discours. Au lieu de nourrir
LITTÉRATURE. 263
Icntretien par ces continuelles questions ou répliques qui
étouffent le sens sous Fabondance stérile des mots, il laisse
intervenir des pauses ou un silence absolu dans le dialogue,
et tout-à-coup laisse éclater brusquement sa pensée ; mais à
part Fart de la guerre, où est son vrai mérite , je crois que
son esprit manque d'étendue et de profondeur. Personne
ne saisit avec plus de clarté et de certitude tout ce qui est
à la portée de son intelligence; mais habitué par sa vie mi-
litaire à agir promptement d'après les communications du
moment , il semblerait ne pas assez méditer sur les consé-
quences ultérieures dans ses délibérations politiques.
Elevé dans une école militaire de France , et promu à un
haut grade de très-bonne heure, il se distingua bientôt par
son talent en stratégie et l'intrépidité de sa tactique. Il avait
étudié les divers devoirs d'un officier avec une assiduité
constante, et il ne se montra pas moins remarquable par sa
prudence dans les occasions difficiles , par son zèle pour la
discipline et son talent pour organiser les troupes sous ses
ordres, que par son énergie et son habileté à profiter de
tous les avantages possibles. Il y a du bonheur sans doute
dans le talent du meilleur général ; cependant il faut dire
que si le duc de Wellington eut, comme militaire , l'art d'in-
spirer aux autres la confiance qu'il éprouvait lui-même ,
c'est que ses soldats savaient que cette confiance résultait de
la connaissance raisonnée de ses ressources et de celles de
ses ennemis , et non d'une présomption téméraire.
On peut accuser le duc de Wellington déjuger quelque-
fois les questions générales avec la prévention de toute
personne qui est plutôt habile à appliquera propos ce qu'elle
sait , que remarquable comme sachant beaucoup ; il tire
volontiers des conclusions générales des faits particuliers
observés par lui, et prononce trop facilement un système
bon ou mauvais , d'après ce qu'il connaît de ses résultats
dans quelques cas isolés.
Pour les hommes d'imagination , pour les Irlandais , ses
compatriotes , en particulier , le caractère du duc , vu du
côté favorable , est un de ces caractères qu'on admire , mais
non pas de ceux qu'on aime. Incapable de sensibilité comme
d'enthousiasme , il renvoie un ministre avec la même indif-
264 REVUE DE PARIS.
férence qu'il met au rebut un vieil habit ; il va se battre en
duel ou déjeuner avec la même absence d'émotion. Tout ce
qu'il fait, il semble le faire parce qu'il a résolu d'avance
qu'il le fera. Ce motif, d'accord avec sa raison, lui suffit ,
et il se dispense de toute impulsion qui ferait agir sponta-
nément les autres hommes.
Son habitude est de traiter TafFaire qui l'occupe sans
chercher la moindre corrélation avec aucune autre j de là
viennent la sécheresse et la concision de sa correspondance*
Aussi ses lettres sont-elles des modèles de lettres adminis-
tratives. Il a banni du langage diplomatique toute la rhéto-
rique des allusions et des ornemens. Son st}'le, sans être
précisément laconique , est celui de l'homme qui ne veut
rien dire au-delà de sa pensée. C'est ce que j'appellerais un
style compact.
Le duc de Wellington est né à Dungan , dans le comté
de Meath, lei^"^ mai 1769, trois mois et demi avant Napoléon»
II a donc aujourd'hui soixante-trois ans.
(CONTEMPORARY PORTRAITS. )
ALBUM.
— ErsTACne deschaups, poète du cjualorzièrae siècle. — Notre
vieille littérature est singulièrement riche de poètes inconnus qui
dorment dans les manuscrits de la Bibliothèque du Roi, tandis
qu'il existe fort peu d'ouvrages en prose inédits qui méritent de
sortir de leur oubli poudreux; car vers la fin du quinzième siècle,
les chroniques , les romans , toutes les compositions de longue
haleine et d'un intérêt général participèrent les premières aux
bienfaits de Tinveutiou de l'imprimerie, si prodigue alors en in-
Jolio; les poètes, à cause de leur nombre et de leur incroyable
verbosité , furent dédaignés par les Antoine Vérard , et laissés à la
patience des écrivains-enlumineurs ; les œuvres poétiques de Frois-
sard n'ont jamais été imprimées. De là tant de réputations enfouies
avec leur gros bagage de rimes gauloises; de là tant d'heureuses
résurrections à tenter sous la poussière de quatre cents ans; si
Fablié Salier a mis en lumière avec .«^uccès les poésies correctes et
monotones de Charles d'Orléans , si le public a même accepté
avec plaisir la spirituelle et imparfaite contrefaçon de nos anciens
poétiseurs sous le pseudonyme de Clotilde de Surville, quels
droits à notre reconnaissance littéraire vient d'acquérir M. Cra-
pelet en nous rendant les vers et les titres de gloire d'Eustache
Deschamps, qui pouvaient périr avec l'unique manuscrit où ils
sont gardés moins religieusement que des médailles d'or? Eustache
Desctamps semble tellement supérieur à ses contemporains sous
le rapport des idées et souvent du style, qu'on douterait presque
de son authenticité, si le manuscrit original n'était là, lourd de
six cents feuillets de vélin, portant une date irrécusable dans une
foule de pièces, et dans l'écriture ronde du copiste Etainguy, manus-
crit gigantesque de poésies fugitives rassemblées après la mort de
lauteur, compio c» lies du président Ilénault.
2 23
266 REVUE DE TARIS.
Eustache Deschamps , dont le nom se trouve ù peine mentionné
dans les biograpliies modernes , a mis en défaut tous les biogra-
phes qui ne se piquent pas d'exactitude; il fallait, il est vrai, lire
environ quatre-vingt-deux mille lignes pour y cherclier son véri-
table nom et les particularités éparses d'une vie de courtisan, de
voyageur , de soldat, de magistrat et de poète. Avant M. Crapelet,
Lacurne de Saint- Palaye etLegrand d'Aussy avaient eus seuls cet
infatigable courage ; le premier avait emprunté au volumineux
recueil deux ballades pour ses Mémoires de la Chevalerie et des
citations pour son glossaire; le second invoquait sou autorité dans
V Histoire de la Vie yrivèe des Finançais , qui ne traite que de
la gastronomie du moyen âge. M. Crapelet avait les matériaux
d'une notice à tirer de cette carrière , pénible à fouiller; il a
trouvé de quoi élever une piédestal à la statue d'Eustache Des-
cbamps, que Titon-Dutillet n'a poitit placé sur son Parnasse , do-
miné par Apollon-Louis XIV.
Euslacbe Deschamps , dit Morel , selon le témoignage de ses pro-
pres poésies, était né à Vertus, en Champagne, et il aima toujours
de prédilection les vins blancs du terroir natal. Il parait ({\iEus-
tache était son nom, et que les deux autres noms furent des sobri-
quets , communs à celte époque , pour désigner la maison des
champs qu'il habitait et son teint basané {morellus). Sa nais-
sance doit remonter au règne de Philippe de Valois, puisqu'il se
vante d'avoir vu quatre lignées et générations de rois. Il étudiait
à l'âge de douze ans la philosophie, le droit, l'astronomie à Orléans,
et l'instruction qu'il étale dans ses opuscules embrasse des connais-
sances universelles que développèrent sans doute ses voyages en
Europe et en Asie. Après une jeunesse dépensée en plaisirs et en
téméraires entreprises, il entra dans le chemin des honneurs,
devint huissier d'armes de Charles V , gouverneur du château de
Fismes et bailli de Senlis. Il se maria pour son malheur domesti-
que, et deux enfans, issus de cette union mal assortie, ne suffi-
rent pas à cicatriser des chagrins qui le tourmentaient encore de
souvenir à l'âge de quatre-vingt-dix ans , lorsqu'il écrivait son
Miroir de Mariages , poème fort étendu qu'il n'acheva pas/;oMr
la maladie qui luj survint , de laquelle il mourut: Dieu lui
pardoint à l'dme. Ameti.
Eustache Deschamps est le père de la ballade, qu'il manie avec
une grâce et une finesse que Clément Ûiarot n'a pas surpassées
Jeux siècles plus tarrî. Boileau , flans son u4rt poétique , imite
«l'Horace, n'avait icarde de connaître les hallades ni T^t/ri ^e
dictier etjere ballades , par Eustacbe Deschamps ; La Fontaine,
qui remuait le fumier d'Eimius dans nos troubadours et nos trou-
vères , n'ignorait pas sans doute qu'Eustache Deschamps était aussi
fabuliste. Les chants royaux, lais et rondeaux, sont des fruits
primitifs de notre poésie nationale; mais on ne s'attend guère à ren-
contrer un proverbe dialogué, soujfise à chacun son état, dans
un auteur du quatorzième siècle.
Ces poésies sont des monumens historiques et moraux qu'on ne
saurait trop apprécier aujourd'hui que l'histoire se retrempe aux
sources de la couleur locale. C'est une espèce d^encyclopédie des
usages de nos aïeux; divertissemens, jeux, tournois , festins, armes,
alimens, ustensiles de ménage, meubles , modes, tout est décrit
avec une fidélité d'artiste. Eustacbe Deschamps n'est pas moins
précieux pour son franc-parler énergique et mordant ; il poursuit
de ses épigrammes hardies la noblesse , le clergé, la magistrature,
les princes ; il y a encore à profiter dans les conseils qu'il donne
aux rois et à leurs ministres. En un mot , on peut l'appeler, comme
fait M. Crapelet, le philosophe romantique de son siècle; un
prédicateur en chaire n'eût pas osé plus dans des sermons latinisés.
Eustacbe Descbamps , de notre temps , travaillerait à la Néniésis.
Jacob , bibliophile.
— Sous le titre général de Salons de Paris, nous espérons,
grâces aux communications qui nous sont promises par divers au-
teurs, hommes du monde, pouvoir ajouter une nouvelle série
^'esquisses paj'isiennes à celle que doit compléter INL A. Bazin.
De semblables articles entraient nécessairement dans le plan de la
Revue de Paris.
M4GAZI>ÏAN.4.
— ESQUISSES DE LA VIE MARITIME, par Ic capitaine Basil
UALL. — Voici un livre sur la mer, écrit avec amour par un ma-
rin, un voyageur qui a fait plus d'une fois le tour du monde.
Tout est naïf et vrai dans cet ouvrage , que nous recommandons
aux traducteurs, et dont, en attendant, nous devons donner
quelques extraits. IJ y a rembarras du choix dans un recueil si
2(38 REVUE DE TARIS,
riche. Commençons par la pêche du requin. Il nous restera encore
la pêche du dauphin, la chasse au crocodile, le sauvetage, This-
toire de Jeanne, etc.
LA PÊCHE DTJ REQUIN. — C'est la chasse au renard de la
mer, — la chasse par excellence , le spectacle favori da marin.
L'officier occupé à prendre les distances ou à calculer les longi-
tudes serre bien vite son sextant dans son étui ou laisse ses livres
de côté. L'officier d'artillerie abandonne son éternelle flûte; le
docteur se réveille, le payeur ferme son Barème , et chacun , ma-
telot ou mousse , accourt sur le tillac pour voir mourir le traître.
Le singe lui-même, s'il y en a un à bord, éprouve un vif intérêt
à toutes les scènes de ce petit drame. Je me souviens d'avoir. vu
une fois Jocko allant et venant sur le filet de la poupe , grimaçant
et criant de manière à être entendu de toutes les autres parties
du navire. — Qu'avez-vous , senor Mona? lui dit le quartier-
maitre; car le singe, venu de Ténériffe , conservait son nom
espagnol. Jocko ne répondit pas, mais tendit la têle par-dessus
la poulaine , ouvrant de grands yeux et montrait ses dents d'une
oreille à l'autre. — « Messager, s'écrie bientôt le capitaine, qui
commande presque avec autant de joie que s'il allait combattre
nn corsaire ennemi, courez demander au cuisinier un morceau
de porc Où est votre hameçon, quartier-mailre? — Ici , capi-
taine, répond l'autre après en avoir éprouvé la pointe, et la dé-
clarant aussi effilée qu'une aiguille : puis il y attache un morceau
de porc rance de quatre ou cinq livres au moins ; car il n'est rien
de trop lourd ni de trop salé pour l'estomac d'un requin. L'amc-
con , qui est bien gros comme le petit doigt , offre une courbure à
peu près aussi étendue que celle d'une main d'homme a demi-
fermée avec une longueur de six à huit pouces, et un dardillon
formidable. Ce terrible grapin est garni de quatre à cinq pieds de
chaînes, précaution très-nécessaire, car un requin vorace avale
quelquefois si profondément l'hameçon, que sans la chaîne il cou-
perait la corde à laquelle il tient aussi facilement qu'une tête
d'asperge.
Un requin, comme un aspirant, est en général très-affamé ;
mais dans les cas rares où il n'est pas en appétit , il s'avance len-
tement vers l'appât qu'on lui jette, le flaire, le pousse avec soik
nez plat , et le retourne de tous les côtés. Il glisse ensuite à droite
ou à gauche, comme s'il craignait quelque piège, mais il revieiiX
ALBUM. 269
bieutôt pour goiiler le délicieux haut-goût Ju porc rance ,
comme les matelots appellent Tappât mis à rbameçou. Pendant
que Jean Requin fait ce petit manège, tout l'arrière du vaisseau
e5t si bien garni de tctes qu'on ne pourrait pour rien au monde
s'y procurer une place. Tous ces spectateurs, respirant à peinç,
parlant bien bas s'ils oseut parler, ne perdent pas un moment de
vue le monstre encore libre dans l'Océan, mais qu'ils espèrent avant
p°U voir tomber en leur pouvoir. J'ai vu tous ces préludes durer
une bonne beure , au bout de laquelle le requin s'en allait comme
n'ayant rien à vous dire, s"abandonnant au cours de la brise si
elle soufïlait , ou plongeant de manière à ne laisser voir de ses
traces qu'une légère écume blancbe. La perte d'un galion d'Espa-
gne , poursuivi en vain, ne causerait guère plus de regret, de co-
lère et d'impatience. Excepté au premier signal d'une action ,
jamais l'équipage d'un navire n'éprouva joie plus vive qu'en
vovant le requin tourner pour saisir l'appât. Une expression de
rire court d'une bourbe à l'autre, cbaque regard s'anime, et tous
ceux dont le bàle n'a pas encore bronzé la peau laissent voir sur
leur visage le passage rapide du rouge au pâle et du pùle au rouge,
comme les teintes du daupbin mourant.
Lorsque l'appât descend de l'arrière d'un vaisseau qui a un
mouvement quelconque dans la mer, il touche nécessairement
bientôt à la surface de l'eau, ce qui oblige le requin à mordre
d'en bas ; et comme sa boucbe est placée sous son menton , et non
dessus comme celle d'un chrétien, il faut qu'il se tourne jusque
sur le dos avant de pouvoir saisir le morceau de cbair flottant qui
cache I hainecou. Si même il ne se retourne pas complètement , il
est forcé de se rouler sur lui-même , pour ainsi dire, de manière
à montrer une partie de son ventre blanc. Au moment où cette
peau blanche brille aux yeux de l'équipage attentif, un cri étouffé»
ou un murmure de satisfaction se fait entendre ; mais personne ne
parle , de peur d'alarmer le requin.
Quelquefois , au moment où l'appât est jeté par-dessus 1 arrière
le requin s'y élance dessus avec une telle avidité qu'il sort partiel-
lement de l'eau. Dans des occasions rares, il avale l'appât, l'ha-
meçon et un pied ou deux de chaîne , sans mâcher , et s'enfuit
emportant sa proie perfide avec une force et une vélocité si pro-
digieuses qu'il fait casser la corde qui le retient. En général il
procède plus à loisir et semble plutôt vouloir téter l'appât qu'y
2 24
270 REVTIE DE PARIS.
mordre. Il faut beaucoup d'adresse à qui tient la ligne en ce mo-
ment; car un maladroit trop pressé risque de retirer Fliamecon
avant qu'il soit descendu assez profondément au gosier du requin.
Noire ami vorace, il est vrai, n'est guère disposé à laisser aller ce
qui a dépassé une fois sa formidable batterie de dents ; mais Pba-
meçon, par un mouvement prématuré, peut se fixer dans une
partie de la mâchoire assez tendre pour se déchirer pendant la
lutte qui s'ensuit. Le talent est de laisser le requin engloutir tout
le morceau de porc, et puis de donner à la corde une impulsion
violente au moyen de laquelle la pointe barbelée se plonge dans
le gosier ou Testoiuac de la victime. Comme le requin n'est pas
un personnage à subir patiemment un traitement semblable, il ne
serait pas sûr pour personne d'avoir par hasard le pied sur le rou-
leau de la corde, car dès que rbameçon est fixé, elle se déroule
aussi vite que la ligne de loc d'un navire qui file douze nœuds.
La soudaineté de la secousse qu'éprouve le pauvre diable lors-
qu'il est au bout de sa lisière le renverse souvent sur la surface de
l'eau. Alors commencent les acclamations, les cris de joie, de
rage et de triompbe si long-temps contenus, 11 ne faut pas peu de
force pour tirer la corde à soi; mais il arrive quelquefois , lors-
qu'on veut trop vite l'amener, que la violente résistance du requiu
brise la corde ou l'hameçon, et alors il s'en va au large digérer lo
reste comme il peut. Il est donc plus habile de l'anmser un peu
jusqu'à ce qu'il soit épuisé. Pendant cette opération on pourrait
vraiment croire que l'animal furieux comprend l'étrange abus
quon fait de son malheur; car lorsqu'il se retourne et se jette à
droite ou à gauche, il vous regarde avec des yeux pleins d'une
rage qui glace le sang du plus hardi nageur se disant à lui-mènie
que son tour peut venir un jour d'éprouver aussi la générosité do
son ennemi. On ne peut donc pas songer à halcr un requin à bord
par la corde attachée à l'hameçon 5 car si sa résistance est impuis-
sante dans l'eau, en général, elle n'est pas sans danger lorsque lo
requin est entre l'eau et le bord. Pour empêcher que la ligue ne se
rompe ou que la mâchoire ne soit emportée par l'hameçon, il est
d'usage d'y adapter un nœud coulant de bouline. Ce nœud glisse
le long de la corde jusqu'au-dessus de la tète du monstre, et va se
serrer au point de jonction de la queue avec le corps ; une fois ce
nœud fixé, le premier acte de la pièce est fini, et l'ennemi vaincu
est ensuite aisément amené sur le pont, à la joie inexprimable de
ALBUM. 271
lout l'équipage. Mais , quoique sorti de son élément, le requin n'a
pas encore perdu tous ses moyens de nuire, et je ne conseillerais à
personne de s'approcher à la portée de sa queue ou de risquer son
pied trop près de ses dents : le coup de queue d'un requin de taille
moyenne peut casser la jambe à un homme , et j'en ai vu un dix
minutes après avoir été traîné sur le tillac faire une entaille de
deux pouces de profondeur dans une large drosse de gouvernail.
Je me souviens que feu le docteur Wollaston , avec son ingénuité
accoutumée , proposait un jour une méthode pour mesurer la force
d'une m.orsure de requin. « Si une pièce plate de plomb, disait-il,
était jetée dans la gueule du poisson , la profondeur de l'empreinte
de ses dents sur le plomb fournirait une sorte d'échelle ' de sa
force. »
Je sens le besoin de faire remarquer que lorsqu'un requin s'a-
gite sur le pont d'un navire , il se passe autour une scène de con-
fusion, et que si le sang coule comme d'ordinaire, les taches ré-
sistent à une semaine de recurage, qui fera bien gronder le
capitaine du gaillard d'arrière. Mais pour le moment , toutes ces
considérations sont mises de côté , c'est-à-dire si le commandant
prend sa part du plaisir. Et quel est celui qui s'y refuserait ? Enfin
le requin est traîné au gaillard d'avant au milieu des coups de
pieds , des coups de bâtons , des exécrations des vainqueurs , qui
terminent bientôt sa malheureuse vie en le perçant de leurs cou-
teaux, de leurs piques d'abordage et de leurs haches, semblables à
une troupe d'Indiens furieux.
La première opération est toujours de priver le requin de sa
(jpcue , ce qui n'est pas facile , vu le danger de s'en approcher de
trop près ; mais quelque bras plus adroit que les autres auquel la
hache est familière épie le moment favorable , et d'un seul coup
la sépare du corps. Ce matelot est alors suivi d'un autre qui , sau-
tant les jambes écartées sur l'ennemi terrassé , l'ouvre du museau
à la queue par un nouveau coup de hache, et la tragédie est finie
en ce qui concerne les souffrances et les angoisses du principal
acteur. Les matelots éprouvent alors la plus vive ciiriosité d'ap-
prendre ce que le requin a englouti dans son estomac ; mais le
plus souvent ils sont désappointés par un estomac vide. Je me
souviens toutefois d'une exception fameuse , lorsque nous primes
un très-gros requin à bord deYJlceste, dans les eaux de Java,
pendant le voyage oît nous conduisions en Chine l'ambassade de lord
27 J RKVLE DE PARIS.
Amlierst. 0 n trouva dans les vastes flancs de ce monstre marin un grand
nombre de canards, de poules, mortes la nuit précédente et jetées àla
mer par conséquent, outre plusieurs corbeilles et divers débris de
cordages. Mais ce qui excita le plus de surprise et d'admiration
fut d'y trouver aussi la peau d'un buffle tué à bord ce jour-là pour le
dîner de l'équipage. Le vieux matelot qui avait ouvert le requin ,
se tenait au-dessus les jambes écartées , tirant un à un tous les ar-
ticles confusément entassés dans celte sombre caverne. Lorsqu'il
en fut à la peau du buflle , il la déploya comme un rideau , et
s'écria : « Alte-là , mon garçon ! Voyez-vous ça ! il a avalé un
buflle , mais il n'a pu en digérer la peau ! »
Naval sketches of gapt, Basil Hall.
— prix et rapport u'i'n journal quotidien a londre*;.
Chaque feuille coûte annuellemenl au souscrip-
teur 9 1. st. 2 s. (228 fr)
Chaque feuille paie au timbre. 4 ' 4 (^ "^)
distribution. . . 1 12 (4^)
papier . ... i 6 (32 fr. 5o c.
Total 7 1. st. 2s. (i77fr. 5oc. )
Reste au journal, pour paver la rédaction, l'impression, la
correspondance, etc., 2 liv. st. ( 5o fr. )
— ÉCOLES A LONDRES. — Les écoles suivantes, fondées sur le
plan et les principes de la société des écoles anglaises et étrangè-
res , viennent d'être visitées par l'inspecteur des écoles : quartier
de Test, 18 écoles et 3,36^ élèves; quartier du nord, i5, et 1,971
élèves; quartier de l'ouest , 20 , et 3, 507 élèves ; quartier du sud ,
II , et 2,673. Total M,5i8 élèves. On compte un million 26,000
eiifans qui suivent les écoles du dimanche en Angleterre.
■— .lUGEMEKs ET ExiîcuTiONS. — Il Y a eu à Loudrcs, en 1829,
1,385 personnes condamnées, 74 exécutées, i,3ii condamnées
sans exécution; en i83o, 1,397 condamnationset 46 exécutions
seulement.
— L\ PEINE DE MORT. — Voici , d'après le code criminel an-
glais, la liste des crimes punis de la peine de mort :
i" Le vol de nuit avec efl"raction ( burglarj ) ;
ALBTJ3I. 273
0.° Vol , dans une maison habitée , d'un objet au-dessus de
I livre sterling , 25 francs ;
3° Vol avec menace , quelle que soit la valeur de l'objet ;
4° Vol sur uii. individu avec menace et violence ;
5° Pillage d'un navire en détresse ou naufragé ;
6" Vol de chevaux , de vaches et de moutons ;
^° L'incendie ( arson ) ;
8° Démolition d'églises , chapelles, maisons , etc. ;
g" Faux signaux à un navire en danger ;
10° Viol, meurtre, haute-trahison;
II" Fausse monnaie, faux billets de banque, etc. ;
12° Extorquer de l'argent sous la menace d'une accusation in-
famante ;
i3° Piraterie.
— On dit que Walter Scott s'occupe à Naples d'un roman sur
les Cheualievs de Malte.
— ^ÉMÉsis, TYRTÉE , L.1 RÉVOLUTION". — L'cspacc nous manque
pour rendre compte aujourd'hui delà Seconde journée de la ré-
solution, par Barthélémy. Cet ouvrage, qui sera l'épopée de la
révolution, a paru juste au moment où Némésis a vu ses serpens
étouffes par le fisc , le fisc , ce monstre cruellement impartial qui
fait de chaque chiffre un nœud coulant pour tous les organes de
la presse , soit qu elle siffle , soit qu'elle chante , soit qu'elle se
contente de retourner les mots de la prose vulgaire comme M. Jour-
dain. Aux serpens de Némésis ont succédé les pipeaux aigus de
Tyrtée, qui parfois aussi semble vouloir s'élever jusqu'à l'alexan-
drin. Quelque opposé qu'on soit à une opposition aussi violente
que celle de Tjrtée , nous croyons qu'on peut y trouver beaux des
vers tels que ceux que vient d'y insérer M. Honoré Déo, d'Arles ,
sous le titre de Reuue politique. Le poète rappelle à la liberté
copime l'homme de Sainte-Hélène
Fit courber son front pur sous trente ans de victoire.
Au peuple il avait dit : « Sois libre dans mes fers !
Sois libre ! ta prison est ce vaste univers !
Sois libre ! tes geôliers sont Mars et la Victoire !
Je m'en vais t'écrouer aux pages de l'histoire. »
2/4 REVrE DE PARIS.
A la voix du héros , le peuple , consolé ,
Grandissait dans ses fers , vainqxieur et muselé.
Juillet finit au Louvre , et , devant cette tombe ,
D'un éternel oubli déjà la toile tombe.
La veuve aux courts ennuis , et la mère au long deuil ,
Viennent, les yeux en pleurs , visiter le cercueil.
Le drapeau des cent jours, symbole de victoire ,
Caresse de ses plis leur cendre expiatoire ,
Et la modeste croix semble unir en ce lieu
La cause du grand peuple à la cause de Dieu.
— Les Croppis, épisode de 1798, 4 ^ol- lra<l- <îe M*" Banim,
par M. de Fauconpret. — L'Irlande méritait bien d'avoir aussi son
Sir Walter Scott : ce n était pas le génie qui pouvait manquer à la
patriedeGoldsmith,de S^vift, de Burke, de Shéridan, deCrattan,
de Moore , etc., etc.; ce ne sont pas non plus les élémens, les
matériaux du roman dans un pays si pittoresque , avec un caractère
national si tranché , avec une histoire si féconde en révolutions.
L'Irlande na guère eu, jusqu'ici toutefois, que la monnaie du ro-
mancier écossais. Les auteurs se sont distribué la besogne, les uns
imitateurs, les autres originaux; mais le fP'at^erlej' irlandais est
encore à faire. Pendant long-temps l'Irlandais ne fut introduit
qu'épisodiquement dans les fictions anglaises , et presque toujours ,
à la scène comme dans les romans, c'était le personnage burlesque, le
niais ouïe fripon; 1 isez SmoUet, lisez Fielding : le Fitzpatrick de Tom
Jones sentunpeu le chevalier d'industrie. Shéridan lui-même a cari-
caturè ses compatriotes aussi bien que Cumberland et Farquhar-
Sir Lucius o'Trigger des Rivaux n'est guère qu'un férailleur fan-
faron.
Lady ^lorgan et miss Edge-\vorlh , qui précédèrent Walter Scott
comme romanciers , ont pris à peu près tous leurs sujets dans les
mœurs irlandaises ; la première est quelquefois si exagérée , si af-
fectée dans son style comme dans ses peintures , l'esprit qu'elle
-veut avoir gdtesi souvent celui qu'elle a, que le faux chez elle
détruit jusqu'à TefFet du vrai. On ne parle guères plus d'O'Donnel
ni de Florence Maccarthy. Miss Edgeworth a fait un chef-d'œuvre
comme tableau de maurs irlandaises ; c'est son château de Rack-
Rcnt. En général sa simplicité , sou naturel , ont du charme et de
ALBUM. 275
la grâce; mais ses couleurs sont un peu pâles. Cesl M. Banim qui
semblait devoir rivaliser avec sir "VYalter. Ce romancier a de Téner-
gie et de Tiuspiration ; son talent n'a pas le poli d'un écrivain
exercé ; mais Scott réussit malgré quelques négligences. Le malheur
de M. Banim, c'est d'avoir outré les défauts de son modèle: ses
descriptions sont souvent fatigantes , son patois , moitié poétique ,
moitié grossier, se prolonge en dialogues interminables. Toute
l'histoire d'Aby Kovslan est racontée d'une manière admira-
ble. La famille Nowlan est sans contredit son meilleur ouvrage.
Mais dans les Croppjs, M. Banim semble déjà épuisé: il a moins
recours à son invention qu'à l'imitation , et ses personnages ne sont
pas jetés dans un autre moule que les lieux communs de toutes les
fictions mélodramatiques. M. Banim a cru que les évènemens de
la rébellion de 1798 sufliraient à l'intérêt de sa narration; mais il
fallait pour cela aussi quelques héros historiques pour individua-
liser en quelque sorte cet intérêt ; ou du moins devait-il éviter d'y
mêler une intrigue assez improbable. Cependant les acteurs vulgai-
res, les personnifications du peuple, dans les Croppys sont peints
avec cette énergie pittoresque qui distingue M. Banim. L'incendie
delamaisonde Shaun-a-Gow , dans le second volume, estun tableau
digne de Salvator Rosa.
A tout prendre , la collection des romans irlandais de M. Banim
forme une série curieuse , bien supérieure comme peinture de mœurs
à toutes les histoires de lady Morgan. Cette collection est presque
entièrement traduite par M. de Fauconpret avec beaucoup de con-
science. Il faut du reste toute l'habitude que peuvent donner à ua
traducteur dix-huit ans de séjour en Angleterre , et la traduction de
cent cinquante romans ou autres ouvrages , pour rendre avec exac-
titude toutes les locutions de cet idiome irlandais dont abuse assez
volontiers M. Banim. . E. T. '
— Les cent contes cROLATiQrES, coUigés es abbaïes de
Tournai , et mis en linnière par le sieur de Balzac , pour l'esbatte-
ment desPantagruelistes etnouaultres. i" dixain:chezCh. Gosse;
lin.— Nous nous sommes promis d'être sévères : cependant si ,
grâce au sieur de Balzac et à ses fredaines écrites , nous avions pu
désopiler un peu plus notre rate « par ce temps où l'ennui tombe
comme une pluie fine qui mouille « , nous nous serions volontiers
laissé désarmer, comme Baliveau de la Métromanie ; mais, hé-
276 REVUE DE PARIS.
las ! malgré tout Tesprit du pantagruéliste moderne , mslgifé lé
charme d'un pastiche de mots assez bien fait pour rendre jaloux
parfois le bibliophile Jacob, après avoir lu le premier dixain des
contes drolatiques , nous avons été fort heureux d'avoir dans notre
bibliothèque les Cent nou\^elles noui^elles de Louis XI , la Reine
de Navarre, Bocace, Rabelais, Arioste, Verville, La Fontaine, etc.
(Vous voyez, sieur de Balzac, que nous ne sommes pas plus pru-
des que vous dans le choix de nos livres) , et , prenant un de ces
auteurs au hasard , nous avons compris toute la différence qu'il y a
entre une naïveté vraie et une naïveté apprêtée. Nous croyons que
sur le premier manuscrit, les joyeusetés des contes drolatiques sen-
taient bien plus la débauche cynique des Bijoux indiscrets , et
autres livres obscènes du dix-huitième siècle, livres d'une gaieté
forcée, que les gaillardises du style rabelaisien. Le conteur avoue
lui-même qu'il a cru devoir se mettre entre deux. « J'ai eu cure ,
dit-il , à mon dépit , de sarcler es manuscrits Jes vieux mots qui
eussent déchiré les oreilles, ébloui les yeux, rougi les joues des
vierges à braguettes et des vertus à trois amans. « Malheureuse-
ment c'est encore sur quelques-uns de ces vieux mots que roule
l'esprit de certaines pages du sieur de Balzac , entre autres le conte
où Loys le onzième joue^un rôle digue du Merdiana. Quelques
détails du Péché véniel sont certes plus gracieux : ce serait même
un conte facile à traduire en langage décent ; c'est le chef-d'œuvre
du livre. Mais, en général, le sieur de Balzac est resté un peu au-
dessous des vieux auteurs qu'il voudrait continuer. Brantôme , qui
était un grand admirateur de la reine de Navarre , parle en ces ler_
mes de VHeptameron : « Elle fit en ses gaietés un livre qui s'in-
» titule les Contes de la rojne de Nauarre ^ où l'on voit un
)) style si doux , si fluant et si plein de si beaux discours et si bel-
« les sentences , que j'ai ouï dire que la reine mère et madame de
» Savoie, étant jeunes , voulurent se mêler d'écrire des nouvelles à
« part, à l'imitation de ladite reine de Navarre, sachant bien
» qu'elle en fesait ; mais quand elles virent les siennes , elles jetè-
» rent les leurs dans le feu. » Nous engageons beaucoup le sieur
de Balzac à imiter la reine mère et madame de Savoie , non par
rapport à son premier dizain , que nous consentons à mettre sur nos
tablettes entre le Moyen de parvenir et le Roi des Ribauds,
mais par rapport &u manuscrit des dizains suivans dont nous me-
nace la préface du libraire 5 mais en relisant cette préface , nous
ALBU^I. 277
nous sommes bien aperçus que le sage libraire Ch. Gosselin n'en
était pas plus coupable que du reste de Touvrage, et nous devons
l'absoudre de toutes les belles théories sur le rire, la nudité et l'in-
génuité que lui prête le pantagruélique sieur. En ces temps d'absti-
nence le bibliopole pantagruélisé serait plus disposé à proposer à
son auteur d imiter le repentir du bonhomme La Fontaine, ou,
s'il veut écrire encore à l'imitation de la reine de Navarre, de co-
pier plutôt les Chansons spirituelles et les Mystères de ladite prin-
cesse. Pour nous , à côté de VHeptameron , nous avons un livre
rare que la circonstance nous a fait rouvrir , et que nous offrons
volontiers au sieur de Balzac , s'il désire se mettre en état de i;ràce :
c'est les Marguej'itcs de la marguerite des pjnncesses , la
reine de ISavarre^ éditées par son chambellan, Jean de la Hâve ,
en 1547. Voici le début d'une des chansons :
Pour être un digne et bon chrétien
Il faut à Christ être semblable.
Il faut renoncer à tout bien ,
A tout honneur qui est damnable ;
A la dame belle et jolie,
Au plaisir que la chair émeut ,
Laisser biens , honneurs et amie !
Ne fait pas ce tour-là qui veut!
Ses biens aux pauvres faut donner
D'un cœur joyeux et volontaire.
Faut les injures pardonner
Et à ses ennemis bien faire.
Se jouer en mélancolie
Et tourment dont la chair s'émeut ,
Aimer la mort comme la vie !
Ne fait pas ce tour-là qui veut.
Si ce tour-là ne peut plaire en efTet au sieur de Balzac , qu'il
collige es abbaïes de Touraine ou autres quelque bon mystère
comme celui de la Fuite en Egypte, toujours par la bonne prin-
cesse Marguerite. Ce mystère ne manque ni de poésie, ni de mer-
veilleux décors. La scène s'ouvre par le voyage de Marie, de saint
Joseph, de l'enfant Jésus et de l'âne à travers le désert. Le soleil
2 24
278 REVUE DE PARIS.
est brûlant, le sable aride. Marie envoie une prière au ciel. Aussi-
tôt le Père éternel parait en personne , et ordonne aux anges de
changer le désert en Eden. Les anges entonnent un bymne , et à
chaque vers , des orangers , des oliviers , des fleurs sortent de terxe :
des cascades jaillissent de toutes parts, et une table couverte d'un
diner abondant s'offre à la vue des saints voyageurs.
PREMIER AKGE.
Champs des déserts , cessez d'être stériles ,
Dieu le commande , arbres soyez fertiles ,
Donnez vos fruits de très-bonne saveur.
DEUXIÈME ANGE.
Elevez-vous dans les plaines changeantes ,
Verts orangers , croissez , fleurs odorantes ,
Et d'un regard recevez la faveur.
TROISIÈME ANGE.
Courez ruisseaux , près de la vierge mère ,
Présentez-lui votre onde pure et claire ,
Honneur aurez quand de vous on prendra , etc.
Que M. de Balzac fasse son profit de ces citations , qui tendent à
prouver que la bonne princesse qu'il ne craint pas de citer dans sa
préface comme une ribaude , fit plus tard amende honorable de ses
gaielés. Nous lui promettons un article plus favorable sur son
premier mystère. A.
UNE SCÈNE DU l8 BRUMAIRE (l).
PREMIER CITOYEN à un autre. — Savez-vous , citoyen, pour-
quoi celte réunion de troupes sur la place du Carrousel P
DEUXIÈME CITOYEN. Pour UUC rCVUC.
PREMIER CITOYEN. — C'cst le général Bonaparte qui la pas-
sera ?
DEUXIÈME CITOYEN. — Je l'espèrc.
PREMIER CITOYEN. — On le disait parti cette nuit pour l'Italie.
UN BOURGEOIS à sa femme. — J'entends dire que le général
d'Egypte est en Italie , nous ne le verrons pas.
LA FEMME avec uii soupir cle regret. — Ah î
(i) Nous empruntons ceilc scène à un ouvrage inédit qui doit paraître
clici Fournicr jeune sous le titre de Paris et Sainl-Cloud au i^ brumaire, i
Tol. in-octavo.
ALBIM. 279
UN SERGENT. — Rassuiez-vous . petite mère, il est ici, il va
venir,
PREMIER CITOYEN à mi-voix. — Ce nest g:uère rassurant.
LA FEMME à SOU mari. — Demande doue au citoyen soldat si
le général a engraissé un peu.
VOIX DIVERSES. — En arrière... en arrière.... voilà des voitures.
d'autres voix. — Est-ce que c'est le général ?....
u>- ouvrier. — Je ne vois que des tètes blaucLes.
premier citoyen. — Ce sont des membres du conseil des An-
ciens , j'ai reconnu le citoyen Cornet.
l'ouvrier. — Qu'est-ce qu'ils vont faire aux Tuileries, les An-
ciens ? uae revue! ça ne les regarde pas.
PREMIER citoyen. — OL ! il v a bien d'autres affaires sur jeu.
DEUXIÈME citoyen. — Quoi donc ?
PREMIER CITOYEN. — Ceci et cela.
LE BOURGEOIS. — Pardi! ne sait-on pas que le général Bona-
parte n'est pas content du Directoire.
l'ouvrier. — Au fait , puisque les directeurs en agissent mal
avec lui
UN cnOYY.y forçant sa voix. — Eb! qu'il les f.... à bas. Je
n'aurais pas sa patience , moi.
premier CITOYEN. — Et quil prenne leur place, bein?
l'ouvrier. — Pourquoi pas ?
premier citoyen. — Il n'a pas l'âge.
deuxième citoyen. — Il n'a pas l'âge d'être directeur, c'est
possible.
l'ouvrier. — ]Sos directeurs , voyez-vous , ça ne vaut pas grand'
cbose.
DEUXIÈME citoyen. — A qui le dites-vous?
PREMIER CITOYEN haussant les épaules. — Des cbansemens ,
toujours des cbangemens!
l'ouvrier. — Si Ton est trop mal aussi.... D'abord l'ouvrage ue
va pas.
LE BOURGEOIS. — Les rentes sont mal payées.
DEUXIÈME CITOYEN. — Etlemprunt forcé!
UN CLicHYEN. — Et la loi des otages!
PREMIER CITOYEN. — Gouveruer n'est pas facile. "Vous en par-
lez bien à votre aise , vous autres ; si vous saviez ce que c'est que
r administration....
280 REVUE DE PARIS.
l'odvrier. — Qu'est-ce que ça nous fait, radministration, pourvu
que nous ayons du pain?
LE BOURGEOIS effrayé. — Oh! mon ami, si Ton vous enten-
dait....
l'ouvrier. — Quon m'entende! je parle pour ça. Voici mon
plan : cinq directeurs ; c'est trop de quatre, il n'eu faut qu'un, et
que ce soit le général de Tïtalie.
DEUXIÈME OUVRIER branlant la télé. — Hum! et s'il se fait
roi?
PREMIER OUVRIER. — Pas si bète. Les rois ne lui vont qu'à la
ceinture.
PREMIER CITOYEN. — Mais enfin, si la fantaisie lui en prend?...
PREMIER OUVRIER. — Nous le tucrous douc..., on a bien tué
l'autre.
LA FEMME. — Le vilain homme!
LE BOURGEOIS. — Parle douc plus bas, tu vas me compromettre...
— Ah, ah! il y a du nouveau là-bas.... tous les soldats qui cou-
rent....
LA FEMME. — Voilà qu'on bat aux champs, c'est lui....
LE SERGENT au hourgeois. — La citoyenne n'a qu'à se mettre
à côté de moi 5 puisque le petit caporal lui plait, elle pourra lui
faire les yeux doux.
LE BOURGEOIS. — Bienhonnètc, citoyen sergent.... Oh! que de
monde! en voilà-t-il!.... Qu'est-ce que tous ces beaux plumets-
là ?
LA FEMME. — Vois-lu le général...? la redingote grise. . et qui
salue de la roain. On crie tant que ça m'étourdit.
LE BOURGEOIS. —Quel train d'enfer ils font!... et tous ces mor-
ceaux de drapeaux qui saluent.... en voilà un qui n'a plus qu'un
tout petit bout de toile.... Mais je ne vois plus personne.
DEUXIÈME CITOYEN. — Est-cc quc c'cst fini, la revue ?
l'ouvrier. — Puisque ça n'a pas commencé.
LE SERGENT. — Le général est allé causer un moment avec les
Anciens. Soyez tranquille, il va revenir.
l'ouvrier. — A la boime heure.
UN SOLDAT, — Rangez-vous, rangez-vous; voilà la garde du
Directoire.
D'où diable viennent-ils , les sédentaires ?
UN GARDE DIRECTORIAL. — C'cst le général Moreau qui nous a
ALBUM. 281
relevés; les Directeurs so-.it en bonnes mains. — Ah cà , vous au-
tres, (ju est-ce que \ous ieyenez ici?.... (J percevant les canons.)
Vous avez amené le brutal....
LE SERGENT bas. — Avec des noyaux plein son gosier,
LE G.iRDE montrant les troupes. — Et tout çà , c'est de Tar-
mée d'Italie ?....
LE SERGENT. — Les habits gris là-bas, c'est du contingent (i).
LE GARDE as^isant une cai'rosse qui passe. — Ohep! voilà une
tournure de rosses de ma connaissance; parbleu c'est le panier à
salade de notre président. Il a violé la consigne, le conscrit.
Tiens , tiens , comme il lile au conseil , je ne l'ai jamais vu courir
si vite.
LE SERGENT riant. — C'est qu'il est pressé de se faire réformer.
LE GARDE. — Et le bourgeois , qu'en faites-vous ici ?
LE SERGENT. — Douï commc uu mouton.
LE GARDE. — On dit qu'au faubourg Antoine ils font les me-
chans...
LE SERGENT. — Faudra voir.
LE GARDE. — A causc de Sauterre qui a des manigances avec le
Directoire.
LE SERGENT. — Santcrrc , c'est un malin, mais s'il bouge
(faisant le geste de coucher en joue) pan!..,, (^Roulement
de tambour. )
LE SERGENT. — .attention ! pour le coup, la revue va commen-
cer.
VOIX d'officiers. — Canonuiers, à vos pièces î
AUTRE VOIX. — A gauche en bataille, marche!
LE SERGENT à un de ses camarades qui accourt. — Que se
passe-t-il donc là-bas ?
DEUXIÈME SERGENT. — Un famcux remuc-ménage.
PREMIER SERGENT. — I.es ancicns ne sont pas faciles, donc.
DEUXIÈME SERGENT. — Eux! quc si. jNIais les Directeurs ne veu-
lent pas marcher au pas. C'est pour ça qu'on nous y met.
PREMIER SERGENT. — Diantre!
SECOND SERGENT. — Le général est furieux. Il y a là un direc-
teur, celui qui a été avocat , qui n'en finit pas avec ses raisons
Tiens, voilà la demi-brigade qui s'est arrêtée tout court,
(!) On appelait ainsi les soldats de l'année du rhm.
282 REVUE DE PARIS.
PREMIER SERGENT. — Et! bon Dieuî c'est le petit caporal eu
personne que je vois à la tète; il a Tair de nous parler.
LE BOURGEOIS, appelant. — Citoyen sergent!
LE SERGEKT. — Silence dans le rang... Ah! pardon, excuse....
LE BOURGEOIS. — Cest ma femme qui voudrait savoir le nom de
ce grand bel lionmie en hussard...
LE SERGENT. — Le général Murât, celui qui na pas son pareil
dans Tarmée pour ua coup de sabre.
LE BOuacEOis. — El ce petit noiraud...
LE SERGENT. — Uu troupicr fini , le général Lefèvre !
LE BOURGEOIS. Et...
LE SERGEKT. — Laissez-moi dire, vous saurez tout... Le gros
blond, mélancolique , c'est Macdonald, qui eu a fait voir de dures
au chevalier du Scorpion (i) ; Faulre à côté de lui, qui a le nez —
voyez-vous son nez? — en casse-noisette , c'est le général Beurnon-
ville ; à gauche , le grand mince qui a une queue...
tiE BOURGEOIS. — Une queue !
LE SERGENT. — Oui , uiie queue ; ça vous étonne et moi aussi.
Celui-là , c'est le brave des braves , le général Lannes , mon général
à moi, après le petit caporal, celui que j'aime le plus , parce que...
Mais ça ne vous regarde pas... Passons. — Derrière, vous voyez
bien un jeune homme avec des épaulettes de chef de demi-brigade...
uniforme des guides, c'est le gendre du général Bonaparte...
PREMIER CITOYEN. — Vous voulez dire son beau-fils...
LE SERGENT. Mais assez causé. Le général a l'œil sur nous. Le voilà
qui approche.. Allons, criez donc, vous autres.... Vive le général.
VOIX DANS LA FOULE. — Savez-vous ce qu'il dit aux troupes ?
-—Il leur a parlé guerre. — C'est donc ça qu'ils crient comme des
enragés. — Il est bien triste, tout de même. — N'a-t-on pas voulu
l'empoisonner? — Quelle horreur! — Un si grand homme! — Est-
il directeur ? • — Vous voulez dire dictateur. — -Voilà qu'il examine
les canons. — Il regarde les Tuileries. — Il a l'air d'un roi û •
moins. — Pourquoi ne le serait-il pas? — Oui; mais sa femme
reine ! une mulâtresse ! — Quel conte ! — On dit qu'il lui doit tout ;
c'est elle qui Ta fait général. — Je crois qu'elle l'a fait autre chose.
— Ça s'est dit. — Voilà qu'il revient. — Il salue tout lenvonde. —
Il n'est pas fier au moins. — Vive Bonaparte ! — Abas le directoire .
— Vive la république!
.(') Les soldats dcsignaienl ains' Suwaro^v.
AL1JU3I. 283
— LA CHASSE AL' RENARD. — Le Quartet'ly /îet'iew qui vient
(le paraître contient un article que nous traduirons en entier : c'est
l'histoire de la chasse au renard en Angleterre. On sait combien
cet exercice tient de place dans la vie d'un seigneur anglais, mal-
gré le mot de lord Chesterfield , qui s'étonnait qu'une homme put
recommencer pour la seconde fois une chasse où il y avait dix à pa-
rier contre un qu il se serait cassé le cou le premier. Il apparte-
nait à l'Angleterre d'avoir une ville fondée et habitée par des chas-
seurs : c'est Melton-Mowbray , dans le Leicestershire , où les plus
fameux chasseurs de l'aristocratie anglaise entretiennent leurs
meutes et leurs chevaux à des frais si ex:traordinaires. 11 y a vingt-
cinq ans encore, Melton-Mo-v\ bray n'était qu'une bourgade insi-
gniiiaute. Cette ville est située dans une riche vallée , à travers la-
quelle coule la rivière de Stoure ; mais elle n'avait de vraiment
pittoresque pour l'œil d'un artiste que sa belle église. Aujourdhui
se sont élevées autour du clocher de nombreuses maisons à la fois
élégantes et confortables pour les amateurs de la chasse , qui vien-
nent dépenser chaque année plus de 5o,ooo livres sterl. (1,200,000
francs). 11 n'en coûte pas moins de i,ooo liv. sterl. ( 26,000 fr. )
pour un poteau de douze chevaux de chasse. Le comte de Plymouth
n'en a jamais moins de vingt. Sir Harry Goodricke en a 44 ? ^^ ^^^
meute de quatre-vingts couples de chiens. Le prix d'achat d'un
cheval de chasse va jusqu'à ioo guinées.
Le prix des chiens courans n'est pas moins exorbitant. Il y a
trente ans que sir Richard Paleston vendit les siens au duc de Bed-
ford pour ^00 guinées , et il y a quinze ans que ceux de ^I. Corbet
furent vendus 1200 à lord Middleton. Une meute un peu connue se
vend toujours environ 1000 guinées; mais il n'y a pas long-temps
que M. Obaldeston vendit pour cette somme dix couples de chiens
seulement à lord Middleton. Voici la note des dépenses que fait uu
homme comme il faut à Melton pendant une saison :
Pour quatorze chevaux. . .... ^80 liv. st.
Nourriture de cinquante couples de chiens. ■^'^5
Poudre, 5o; Taxes , 120 170
Valets de chiens. , 290
Sellerie ïOO
frais de maréchal et vétérinaire. , . . . 100
Achatdejeuneschiensetdépensesdechasse. . 100
Dépenses imprévues 200
Gages du veneur et de ses chevaux. . 3oo
TOTAl 2235 liv. st.
284 REVLE DE PARIS.
— LEMDTiLÉ,par M.X.-B. Saintiiie. i vol. in-8o.Prix: 7 fr. 5oc.
chez A. Dupont. — Le père Lobo, missionnaire portugais, nous
dit qu'il y a en Abyssinie beaucoup d'abeilles sauvages qui cachent
leur miel daus le creux des arbres. Le voyageur qui les voit passer
autour de lui en bourdonnant , pendant une marche fatigante , sous
le poids de la chaleur du pur , regrette de ne pouvoir découvrir
la ruche, où il irait volontiers dérober un rayon, lorsque tout à
coup un oiseau se présente , lui bat des ailes et semble l'inviter
avec intelligence à le suivre d'arbre en arbre jusqu'à celui où l'a-
beille a déposé son trésor. Là il s'arrête et chante mélodieuse-
ment, heureux si le voyageur rassasié laisse une part à son guide.
Cet oiseau estlemoroc oncuculus indicator de Linnée. — Bruce,
venu deux siècles après le père Lobo , a bien rencontré en Abys-
sinie cet oiseau merveilleux, mais il prétend que le moroc, loin
de vous indiquer où vous trouverez le miel, préfère chasser aux
abeilles et les détruire... Il y a en littérature le bon et le mauvais
génie de la critique: le bon, c'est le moroc du père Lobo, c'est
celui qui , sympathisant avec vous , aime à vous indiquer le nou-
veau poème ou le nouveau roman qui charmera votre loisir. Le
mauvais, c'est le moroc de Bruce; il se tait auprès du trésor caché
ou poursuit et déchire les pauvres auteurs. J'ai été heureux au-
jourd'hui, c'est le moroc du père Lobo, que j'ai rencontré. Voici
un excellent rayon de miel,
La main tremble à écrire le malheur du Mutilé. Le Mutilé a
fait des vers contre le pape Sixte-Quint. Elisabeth, qui se trou-
vait papesse anglicane en même temps que reine, s'était contentée
de faire couper le poignet à un auteur qui avait osé mettre sa
beauté en doute; Sixte-Quint condamne son libelliste à perdre les
deux mains et la langue. La liberté de la presse a fait quelques
progrès en Angleterre et même à Rome depuis ce temps-là.
Cet infortuné si cruellement puni est le Mutilé de M. Saintine.
C'est sa vie après le supplice , sa vie de proscrit, c'est sa pensée,
il est poète, ce sont ses senlimens,il est amoureux, que le ro-
mancier nous raconte: pathétique récit, admirable analyse du
cœur, drame touchant dont toutes les scènes sont poétiquement
encadrées dans la description de l'Italie. Seul à seul avec l'idée-
mère du livre, on frissonne, on détourne la tête. En écoutant
M. Saintine , cette idée pénible devient une source intarissable
d'émotions plus mélancoliques qu'horribles. Par la magie d'un
slyle qui s'élève jusqu'à la poésie sans cesser d'être de la pr«se
ALBUM. 285
( chose rare avec le langage tourmenté que parlent aujourd'hui lesli-
vres)! M. Saintine transporte votre araedausce corps sans mains et
sans langue; il vous fait subir le rêve de toutes ses souffrances ; et qxiand
vous vous réveillezde cette lecture, que vous retrouvez votre main ,
quevousretrouvez votre voix, vous admirez le talent de l'auteur, qui a
su pendant tout un volume vous identifier à cette existence tout excep-
tionnelle, mais possible. Le Wutilë est poète, ai-je dit; il faut
voir comme M. Saintine traduit sa poésie muette à l'aspect des
scènes qui la font éclore et la développent. Il aime; il faut voir
quelles consolations lui restent encore , consolations bien amères
quelquefois! Une femme est avec lui, Ga'étana , la chanteuse de
Florence , création ravissante et dont le dévouement au malhem-
du Mutilé se termine par une mort qui fait fondre en larmes. Les
autres personnages de ce roman sont peu nombreux, M. Saintine
a compris que les multiplier serait nuire à l'unité d'intérêt. Mais
ni la famille de Peraldi , qui donne l'hospitalité au Mutilé, ni
Francesco le serviteur, fidèle jusqu'à ce qu'il soit à charge, n^
Ligio, le pauvre chien, qui ne peut lécher la main du proscrit
ne sont de trop. Il nous resterait à faire la part de la critique. Si
la poésie de ce roman éclate souvent en pages brillantes, elle a
parfois le défaut d'idéaliser peut-être un peu trop les caractères.
Cette poésie , qu'il faut remercier de quelques pensées élevées ,
nous a peut-être privés de quelques mots simples qui n'eussent
pas été moins sublimes. Dans ce luxe, toujours corrert d'ailleurs,
de mots sonores, dans ces brillantes couleurs où l'œil de l'artiste
voudrait quelques contrastes, quelques nuances de plus, l'Italie
du seizième siècle nous apparaît bien riche de costume, bien châ-
tiée de langage... Est-ce bien toujours l'Italie du seizième siècle ?
C'est un doute que j'exprime plutôt qu'une critique. Le roman de
M. Saintine a été conçu poétiquement , et poétiquement exécuté.
Le romancier est un peintre très-capable de nous donner demain
un tableau de^yilkie pour pendant à un tableau de Lawrence. A.
— LE BARBIER DE Locis XI (i^3g — i483) par Cordellicr-
Delanoue, un beau volume in-S», grand papier d'Annonay, satiné;
orné d'une vignette de Tony Johannot , gravée sur bois par Cher-
rier; Paris, M™^ veuve Charles Béchet, Lecointe et Pougin. —
Bayle, dans son Dictionnaire historique et c/'itique , T^àrle d'un
certain Acyndiuus qui, retenu captif dans je ne sais quel cachot,
par je ne sais quel tyran, fut consulté par safemmesur la question de
savoir s'il convenait qu'elle sacrifiât son honneur pour sauver U vie
286 REVUE DE PARIS.
lie son mari , ou qu'elle laissât mourir son mari pour le plus grand
triomphe de son honneur. Le lâche Acyndinus, infatué qu il était de
la vie, la préféra à tout le reste, et sa femme se livra aux désirs du
maître, qui n'en fit pas moins trancher la tète au prisonnier. — De
cette aventure, un grand easuiste, père de TEglise, je crois , ne
conclut riei» contre la vertu de la femme; au contraire, il y trouve
matière à louer et à hénir. Le easuiste n a pas tout-à-fait tort.
L'anecdote d'Acyndinuss'estrenouvelée nombre de fois depuis que
Bayle et le tendre easuiste en ont écrit. Olivier-Ie-Daim , barbier
et ministre du roi Louis XI , fut pendu haut et court , au gibet de
Montfaucon , pour un fait à peu près semblable , non qu'Olivier
jouât dans l'aventure le rôle fâcheux du mari ; loin de là , ce fut
l'astucieux barbier qui fit pendre le mari dans sa prison; et pour
ce fait il fut justicié lui-même , par les ordres de Charles VIII ,
ainsi qu'il est raconté plus au long par Du Puy, dans son Histoire
desfcwovis, à l'article Olivier-le-Daim.
Or la fantaisie vint un jour à M. Cordellier-Delanoue de dra-
matiser cette terrible donnée : il fit le Barbier de Louis XI ; il
encadra le fait principal dans une action dramatique où figurèrent
tour-à-tour, et chacun à son rang, ces courtisans, soudards, ma-
gistrats et bourreaux , qui forment le fond du tableau dans toute
peinture un peu arrêtée de ce formidable quinzième siècle. A son
insu , toutefois , tandis qu'il écrivait , le côté historique de son livre
allait s'exagérant et s'élargissant sous sa plume, au détriment de
la fabulation dramatique , qui chaque jour perdait de son terrain.
Vint de la sorte un jour où l'ouvrage , commencé drame pur,
drame pour les planches , s'acheva volume , chronique dialoguée ,
presque roman. M. Cordellier-Delanoue a parfaitement réussi à
nous montrer Louis XI sous un jour tout nouveau, avec ses fauves
éclairs de prunelle et ses clignotemens d'yeux , ses sanglantes ca-
resses et ses vengeances hypocrites , sa gaieté moqueuse et sa re-
doutable bonhomie. Ce caractère multiple varie successivement du
jeune homme au vieillard ; car tous deux passent devant nous sur
le théâtre démesuré que l'auteur dresse entre ces deux dates : i^^<^-
l4S3 ; nous apportons ici d'autant moins de restrictions à nos éloges
que tout à l'heure un grain de critique ne tardera pas à s'y mêler.
Nous voulons parler de cette critique qui porte sur des erreurs ou
des transpositions de dates , sur des substitutions de faits ; critique
myope et méticuleuse , qui furète , loupe en main , dans tous les
recoins d'une œuvre indépendante , qui adresse , par exemple , à un
ALBUM. 287
auteur des questions comme celle-ci: «Pourvoi faites-vous par-
venir à Louis de France , en Dauphiné, la nouvelle de la mort
de son père et de son avènement à la couronne , taudis qak cette
époque Louis de France était en Bourgogne, où il fit un séjour de
cinq ans (de i456 à 1461 )? — Pourquoi votre Olivier aime-t-il
la fille et non la femme de votre prisonnier d'état, comme l'exige-
rait la sévérité de Thistoire ? — Pourquoi (et ce dernier reproche
porte entièrement sur la vraisemblance fondamentale du drame ) ,
pourquoi ce passionné barbier est-il si amoureux , pendant un laps
éternel de vingt ans, d'une femme qui, lorsqu'elle se rend enfin à
ses désirs , doit être âgée de quelque trente-cinq à trente-six ans ?
— A toutes ces questions , M. Delanoue peut répondre en sou-
riant : «J'ai fait cela parce que cela m'a plu ainsi.» jN'ous ne répli-
querons rieji à Un aussi solide argument , d'autant plus qu'à y bien
regarder, l'exactitude selon l'histoire pourrait bien , par aven-
ture , n'être pas ici la vérité selon l'art. En effet , la nouvelle de la
mort de Qiarles VIII , arrivant à Louis Dauphin , en Dauphiné,
fournit à M. Delanoue matière à une belle scène que nous n'au-
rious certainement pas lue si Louis eût reçu la nouvelle en Bouir
gogne, auprès de Philippe-le-Bon et He M, de Charolais , son
beau cousin. Même excuse pour tout le reste. Si M. Delanoue sa-
crifie quelquefois l'historien au poète romancier, c'est toujours pour
le plus grand profit de celui-ci. Loin de lui en voidoir de quelques
erreurs volontaires de dates , commises çà et là dans le cours d'une
histoire dramatique de quarante-quatre ans , nous sommes gens à
l'en féliciter. Selon nous, qui réussit n'a jamais tort; et, en litté-
rature surtout, la fin justifie les moyens.
Il nous reste un mot à dire de la préface, manifeste original ,
qui a peut-être le tort de parquer en catégories d'hommes-types et
d'écrivains imitateurs l'immense personnel de notre littérature ac-
tuelle, personnel assez riche, après tout, quoi qu'en puisse dire la
mauvaise humeur des critiques dégoûtés. M. Delanoue a des ini-
mitiés décidées et des affections intraitables , et il formule avec la
même chaleur, avec le même emportement les unes et les autres.
C'est de la franchise loyale et généreuse, sans contredit, mais
c'est de la franchise toute crue. Peut-être les considérations litté-
raires qui précèdent le Barbier de Louis XI contribueront-elles
puissamment au succès du livre ', mais à coup sûr elles vaudront
de bonnes rancunes à l'auteur.
TABLE DES MATIERES.
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE.
Histoire contemporaine. — M. Canning , par l'auteur
de l'article sur M. de Talleyrand 28
Le lendemain d'une conspiration (eZ ^/mûfcen). . . i58
La Vendée et l'Ecosse , par sir Walter Scott. . . . 192
Un voyage d'agrément en Espagne (r/te ^/Aaw&ra). . 2o5
Voyages. — L'île de Johanna. (^Fragments ofVoyages
and Trai'els.) • 211
Portraits contemporains.-- Le duc de Wellington. {Con-
temporary portraits. ) 260
LITTÉRATURE MODERNE, etc., etc.
Du Système social de M. Charles FouiTier 5
Une charte, scènes historiques, par M. Ch. Rabou. . 52
Paris. — Le ministère des finances , par M. A. Bazin. ^3
L'hospitalité , par M. Hennequin, ....... 88
Histoire de sainte Afre , courtisane , par M. Saint Marc
Girardin 91
Le pestiféré , chronique parisienne ( 1697 ) 1 P^^
M. ; P. -L. Jacob, bibliophile 102
Episodes de la vie d'un poète. — Première partie : La
femme diplomate, ou Le malheur d'être bossu. —
Deuxième partie : La prude, ou L'avantage d'être
bossu , par M. Amédée Pichot 123
Le Puy-en-Velay , par MM. Charles Nodier et Taylor. 164
Rosette , histoire du dix-huitième siècle , par M. J.
Janin. 280
Le Grand-Saint- Antoine , par M. Rey-Dusseuil. . . 245
Album 26.5
riN DE LA TABLE,